Avant toute chose, sachez que les bandes dessinées dont il est question ici sont tout simplement fantastiques et qu'elles méritent toute votre attention. De ce fait, je n'essaierai en aucune manière de les résumer ici, et si je pense que mon développement peut, justement, vous donner envie de les ouvrir, il est en vérité plus intéressant si vous savez exactement de quoi je parle.
Lisez
Serge Lehman avant cet article, ou après, à vous de choisir, mais lisez-le.
Lisez
La Brigade chimérique, travaillé avec son compère
Fabrice Colin et qui se chargeait, entre 2009 et 2010, de ressortir de la naphtaline de vieux héros comme le
Nyctalope et des auteurs oubliés comme
Maurice Renard dans un grand délire pré-Deuxième Guerre bariolé de superscience complètement
pulp. Lisez les quatre tomes de
Masqué, où dans un futur indéterminé Paris se trouve un nouveau héros sorti tout droit de la cave du
Fantôme de l'Opéra, ou
L'Oeil de la nuit,
Nyctalope-en-tout-sauf-de-nom dont la conclusion vient de paraître chez
Delcourt, voire
Metropolis, qui attend son ultime volume pour cet automne, glaçante évocation d'un âge d'or continu dans une Europe où la Belle Epoque n'a jamais pris fin.
Ceci étant dit, de quoi ça parle exactement, le
pulp de
Serge Lehman ?
Il y a dans l'ensemble cette oeuvre des trucs géniaux dans tous les sens, mais le vrai tour de force, en fait, c'est que chaque série participe au tout (sobrement nommé "Hypermonde") de son auteur.
Presque, j'aurais tendance à dire qu'elle n'a justement de réelle qualité que dans son ensemble.
Il faut dire qu'au delà
du sous-texte et de mon propre plaisir à fouiller dans le qui-est-qui,
La Brigade chimérique est une série qui me laisse particulièrement circonspect. Se présentant comme hommage autocontenu de ses deux auteurs à une époque révolue de la littérature française, elle partait d'un point indéterminé au passif ultra-complexe et se terminait entre deux réalités qu'il était assez difficile de réellement imaginer. Elégamment pensée mais trop fortement connotée par son évocation surhumaine du nazisme et finalement coincée par son héros simili-amnésique, sans réelle possibilité d'expliquer les choses, elle sert à mes yeux plus d'introduction aux concepts qui feront l'univers de
Lehman qu'elle ne fait figure d'histoire complète. Il manque des choses dans
La Brigade chimérique. La série lance des pistes, assemble quelques briques littéraires avec plus ou moins de justesse et de succès, et pose au final plus de questions qu'elle n'amène de réponses. Il lui fallait donc étendre son univers pour exister, et se débarrasser du du poids du contexte Nazi et, surtout, de celui de la blague littéraire omniprésente, inconsidérablement grisante quand on connait le contexte, mais qui empâte sérieusement le récit de la
Brigade. Par chance, il ne faudra pas attendre bien longtemps pour que
Lehman s'y lance, seul, cette fois. Avec
Masqué,
L'Homme truqué (tiré des écrits de
Maurice Renard et servant de préquelle à
La Brigade chimérique) et surtout
L'Oeil de la nuit,
Lehman crée réellement un monde, référencé, certes, mais qui n'appartient qu'à lui (auquel on pourra ajouter le 1939 alternatif de
Metropolis, mais sa genèse est assez différente), recréant contexte et continuité historique afin d'en explorer toutes les possibilités.
Si l'on considère le 1939 de
La Brigade chimérique comme présent,
Masqué en est un futur dystopique,
Metropolis une alternative utopique désenchantée, et
L'Oeil de la nuit (qui est réellement le (jeune)
Nyctalope de
La Brigade chimérique et de
L'Homme truqué, il n'a perdu que la "licence") est un passé en forme de point d'ancrage, genèse de toutes les autres séries.
S'y développe un monde ellisien et transhumaniste dans le procédé, mélangeant fiction et réalité (et les héros de chaque "dimension"), dans lequel Paris, véritable personnage, peut se transformer en dictature cyberpunk (avec l'hologramme de
Fantômas par dessus la Basilique du Sacré Coeur) et être un nexus dimensionnel druidique en même temps. La ville a une place terriblement importante dans les bédés de
Lehman, et se fait le vecteur principal de l'intrigue (des intrigues, plutôt). Berceau du futurisme et du surréalisme, point de départ de "l'âge du radium", littérature, philosophie, magie et science s'y imbriquent, et de son sein émerge un héros (
Nyctalope/
Oeil de la nuit) constantinien, à la fois savant et golem, sauveur et destructeur, un personnage qui sort de sa coquille et comprend des choses qu'il savait presque naturellement. Il a vu la mort, il connait sa place dans l'univers, il a toujours eu les compétences morales et intellectuelles et il a maintenant la capacité physique de les mettre en action, mais se trompe finalement de chemin et s'efface lui-même de l'histoire, symbole d'un pan magistral de l'histoire oubliée du
pop du début du siècle... Mélangeant férocement histoire et fiction au point d'être, certes, plaisant à lire, mais totalement opaque sans connaissance réelle de l'un ET de l'autre, l'Hypermonde de
Serge Lehman, c'est un peu le
Planetary français.
Là, j'ai sorti mon gros mot, mais sans rire, je ne vois aucune autre comparaison valable.
Peut-être, et je n'en serais à vrai dire aucunement surpris, vais-je chercher un peu loin. Peut-être suis-je aussi trop marqué par mes lectures et mon goût prononcé pour
Warren Ellis. Ouvertement,
Serge Lehman vise plutôt
Alan Moore et sa
Ligue des gentlemen, le projet initial de
La Brigade chimérique tablant sur un
Wold Newton à la française (et me rappelant le projet
Shadowmen (2005), qui avait donné naissance aux
Compagnons de l'ombre, un hommage anglophone aux héros français sous la direction des époux
Lofficier), mais le traitement et les sujets sont à mon sens purement ellisiens, meta jusqu'au bout des tuyaux, croisant les auteurs avec leurs fictions, impliquant profondément l'histoire, celle littéraire et celle avec un grand H, de la France et du Vieux Monde. On n'utilise pas simplement "des personnages" dans une
JLA british du XIXeme siècle en proie à des menaces purement fictionnelles.
Moore est un auteur ultra réflexif sur son média, capable de le transformer en monstres tentaculaires particulièrement impressionnants mais, en définitive, résolument autocentrés, faits de partis pris narratifs et de déconstructions de mythes. L'Hypermonde de
Lehman va au delà, impliquant le hors-livre, la dimension d'oubli d'un travail littéraire dans le temps autant que l'oubli de ses héros par la fiction elle-même. Ces mondes imaginaires sont imbriqués les uns dans les autres et dans le notre, tout se croise, parfois jusqu'à la faute, noyant le sujet dans la référence.
Il faut aussi dire que le sujet en question a besoin d'espace pour s'exprimer. S'il est bien évidemment question de remettre des héros oubliés à la place qu'il auraient pu/du occuper dans notre histoire éditoriale, il s'agit avant tout de le faire dans leur propre contexte fictionnel. Et libéré de l'emprise de son propre mirage,
Lehman développe une série d'univers qu'on imagine facilement temporellement liés mais suffisamment différents pour exister de leur propre droit, et si tout se croise, disais-je quelques lignes plus haut, ce croisement se fait dans un éther magique (le Plasme) qui baigne le tout dans une semi-conscience d'un autre monde, ou plutôt d'une autre échelle. Et c'est là qu'on en revient aux sujets transhumanistes.
Ellis imagine ses
century children comme le système immunitaire de la Terre, et j'ai du mal à ne pas voir les héros "choisis" par le Plasme comme un élément tout à fait semblable. le Plasme de
Lehman, c'est la Plaie d'
Ellis, l'un préférant une origine magique inexpliquée (et inexplicable) à la théorie
hard-SF ultra pointue de réalité parallèle de l'autre, mais le résultat est le même : c'est la clé de tout, et surtout le coeur de tous les pouvoirs. Chez
Lehman, la magie va et vient, crée des surhommes quand le moment s'en fait sentir, et du rassemblement héroïque antinazi de
La Brigade chimérique naît le futur de
Masqué, dont le scénario étend le concept en expliquant, en compagnie de
L'Homme truqué (qui fut publié en parallèle de la conclusion de
Masqué), une part du mystère qui entoure le monde de
Lehman (et le renvoie, encore une fois, directement au notre par la même occasion). Le "
Masqué", héros sans nom né d'une cave
fantôme (
-as ou
de l'Opéra?) et ressemblant curieusement au
Fulguros de
Brantonne, promettait à son Paris futur le retour de héros et d'individus aux capacités proches des siennes, et le
Nyctalope (enfin, l'
Oeil de la nuit) devient une espèce de prophète magique et scientifique, nexus à forme humaine dont la nature autant que la connaissance font le premier maillon d'une longue chaîne de transhumains aux pouvoirs plus ou moins hasardeux, parfois magiques, parfois fabriqués par l'homme, toujours dans un but précis : protéger "la ville", espèce d'inconscience collective que
Lehman fait de Paris et qui guide chaque héros au fil de leurs aventures. Là est tout l'intérêt de
Metropolis, vaguement présentée dans le 1939 de
La Brigade chimérique et qui prend forme, dystopique et uchronique, dans sa propre série, comme un monde parallèle où elle aurait réussi à se "sauver" de la folie des hommes. Il est à ce titre intéressant de noter que
Metropolis est précisément l'origine de tout le projet de
Lehman, les hasards artistiques et éditoriaux faisant de la bande dessinée publiée actuellement une version repensée à la lumière de la
Brigade d'un roman resté inachevé.
Tout ce qu'il manque pour faire de l'Hypermonde un
Planetary à la place de
Planetary, c'est un contexte contemporain et un regard "du futur" sur les actions décrites, une optique allant au delà du jeu de la référence et du manifeste "voici ce que nos super-héros étaient, rendons-leur la place qui leur revient". Ce n'est évidemment pas le but.
Lehman crée un univers multisérie dans lequel on trouve facilement des passerelles, mais dont chaque épisode est parfaitement indépendant et sur lequel ses héros n'ont aucun recul, leurs luttes internes tournant presque à l'enfantillage. Le regard extérieur et completionniste, c'est uniquement celui du lecteur. Personne ne sait vraiment tout et/ou est immortel chez
Lehman, ces gens sont juste les héros de leur temps, des héros qui, contrairement à ceux de notre fiction oubliée, laisseront une trace dans le monde à rebours du scénariste, comme exploré dans
Masqué. Et puis
Lehman a l'avantage de ne pas avoir à cacher les noms, lui : en dehors du
Nyctalope pour lequel un ayant-droit s'est réveillé par magie en 2014, tous sont dans le domaine public ou presque.
Et je ne peux pas m'empêcher de voir dans le
Nyctalope la personne même de
Lehman, premier super héros
made in France et annonciateur de leur retour, protecteur magique et scientifique de la capitale...
Car là se trouve, au delà de tout le blabla metatextuel dont je viens de vous faire part concernant les séries en elles-même, toute la magie de
Serge Lehman : faire revivre des personnages que, avouons-le, nous ne connaissions pour la plupart absolument pas, et qui font pourtant partie intégrante de notre héritage fictionnel. A peine ont survécu
Arsène Lupin et
Fantômas, et encore, pas toujours sous une forme flatteuse (
Lupin est toujours resté égal à lui-même, mais si vous pensez que
Fantômas est un rigolo avec un masque bleu qui fait faire des grimaces à Louis De Funès, vous êtes loin du compte), et à l'heure où les superpouvoirs sont l'apanage des héros nord-américains, il est aussi très agréable d'avoir une ou deux séries nous rappelant que, non seulement il en existe des français, mais surtout, qu'ils étaient là les premiers.
C'est le sujet premier de
La Brigade chimérique, ouvertement sous-titré "la fin des super-héros européens", et la métaphore est filée dans chaque série. Le
Nyctalope s'en fait le prophète idéal, prototype qu'il est d'environ tous les héros qui suivront : il a le premier "super-pouvoir", est un homme loyal, juste et bon, mais n'arrive à rien seul et sait admirablement bien s'entourer, tout comme sauront le faire les premiers grands héros américain, le
Shadow (en 1931) et
Doc Savage (1933).
Soyez curieux, lisez quelques interviews du monsieur, et lisez ses bédés. Il y a, dans cette étrange et autoréférencée remise en contexte, une envie fière et parfois un peu vaine de remettre les grands héros tricolores sur le devant de la scène, mais surtout un véritable amour et une réelle connaissance des personnages en question. Sans rire, même le fait de mêler de vrais personnalités aux aventures des différents héros n'a rien d'innocent : la première aventure même du
Nyctalope, en 1911, comptait parmi ses personnages secondaires
Camille Flammarion et
Maurice Reclus, qui accompagnaient carrément le héros dans sa conquête de Mars.