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samedi 4 juin 2016

#JurassicJune : Le jour où Conan rencontra un stégosaure

Jurassic June. J'ai découvert cette chose le mois dernier en cherchant quelques infos sur de vieux films dinosoïdes. Célébré pour la première fois en 2014 comme réponse auto-référencée au May the 4th des amateurs de Star Wars, ce mouvement comme seul internet est capable d'en créer est passé de la blague d'initié au hashtag à la mode en à peine deux éditions. Parce qu'internet. Ca avait l'air rigolo. J'ai eu envie de participer.

Les Clous rouges, dernière aventure de Conan publiée par Robert E. Howard, n'est pas un roman extraordinaire (déjà, c'pas un roman, c'est une novella, mais qu'importe). J'irais jusqu'à dire que ce n'est pas un bon roman, tout court, le récit est formuléique au possible, les ficelles grosses comme les cuisses de son héros, et tous les éléments présents ont déjà été explorés dans des histoires antérieures... mais ce serait laisser de côté une aventure palpitante et un paquet d'éléments devenus iconiques dans la vie populaire du cimmérien. Sa romance avec Valéria, par exemple. Ce qui me frappe surtout, c'est l'affinage des recettes, où d'une énième chasse aux trésor tournant en exorcisme barbare, Howard tire un récit aux rebondissements complètement fous (jusqu'à en devenir ridicules, mais là n'est pas la question), sans compter la description de la cité morte de Xuchotil qui sert de cadre à l'histoire, profondément emprunte de cette déchéance ultime de la civilisation qui parcourt les histoires du texan. Sans exagérer, il propose ici sans doute sa plus belle ville, glissant entre quelques visions réminiscentes autant du She de H. Rider Haggard que de l'inévitable cité d'Opar, grandes prêtresses incluses, un fort relent de fin du monde que n'aurait pas renié Clark Ashton Smith. Evidente inspiration ne serais-ce que par son nom, Xuchotil et ses halls de jade, c'est Xuthal la crépusculaire puissance mille. Et j'adore Xuthal la crépusculaire.
Mais ce n'est pas pour cette cité fantôme que je garde un vibrant souvenir de Red Nails. Enfin, pas seulement. Le vrai détail-qui-tue, pour moi, c'est la rencontre avec un dragon en début d'aventure, tellement soudaine qu'elle en devient effrayante, et surtout donnant à voir un monstre qu'Howard, friand d'entités simiesques hautes comme des halls de gare, ne présentait que rarement. Un dinosaure. La bête est mal décrite, qui plus est avec toutes les erreurs de la paléontologie bégayante de l'époque et passée à la moulinette d'une aventure fantastique, mais il est difficile de ne pas voir dans cette créature mythique un vrai bon gros dinosaure. On peut même parfaitement l'identifier, l'animal étant présenté comme portant de larges plaques osseuses dorsales, de longs pieux au bout de la queue, et se mouvant comme un pachydermique lézard. Un stégosaure. Un stégosaure de 1936, carnivore par dessus le marché, mais un stégosaure tout de même.
J'ai toujours vu dans ce monstre le gardien non-avoué de la cité de jade, ce qui nous amène à la raison même qui m'a poussé à en parler aujourd'hui.

En 1973, Roy Thomas et Barry Windsor-Smith adaptent Les Clous rouges pour Marvel dans les numéros 2 et 3 de Savages Tales. Cette BD, je l'ai découverte terriblement tard, grâce aux intégrales de Dark Horse, longtemps après sa lecture originale dans le Conan le guerrier de Sprague de Camp dont j'étais ressorti certes charmé par les idées visuelles, mais surtout profondément ennuyé par la répétitivité narrative. Pas de ça ici, Thomas et Smith expédient l'histoire en une quarantaine de pages, c'est vif, c'est beau, fouillé, plein de détails très gracieux et pourtant bien puissant. Thomas et Smith, quoi.

Le dragon imaginé pour l'occasion me rappelle autant ce faux quadrupède carnivore qu'avait créé Jim Danforth pour When Dinosaurs Ruled the Earth en 1970 que le Monstre d'un autre temps que rencontrait Rahan en 1971 dans les pages de Vaillant (notez que le fils de Crao combattra aussi Godzilla, mais ça n'a rien à voir), Smith mélangeant différentes créatures pour donner naissance à la bestiole la plus improbable qui soit (cette gueule!). Et la façon avec laquelle Conan (je vous jure que j'ai failli écrire Tarzan - Pellucidar aura ma peau) s'en débarrasse est juste magique.
Elle est aussi une image parfaite de la façon dont, peu à peu, le style de Smith s'est affranchi de la narration de Thomas (un long et passionnant sujet sur lequel on reviendra, un jour, peut-être), et, même si j'aurai toujours d'abord le visuel de John Buscema en tête, l'illustration parfaite de pourquoi Conan en bédé c'est Smith. Le lézard gauche mais incroyablement vif, la clarté de cases pourtant remplies à ras-bord de détails quasi maniaques, la curieuse expressivité des visages (un des points faibles de Smith, et qui donne aux rapports humains un côté assez irréel)...
Je pourrais continuer cette liste pendant deux jours et demi et ça ne vous avancerait à rien. Illustrons tout cela, ça ira mieux. Le poids des mots, comme dirait l'autre...
(Les scans, en VF pour une fois, proviennent des Chroniques de Conan 1971-1974, publiées en 2008 chez Panini.)



Un point que je ne peux pas ne pas ajouter, toutefois, que peu remarquent mais qui me fait toujours un effet fou : l'élégance de Valéria sous le pinceau de Barry Windsor-Smith, son attirail sobre et gracieux, des manches bouffantes à l'incongruité du short, relevée par cette coiffure à la fois stricte et lâche qui prend souvent, de loin, une forme de casque. Princesse et guerrière, cette Valéria est, bien loin de la barrique du film de Milius (avec tout le respect que mérite Sandhal Bergman, non, je ne me lasserai jamais de dire du mal de ce film, huez-moi, je m'en moque), une incarnation de l'altesse guerrière, et une des rares présences féminines à tenir tête au gros bourrin que sait être le cimmérien, surtout sous le trait (volontairement) grossi de Roy Thomas.

...Et tout ça parce que je voulais montrer Conan découper un stégosaure.

mercredi 1 juin 2016

Nom de Dieu, ça existe.

C'est, à la virgule près, les mots qui se sont échappés de ma bouche, dans un souffle étouffé, à 7h15 du matin environ, le 31 mai 2016 (hier matin, quoi). Ce jour là, j'ai découvert quelque chose que j'avais jusqu'alors toujours pensé impossible : Turok a été publié en VF.
Si.

LÀ ! Avril 72 c'est écrit !

J'avais cherché, il y a quinze ans, dans les balbutiements du net, avant même l'âge de Google, l'existence d'une telle chose. Quelques vieilles connaissances bibliothécaires bédéphiles m'avaient bien parlé de quelques héros anglophones hors-Marvel/DC publiés par chez nous, tel Judge Dredd chez Artima ou Le Fantôme chez Remparts, mais Turok, non pas.
Résigné, mais pas franchement étonné, j'avais choisi d'importer le chasseur de dinosaures par mes propres moyens. J'ai fait ça pendant quelques années, et quand j'ai eu tout ce que je voulais, le net avait bien évolué et j'ai découvert la magie du scan, puis la folie des rééditions de luxe (il m'a quand même fallu attendre 2010 pour lire le Turok originel ailleurs que son mon écran).
La VF, je n'ai jamais pensé une demi-seconde à profiter de l'évolution du web pour chercher après. J'avais tout en anglais, pourquoi m'embêter ?

Or donc, ce matin fatidique du 31 mai, j'ouvrais un fraîchement défraîchi Spécial Fantôme, avec ce Fantôme rouge qu'on doit aux éditions des Remparts, publié dans le désordre et avec plein d'trous, mais lisible dans la langue de Jul et de Maître Gims (un nom que j'ai sérieusement du googler pour écrire correctement...). Les bouquins des Remparts ne s'encombraient pas de pages inutiles, on ouvrait, y avait trois bêtises sur l'intérieur de couv', et boum, dans le vif du récit. Il y a rarement autre chose qu'un crédit que, fier amateur de vieilles bédés, on connait déjà, et quelques publicités et autopromotions pour les autres publications de l'éditeur de ces joyeuses aventures.
Et là, sur l'intérieur de couverture de mon Spécial Fantôme Nouvelle Série numéro 2 de décembre 1973, la publicité que jamais ne n'aurais cru voir, que je ne pouvais même pas imaginer dans une édition francophone, surtout dans le magazine d'un mec chelou comme le Fantôme.
Cette pub.

Ecrit en gros. Devant moi. Qui m'appelle.

Il m'a fallu vingt-quatre heures pour m'en remettre, mais maintenant que c'est fait et que je sais quoi chercher, j'ai cinq albums et la majorité des dix-huits numéros de la chose, le Turok des origines, en VF, chez Rempart, publié entre 1972 et 77 en jolis fascicules de 34 pages, imprimés flous sur du papier de merde rosâtre et jauni par le temps, en route vers ma bibliothèque.
A l'époque, c'était vendu un franc cinquante. Aujourd'hui, ça m'a coûté beaucoup plus que je n'ose l'avouer. Mais je m'en fous.
Je suis enfance et papillons dans le ventre.

mardi 3 mai 2016

Jour 02 – Personnage favori ?

Turok.


Et pas d'un peu.
Mélange improbable de western pro-indien, de SF des 90's, de Pellucidar et de la conanerie la plus rustre, ce personnage a eu environ cinquante incarnations, est absolument passionnant à suivre tant scénaristiquement que pour son aventure éditoriale, et est tout simplement mon favori, ever, tous médias confondus.
Evidemment, ayant grandi dans l'explosivité des 90's, mon premier contact avec Turok fut vidéoludique, avec sa sortie sur Nintendo 64. Les magazines les mieux informés précisaient que le personnage était issu de la bande dessinée, et moi, insatiable dinosaurite (j'ai le droit d'inventer des mots) et non moins avide lecteur d'aventures séquentielles, je me demandais où. Je n'avais jamais entendu parler de ce type, et faites-moi confiance, un indien avec un canon laser qui shoote des dinosaures, ça aurait eu bien du mal à passer sous mon radar de collégien d'alors. Je devais avoir ce truc. Imaginez ma peine quand j'ai compris que Turok, c'était only in America. C'est d'ailleurs bien le seul et unique défaut du personnage : aucune de ses apparitions papier n'est arrivée en Europe.

Par contre, la magie du Ternet m'avait aussi appris que le Turok que je connaissais n'était qu'une petite, toute toute petite partie d'un personnage qui avait vécu plus d'une vie. Et quand j'ai eu la monnaie (et le culot) pour m'offrir un pan d'histoire personnelle en VO, j'ai claqué une fortune pour ramasser tout ce que je pouvais sur Turok.
Et je savais très bien quel Turok je voulais : j'ai commencé par celui que je jouais, rassemblant à grand peine la totalité des parutions d'Acclaim Comics (ex-Valiant Comics, je vais y revenir) sur Joshua Fireseed, "le Turok", protecteur des Lost Lands. C'était le personnage du deuxième jeu vidéo, celui de la jaquette du premier (oui, parce que le modèle 3D du jeu n'est pas le même, ne me demandez pas pourquoi), celui auquel je m'identifiais et celui dont l'histoire m'intriguait le plus. Cette idée d'héritage guerrier, ce titre magique qu'on se passe dans la famille depuis la nuit des temps, le monde fantastique qui l'accompagnait, et les dinos-mutants évolués, c'était cool.
Je me suis aussi, à mon grand désarroi, rendu compte que c'était très nul. Une bonne idée ne fait pas nécessairement une bonne histoire et, en pur comic-book de la seconde moitié des années 90, le Turok d'Acclaim était une baudruche au look tapageur mais désespérément creuse en contenu. Pas que j'aie regretté un demi quart de seconde mes achats, mais du coup, j'en voulais plus, et surtout, je voulais mieux.

Chanceux j'étais, je n'avais pas à aller chercher bien loin pour avoir "le vrai" Turok. Avant Acclaim Comics, il y avait donc un éditeur fort intrigant nommé Valiant, créé par Jim Shooter en 1989 et avalé par le géant du jeu vidéo en 1994. Valiant avait couplé quelques idées typiquement early-nineties vaguement inspirées des univers partagés de DC et Marvel (où Shooter avait été scénariste et éditeur par le passé) a une envie rétro tout à fait courante dans les comics : en créant sa boite, Jim Shooter avait récupéré les licences de quelques personnages de chez Gold Key qui avaient fait sa jeunesse, parmi lesquels Turok, Dinosaur Hunter, créé en 1954 et qui, comme son nom l'indique, vivait des aventures préhistoriques dans un monde perdu à la Conan Doyle (que Dark Horse réédita en fantastiques hardcovers entre 2009 et 2012).
Shooter allait filer un bon gros coup de fouet à cet univers et à son personnage, conservant son origine de voyageur temporel involontaire et l'associant donc à d'autres gloires de Gold Key comme Solar, Man of the Atom ou Magnus, Robot Fighter dans une longue lutte pour le pouvoir dans les "Lost Lands", terre miraculeuse à la fois sauvage et futuriste. Turok y est un tueur à la solde de la maîtresse des lieux qui va, peu à peu, se battre pour la liberté de son monde d'adoption avant de retourner dans le sien... enfin, le notre (celui de 1992, s'entend), des siècles après en être parti.
C'est, de très très loin, la meilleure version jamais présentée du personnage, et le point de départ logique de celui d'Acclaim, quand, renommé "Tal'Set, the Valiant One" (un aveugle verrait la référence), il devenait le premier Turok de la lignée des Fireseed.

Finalement abandonné par Acclaim, avec toute sa ligne de comics, le personnage retomba dans l'oubli avant que Dark Horse ne s'essaie, suite au succès de ses Archives, à un revival en 2010, profitant également des autres stars de Gold Key dont Valiant/Acclaim avait laissé choir les droits. Chose amusante, c'est Jim Shooter lui-même qui chapeauta le projet, qui ne dura que quatre petits (et pas franchement bons) épisodes.
Auparavant, en 2008, on avait eu droit à un nouveau jeu vidéo réinventant totalement le personnage comme un bourrin militaire du futur doublé par Thierry Mercier (la VF de Christopher Judge, qui doublait lui-même le méchant du jeu en VO -oui, c'est stupide, mais aussi très rigolo-), et à un film d'animation, tiré du Turok originel et scénarisé par Tony Bedard (dont le principal fait d'arme reste les Exilés chez Marvel).



Dernièrement, c'est chez Dynamite que le personnage s'est illustré, et c'était bien. (Et encore une fois, les copains Solar, Magnus et compagnie de chez Gold Key étaient de la partie, jusqu'à avoir leur série avengeresque rien qu'à eux, le mois dernier. Ces personnages sont décidément inséparables.)

dimanche 10 avril 2016

Silex & sorcellerie


En français, oui, car le roman préhistorique fut bel et bien une spécialité française, notamment dans la littérature d’avant guerre.
J.H. Rosny Ainé, qu'on considère souvent comme le créateur de la science fiction française moderne (contemporain de Wells et Verne), en fut le principal auteur, et si le nom ne dit pas grand chose à tout le monde, il est quasiment impensable que son oeuvre majeure soit inconnue : laissée incomplète par les magazines de l'époque, La Guerre du feu, parue en volume en 1911, est incontestablement le plus grand exemple de fiction préhistorique, voire purement et simplement (et pas seulement grâce au cinéma) une légende de la littérature populaire franco-française. Et à raison, car le souffle aventureux n'a rien à envier aux pulps débridés nord-américains de l'époque ou, pour rester dans l'hexagone, aux romans de capes et d'épées d'un Dumas (n'importe-lequel) d'antan. Mieux, on a pu voir La Guerre du feu autant comme un roman d'aventure que comme une tentative de représentation scientifique d'une époque révolue (d'ailleurs, le roman -et le film par la suite- fut longtemps utilisé dans le cadre scolaire). Là, évidemment, il faut bien prendre en compte qu'on est au début du XXème siècle, avec un paquet de découvertes évidentes pour nous qui restaient encore à faire, mais on a difficilement écrit plus puissant, question imaginaire, pour évoquer la préhistoire sauvage. Ceci dit, je me garderai bien de fournir le moindre détail scientifique ici, d'abord parce que j'n'y connais pas grand chose, ensuite et surtout parce "la fièvre de l'écrivain". J'ai pas titré l'article "...et sorcellerie" pour rien.
Rosny écrit des épopées fantastiques, et s'il indique dans son ouvrage coller au plus près des découvertes des préhistoriens de l'époque, il use bien évidemment d’une marge de manoeuvre bien plus grande que la science ne l’autorisait. Ses hommes de Cro-Magnon côtoient non seulement leurs voisins Néanderthaliens mais également des Pithécanthropes et des hominidés plus primitifs encore.
Rosny était coutumier du fait, puisque son exploration scientifico-fantaisiste, il l'avait commencée dès la fin des années 1880 avec une série de nouvelles écrites en compagnie de son frère (dit Rosny Cadet), et qu'il continuera par la suite. Dans Le Félin géant (1918), par exemple, où l’un des héros arrive à quasiment apprivoiser l'animal-titre pour lutter contre les adversaires de sa tribu. Son dernier roman préhistorique sera Helgvor du Fleuve Bleu en 1929, dont les prémices (un mariage de raison et un sacrifice) sonnent autrement plus pulp que La Guerre de feu. Son format quasiment tarzanesque de fuite dans la jungle -en autrement plus âpre, ça reste Rosny Aîné- en fait probablement mon favori du monsieur, et je ne peux m'empêcher d'y voir, notamment dans son traitement des personnages féminins (et puis c'est carrément sous-titré "un roman des âges farouches"), une des inspirations de Rahan (j'y reviendrai).

Bien évidemment, Rosny (collectif ou Aîné seul) n’est pas le seul auteur à avoir écrit des romans préhistoriques à l’époque. Parfois, ils vinrent même directement de la source, à l'image du préhistorien Adrien Arcelin qui s'essaya à l'exercice en 1872 avec ses Chasseurs de rennes à Solutré. La très engagée Renée Dunan (à qui on doit un paquet de pamphlets féministes des années 20 et 30) publia un fantastique recueil en 1926, Magdeleine, dont les nouvelles Le Métal et L'Invention de l'amour offrent une image résolument moderne de l'homme préhistorique, purement aventureuse et socialement critique à la fois, que, là encore, me rappelle énormément Rahan. Si vous n'avez pas peur d'un peu d'érotisme des années folles, Magdeleine fait partie des livres réunis par Les Moutons Electriques dans Le Roman de la fin des hommes l'an dernier (Le Métal y apparaît d'ailleurs dans une version retouchée plus qu'intéressante). Et comment oublier Daâh, le premier homme (1914) d'Edmond Haraucourt ?


"Spécialité française", disais-je, mais, si le genre est proéminent chez nous, n'allez pas non plus imaginer que personne d'autre dans le monde n'a envie d'écrire d'aventures préhistoriques. Il s'avère juste, notamment concernant la fiction américaine, qu'elle s'attache moins à fournir une illustration plus ou moins réaliste ou plausible de la vie de nos ancêtres millénaires que de proposer un cadre suffisamment exotique à pléthore d'aventuriers. Ainsi Edgar Rice Burroughs enverra des militaires perdus en mer sur le continent de Caspak, ou, plus fantastique encore, mêlera préhistoire et théorie de la Terre Creuse (chère à Jules Verne, notamment) pour créer sa Pellucidar, théâtre de nombreuses aventures qu'ira même visiter Tarzan. Auteur d'évasion par excellence, Jack London s'essaiera au genre en 1907 avec Avant Adam. De même, les monstres préhistoriques, les visions de violence et la sauvagerie crue des univers dépeints par Rosny rappellent souvent ceux, plus connus, de l'Âge Hyborien de Robert Howard... Quoiqu'il faudrait plutôt voir l'image dans l'autre sens... Il est intéressant de noter que Rosny a lui-même abordé le thème de la lutte de la barbarie et de la civilisation cher à Howard dans un récit sonnant effectivement très Conan, Ambor le Loup, en 1931, qui a par ailleurs la particularité d'être un des très très rares romans à se dérouler à l’époque gauloise (ce qui me permet de préciser que l'oeuvre de Rosny crée un cycle unique contant l'histoire de l'humanité du paléolithique à cent mille ans dans le futur, qu'on a récemment rassemblé sous le titre La Légende des millénaires, encore une fois chez Les Moutons Electrique -je jure que je n'le fais pas exprès-).

Après cette période faste, la fiction préhistorique s'effacera peu à peu. Le genre n'a jamais disparu, il s'est juste fait (beaucoup) plus discret après la Seconde Guerre, supplanté par la science-fiction interplanétaire et les enfants de l'atome. Aucun auteur majeur ne viendra rendre au récit préhistorique la place qui fut la sienne. Ni aux Etats-Unis ni chez nous, d'ailleurs. La raison principale vient probablement du changement de format de publication, avec la disparition progressive des magazines pulp outre-atlantique et, chez nous, la démocratisation du format poche. A formats différents, récits différents, semble-t-il.


Dans les kiosques, c'est en fait la bande dessinée qui va donner au genre le héros qu’il méritait.
Claude Lecureux et André Chéret vont créer le personnage de Rahan en 1969. Ce chasseur d’une tribu magdalénienne va vivre des aventures échevelées digne des meilleurs pulps. Il va combattre des sorciers maléfiques, affronter des monstres redoutables, rencontrer des tribus aux moeurs étranges. Evidemment, nous sommes là en pleine fantasy, l'aventure prend le pas sur la réalité historique, et c'est précisément cette part de magie qui va rendre le personnage immortel. Rahan a fini par devenir au genre préhistorique ce que Conan est à la sword and sorcery, le héros emblématique.

Quitte à parler de Rahan, je ne peux pas, à nouveau, faire sans glisser de l'autre côté de l'Atlantique où, dès 1953, l'athlétique Tor, créé par Joe Kubert, visitait le monde "d'il y a 10 millions d'années", combattant lui aussi des bêtes anachroniques et des monstres fantastiques. J'ai comme ça le souvenir mémorable, dans sa mini-série de 2008, d'une rencontre glaçante entre le Cro-Magnon muet et une troupe d'enfants difformes sacrifiés à un esprit forestier et recueillis par celui-ci. Sans compter le nombre de fois où Tor assomma un tyranosauroïde non-identifié ou une lochnesserie paléo-imaginaire.
La rencontre homme-dinosaure est un schéma qu'on retrouvera souvent dans diverses ringardises cinématographiques (Raquel Welsh vient inévitablement en tête), mais pas que. Ainsi, tant qu'à parler de dinos, comment ne pas placer deux mots sur Turok, l'originel de 1956, cet indien égaré dans un monde perdu conandoylien. Remarquez, on peut aussi nous la faire à l'envers, avec des mondes futurs apocalyptiques où les monstres préhistoriques et les hommes-singes sont comme par enchantement revenus à la vie, à l'image de L'Ere xénozoïque de Mark Schultz (1986) ou d'Axa, comic strip britannique signé Romero, publié dans The Sun entre 1978 et 86. Même pas besoin d'aller dans le futur, d'ailleurs, 'suffit de voir Ka-Zar bondir dans les pages de Savage Tales et d'explorer la Terre Sauvage avec les X-Men chez Marvel. Mais on s'éloigne du sujet...

Revenons à nos moutons préhistoriques mais restons en Amérique avec un auteur bien particulier.
Alors qu'on lisait Rahan, Jean Auel (prononcez "djin", c'est une dame), attachée aux réalités des découvertes archéologiques de son temps, avait, dès 1980, débuté Les enfants de la terre, une série contant l'évolution de la vie d'un clan à travers les yeux d'un de ses membres adoptifs (et plus évolué). Aux Etats-Unis, la série aura un tel succès qu'elle sera adaptée en téléfilm dans une étrange production de 1986, mais on n'en entendra pas parler par chez nous avant encore quelques années. Trente et un ans près ses débuts, en 2011, sera publié le dernier volet, dont le buzz fit qu'on parla même d'une série télé entre 2014 et 2015. Après le désistement de deux chaînes successives, le pilote ne put jamais être produit, mais l'intérêt, manifestement, était présent.


Retour en France, enfin.

Au court des années 1990, un déclic se produit dans l'imagination de nombreux auteurs (je vous laisse deviner lequel). Les dinosaures et la préhistoire en général étaient de nouveau à la page et on n'hésitait plus à en noircir quelques unes. C'est à ce moment qu'on découvre Jean Auel chez nous et que, surtout, ce type de romans fait peu à peu son retour.
On aura ainsi du mal à rater les élucubrations de Bernard Werber dans Le père de nos pères en 1998, sorte de Da Vinci Code paléologiste aussi fantasque qu'intrigant dans ses passages de reconstitution préhistorique. Pierre Pelot, plus connu pour ses oeuvres SF, écrivait au tournant du millénaire une série de romans préhistorique (aujourd'hui réunis dans une bien pratique intégrale chez Les Mou... ah non, chez Omnibus) qui, si elle s’avère être plus réaliste que tournée vers la fantasy (Pelot est également l'auteur de quelques livres éducatifs jeunesse sur le sujet), n'en conserve pas moins la part de rêve inhérente à la période. Plus proche encore, Timothée Rey publiait en 2014 Les souffles ne laissent pas de traces, un roman policier qui se déroule à l’époque aurignacienne, mais bien entendu, même si tout est rationnel, la préhistoire décrite est assez loin de la réalité historique, ses sociétés secrètes faisant autant écho à celles que rencontre Rahan qu'à celles de polars plus modernes. On est encore dans la reconstruction fantasmée qui était celle de Rosny Aîné mais avec un récit plus cérébral et humoristique. Une suite, La mère des ondes et des crues, est parue en 2015.


Finalement le récit préhistorique a tenu en France la même place que la sword and sorcery dans l’imaginaire américain. Le récit de la sauvagerie, de l’affrontement entre nature et culture, de la réflexion sur la place de la civilisation… Comme son cousin anglo-saxon, il est dommage que la tradition se soit perdue (la haute-fantasy post-Tolkien a tout mangé ou presque), mais il y a, encore et toujours, des irréductibles qui s'y perdent, parfois.
D'ailleurs, j'y retournerai moi-même pour donner une suite à cet article, pour sûr. J'y détaillerai un poil ce qui fait de Rahan un personnage si important pour le genre (au cas où le fait de l'avoir citer quarante fois ici laisserait le moindre doute), placerai assurément un mot ou deux sur Roy Lewis, fantastique conteur jeunesse, et il faut aussi que je vous parle de Korg et Naza, deux ersatz de Tor des fifties ringards à souhait, et de plein d'autres trucs. Oh oui, plein d'autres trucs.