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jeudi 13 juillet 2023

Random work of wow : Virgil Finlay

"Pulp is not Art", lit-on parfois, souvent, et, certes, non, c'est pas le but ; la para-littérature ne porte pas ce nom par hasard, même si je trouve le nom dégueulasse. Mais parfois.... Parfois, tu tombes sur des mecs comme Virgil Finlay.


Virgil Finlay (1914-1971) n'était pas un auteur, il n'était pas même un de ces proéminents artistes de couverture comme Rafael DeSoto, qu'on a vu en "une" du Shadow, du Spider ou de Black Mask. Non, Virgil Finlay dessinait des intérieurs. Des grandes pages, simple, doubles ou demies, en noir et blanc, "crayon et encre", au milieu du texte. "Flavor illustration", qu'on dit dans le jargon. L'épice qui donne le goût à la prose. Et Virgil Finlay était un maître. De la composition, de la hachure, des espaces négatifs, des textures, de l'anatomie et des surimpressions.
Virgil Finlay a fait les intérieurs d'Abraham Merritt, de Lovecraft, d'Henry Kuttner, de John Taine (pseudonyme d'E.T. Bell, un des plus grands mathématiciens du début du XXème siècle, romancier à ses heures).
Virgil Finlay a aussi écrit de la poésie dans Weird Tales et publié des portfolios d'illustrations sur l'astrologie.
"Pulp is not Art", qu'y disent.... Les ignorants...

  


  

   

  

lundi 4 juin 2018

Peut-on échapper au racisme de Lovecraft ?

En Mars, alors que Mnémos s'apprêtait à démarrer une campagne de financement pour une nouvelle (et ultracomplète) intégrale du natif de Providence, le collectif des Indés de l'imaginaire (Mnémos, HeliosActuSF et Les Moutons électriques) lançait un "mois Lovecraft" à l'occasion des 80ans de la mort du monsieur. Parmi les livres présentés, deux attirèrent tout particulièrement mon attention : La Quête onirique de Vellitt Boe et La Ballade de Black Tom.
Ces deux courts romans ont la particularité d'être écrits par une femme et un noir. Ca n'a l'air de rien, mais dans le contexte éditorial moderne, c'est loin d'être anecdotique. Les deux auteurs, Kij Johnson et Victor Lavalle, avaient d'ailleurs le même discours : leurs textes étaient une "réponse" à une nouvelle de Lovecraft (La Quête onirique de Kadath l'inconnue et Horreur à Red Hook respectivement), débarrassés des préjugés du Grand Taré.

The Dream-Quest of Unknown Kadath, par Jason B. Thompson

Et soit, bonne idée, vraiment bonne idée, tant les récits d'origine puent la xénophobie et la misogynie, mais justement, est-il toujours possible, en 2018, de parler d'HPL sans systématiquement en venir à ces points ?
Evidemment, oui, mais la question a logiquement pris de plus en plus d'ampleur ces dernières années, quand les questions sociologiques et idéologiques de la littérature populaire ont commencé à inquiéter les parents responsables sur Facebook (vous vous souvenez des conneries d'une association 'ricaine à propos de Blanche Neige?).

Bon, perso, dire que j'aime Lovecraft c'est comme dire que j'aime les patates à l'eau - ça s'mange, mais c'est loin d'être c'que j'trouve de plus savoureux (je lui préfère largement la terrifiante mondanité de David H. Keller, par exemple - La Chose dans la cave...). Toutefois, il est l'inspiration visible et marquée de nombreux auteurs (de l'époque et futurs) que j'apprécie énormément, et si je préférerai toujours lire Jirel crapahuter dans les enfers pour de nobles motifs (son honneur, puis l'amour), il m'est difficile de ne pas considérer l'île maléfique de Dagon comme le terreau fertile qui a vu naître l'environnement de Catherine Moore. Car là est tout l'intérêt du monsieur à mes yeux : son influence.
Ech-Pi-El savait créer des mondes et poser des ambiances, ce qui est quelque-chose qu'on oublie un peu vite tant l'adjectif "lovecraftien" a été dévoyé de son sens, jusqu'à en perdre toute pertinence ou utilité, exactement comme n'importe-quel texte un brin tragique aux accents élisabéthains est automatiquement qualifié de shakespearien.

De fait, la perception de l'oeuvre de Lovecraft change radicalement selon sa perspective. Demandez aux fans ce qu'ils en pensent, et ils vous parleront de cette déconnexion de la réalité, de la perte de repères, de la véritable terreur que l'auteur parvient à transmettre, mettant ses héros (souvent des incapables, par ailleurs) dans des situations qui les dépassent complètement. Parlez-en à une personne qui n'a jamais lu HPL, et deux poncifs vous sauteront à la gueule : les tentacules et le racisme.
En même temps, c'est très difficile de passer à côté. Howard Philip Loveraft n'est pas Edgar Rice Burroughs, on n'accuse pas son oeuvre à tort à cause d'une exploitation cinématographique racoleuse. Lovecraft était bel et bien un gros con. J'ai lu ses nouvelles, ses poèmes, ses notes et ses lettres (pour le peu qu'on en a), plusieurs fois, et il m'est impossible, même en ayant parfaitement assimilé l'idéologie de son temps (on la retrouve aussi, nettement moins explicite, chez Robert E. Howard, un autre névrosé chronique), de tiquer devant les descriptions de "singes graisseux" ou de "métisses dégénérés", d'autant que, contrairement à Howard, Lovecraft n'a pas le masque d'un monde antique imaginaire derrière lequel se planquer, ses récits sont pleinement contemporains... Et pleinement putain de racistes.
Oui, mais. Justement.
Il est très important de remettre l'oeuvre dans son contexte, de comprendre son auteur, et il est indéniable que Lovecraft n'aurait jamais été un si bon auteur horrifique s'il n'avait pas été perclus de toutes ces idées. Lovecraft évolue dans un sous-genre fantastique devant plus ou moins tout à la fameuse inquiétante étrangeté freudienne (un concept contemporain, l'essai ayant été publié en 1919). Non qu'Ech-Pi-El s'en réclame, mais elle correspond autant à un mal latent chez l'écrivain qu'aux réelles préoccupations de son temps. J'ai, à ce titre, déjà évoqué son adhésion aux idéaux aryens. Son écriture est entièrement basée sur le concept de l'autre, cette menace contre laquelle on ne peut rien, des émotions et tabous sociaux subtilement teintés de frustration (tous ses héros sont autobiographiques). L'étranger, le changement, le progrès, voila ce qui faisait peur à Lovecraft (qui disait souvent être né dans le mauvais siècle), et l'inconnu en devient le grand méchant de toute sa littérature. Ce qui fait la qualité du genre horrifique, c'est son rapprochement de la réalité, à quel point il est capable de trouver les trous dans nos certitudes, et des peurs bien réelles de Lovecraft aux entités cosmiques qui peuplent sa prose, la frontière est ténue.
Et, de la même manière que chaque auteur ayant repris le mythe lovecraftien y a mis un peu du sien, chaque lecteur perçoit les thèmes et l'esthétique du Grand Taré de Providence à sa manière. Car celle-ci n'est en aucune manière réductible à ses tendances fascistes ; elle a créé tout un genre et bavé sur les frontières de beaucoup d'autres, sur tout type de média, au point de parfois en devenir méconnaissable (les jeux vidéo japonais, Stephen King, Metallica, même la face sombre de Pluton s'appelle Cthulhu Regio...). C'est d'autant plus important à noter que Lovecraft n'a pas connu de succès de son vivant. C'est sa continuation dans la bouche et sous la plume des autres qui a fait sa renommée.

Lovecraft, comme Tolkien, est devenu un sujet d'étude. Il n'appartient plus à un genre littéraire, à une frange de fans, ou aux quelques milliers de lecteurs de Weird Tales d'il y a un siècle. Il appartient à l'histoire de la fiction et, comme tout sujet d'Histoire, doit venir avec son petit carton d'avertissement. Oui, ses idées sont vieilles, passées, fanées même pour son époque, il était bassement raciste et xénophobe, haïssait les femmes et l'idée d'une relation sexuelle le dégoûtait. C'était un petit garçon terrifié dans un monde trop grand, trop cosmique pour lui. Et il a couché sa névrose sur papier, devenant l'un des auteurs fantastique les plus respectés au monde.

The Dream-Quest of Unknown Kadath, par Ernő Juhász

J'ai parfois entendu parler de "javeliser", voire carrément d'interdire Lovecraft. Et je trouve ça profondément stupide. D'abord parce qu'on ne retouchera jamais les textes, ensuite parce que c'est inutile de toute façon : le racisme n'est en aucune mesure le facteur qui fait aimer Lovecraft, et ses oeuvres dérivés se veulent héritières d'une ambiance toute particulière, de monstres fantomatiques et d'entités cosmiques tentaculaires, d'une terreur quasi-palpable de choses pourtant incompréhensibles et de la petitesse apocalyptique de la nature humaine. Le Mythe de Cthulhu, étendu au fil des générations, n'est pas raciste (demandez à Frank Belknap Long ou à Brian Lumley), il n'a même plus rien de la xénophobie originelle.
Lovecraft est-il raciste ? Oui. Son racisme a-t-il influencé son écriture ? Oui. Mais peut-il encore nuire ? Clairement, non. Les auteurs qui s'en réclament savent, les lecteurs qui l'apprécient aussi, et s'il est parfaitement compréhensible qu'on n'ait pas franchement envie de s'infliger ce type de lecture, personne ne se dit fan de Lovecraft pour autre chose que les récits d'horreur.
Des auteurs aux idéologies dégueulasses, on en a des kilos, et pas moins en France qu'ailleurs (on reparle de Céline ou du caractère profondément miso des Fleurs du mal ?) et si ça fait évidemment tiquer à chaque réédition, il m'apparaît, précisément parce qu'ils ont des idéologies dégueulasses, pertinent et important de les publier. C'est la base même du Fahrenheit 451 de Ray Bradbury : un livre interdit devient soudain beaucoup plus dangereux, peu importe ce dont il parle.

mercredi 22 juin 2016

Klarkash-Ton et les mystères de l'édition

La semaine dernière (le 17 juin 2016 pour être exact), l'éditeur Mnémos terminait une campagne de financement participatif au succès fulgurant et monstrueusement efficace, culminant à près de 1600% (mille six-cent!). La raison? Il s'agissait de publier, pour la première fois en France, l'intégrale des récits fantasy de Clark Ashton Smith, la dernière tête de la sainte trinité de Weird Tales, grand ami d'Howard Philip Lovecraft et Robert E. Howard.


À sa mort en 1961, Klarkash-Ton, ainsi que le surnommait Lovecraft, était encore totalement inconnu en France. La situation de ses compères n'était pas beaucoup plus reluisante, puisque Howard n'avait pas encore eu droit à une publication française (Conan ne sera traduit qu'en 1972) et que Lovecraft lui-même commençait à peine à pointer le bout de son nez (suite à la parution de La Couleur tombée du ciel chez Denoel (Présence du Futur #4) en 1954). Il fallait, pour ce type de littérature très connotée, compter sur les collections poches, et c'est la science-fiction qui était alors en vogue, notamment grâce à la machine Fleuve Noir Anticipation. Le fantastique était un genre qu'on réservait volontiers aux auteurs du XIXème et la fantasy, patiemment, attendait son heure (Le Hobbit ne verra sa première traduction en France qu'en 1969, Le Seigneur des Anneaux en 72, et si les cycles SF de Poul Anderson font alors un malheur -Les Croisés du Cosmos, 1962 ; La Patrouille du temps, 1965-, son "manifeste" fantasy, Trois Coeurs Trois Lions, ne sera traduit qu'en 1986 -son pendant nordique, L'Epée brisée, contemporain des Anneaux et considéré à juste titre comme une des pièces premières de la fantasy moderne, attendra quant à lui 2014, c'est dire).

Et puis au delà du genre auquel il appartient et ses origines pulp, il y a une petite chose extrêmement importante à prendre en compte concernant Smith : aux Etats-Unis, il fut surtout considéré comme un poète. Qui plus est, sa courte carrière (1912-1935, il arrêta d'écrire après les décès successifs de ses deux compères pour se consacrer à la sculpture) n'en fit pas un auteur spécialement prolifique. La publication de Clark Ashton Smith le noveliste s'avère donc être un affaire d'archiviste des deux côtés de l'Atlantique. Débutée en 1970 avec la parution de Zothique chez Balantine (au format paperback, équivalent local du poche, et avec de superbes couvertures de Bruce Pennington), il fallut attendre les recueils de Night Shade Books (The Collected Fantasies of Clark Ashton Smith) publiés entre 2007 et 2008 pour voir l'intégralité des écrits fantastiques de l'auteur compilés dans sa langue d'origine.
En France, l'aventure éditoriale de Smith commence sensiblement au même moment : un premier et gros volume, Autres Dimensions, était publié chez Christian Bourgois en 1971. Il est intéressant de noter qu'il ne contient aucun des récits les plus connus du monsieur, rassemblant des nouvelles éthérés assez proches de ses écrits poétiques. Confidentiel et jamais réédité, il appartient aujourd'hui à cette catégorie de livres fantômes absolument introuvables, sinon à prix d'or. Il faudra en fait attendre les années 80 pour que C.A. Smith se trouve un public en francophonie. Bien aidée par le succès de Conan en salles, l'heroic fantasy explose, et quoi de mieux pour capitaliser sur la soudaine reconnaissance d'Howard que de publier l'un de ses grands amis ? La Librairie des Champs Elysées s'était chargé d'ouvrir le terrain en traduisant deux des volumes de 1970 de Balantine, Zothique (1978) et Poséidonis (1981), curieusement tronqués de certaines nouvelles, dans sa collection Le Masque Fantastique (qui verra par la suite également apparaître Lovecraft à son catalogue), mais c'est surtout entre 1985 et 1989 que Smith prend pied dans l'hexagone, lorsque les Nouvelles Editions Oswald en publient huit volumes (L'Ile inconnue, Ubbo Sathla, L'Empire des nécromants, La Gorgone, Le Dieu carnivore (en deux tomes), Les Abominations de Yondo et Morthylla). Le succès est au rendez-vous et, si elle n'est pas aussi invisible que les Autres Dimensions de 1971, cette série est désormais au moins aussi chère, avec des tarifs qui peuvent varier entre 80 et 150€ (pièce!) sur les sites d'enchères. A raison, quelque part, car non contente de proposer alors un éventail quasi complet des nouvelles fantasy et fantastique de Smith, NéO se paye le luxe de couvertures pulp hautement qualitatives (par Jean-Michel Nicollet, j'en ai déjà parlé) et, surtout, de textes explicatifs fourmillant d'informations. Il est à ce titre important de noter que NéO fit de même avec les récits moins connus d'Howard (publiant, en fait, la totalité de ceux qui ne concernent pas Conan), et offrit également une nouvelle vitrine à Lovecraft (alors au fait de sa popularité suite à la traduction du jeu de rôle L'Appel de Cthulhu).
Parallèlement, on soulignera l'entêtement avec lequel Jacques Sadoul fera la promotion de l'auteur dans ses nombreuses anthologies pulp (Les Meilleures récits de...) des années 70 et 80 et jusqu'à son Histoire de la Science-Fiction en 2000, publiant (entre autres) pas moins de trois fois La Mort d'Illalotha, qui reste l'un des textes les plus populaires de Smith (et dont le style très graphique en fait à mes yeux l'une des principales inspirations de la scène de la mort de Lucy dans le Dracula de Coppola).

Après 1989, toutefois, un lourd silence s'abat sur l'oeuvre de Smith.
Quelques petits éditeurs s'essaient à des publications plus ou moins artistiques, à l'image de L'Oeil du Sphinx, désireux de faire découvrir aux lecteurs francophones sa poésie encore confidentielle (tout juste un texte ou deux dans la revue Antarès en 1979), ou son travail pictural, mais sans grande publicité ni réel impact public. La Clef d'Argent publiera par ailleurs l'intégrale de ses poèmes dans Nostalgie de l'inconnu en 1990 (réédité en 2001), et une plus qu'intrigante quoique terriblement courte (une cinquantaine de pages) étude intitulée Les Mondes perdus de Clark Ashton Smith en 2004 (réédité en 2007).
Et puis, soudain, en 2013, parait La Flamme chantante chez Actes Sud. Un projet étrange, agrémenté d'une nouvelle traduction, publié dans un format plaquette (étroit et haut) relativement cher (quinze euros pour une centaine de pages) plus que surprenant. Une belle oeuvre, très franchement, et qui marque le retour de Smith chez un grand éditeur, mais qui m'a toujours semblé assez vaine : quoique disposant d'une nouvelle traduction et d'un format original, elle n'en reste pas moins une simple version de luxe d'une nouvelle qu'on trouvait déjà non seulement chez NéO (dans L'Ile inconnue) mais aussi et surtout chez Sadoul (dans Les Meilleurs récits de Wonder Stories, magazine où elle fut publiée en deux parties en juillet et novembre 1931) pour trois fois rien. Le choix du récit en lui-même est par ailleurs assez significatif de la relative incompréhension de la francophonie pour Klarkash-Ton. Publiée, je viens de le dire, dans Wonder Stories plutôt dans Weird Tales, La Flamme chantante s'approche plus de la science-fantasy rêveuse d'Abraham Merritt (jusqu'aux dimensions parallèles pour encadrer le récit, à l'image de La Nef d'Ishtar ou du Gouffre de la Lune) que du fantastique fantômatique qu'on connait de Smith.


Alors... Alors trois ans après l'étrange expérience d'Actes Sud, Mnémos lançait une campagne Ulule pour une nouvelle traduction de l'intégralité des textes de Smith, et bouclait son financement en quelques heures (ressemblant au final près de 80 000 euros sur les 4000 demandés), histoire de (se) prouver que Smith, malgré une édition plus que chaotique en France, n'est pas un auteur à deux sous. Pour la première fois, les cycles Zothique (le continent de la fin des temps) et Hyperborée (terre d'horreurs cosmiques lovecraftienne et de barbares howardiens) seront accompagnés d'Averoigne (cycle gallo-romain ironiquement totalement inconnu en France ou presque) et Poséidonis (évidente et théologique Atlantis), en entier, nouvelles et poèmes confondus, dans un format luxe, cartographié, et abondamment illustré (à titre posthume) par Zdzislaw Beksinski, artiste surréaliste polonais plus que recommandable. J'ai hâte.

samedi 18 juin 2016

De l'importance d'une couleur

Je lisais un scan flou et grisâtre d'un épisode de Tarzan par Joe Kubert quand, alors que mon esprit vagabondait entre les cases, j'ai eu l'étrange impression de lire une scène connue, mais que j'avais vue sous une autre couleur.
Evidemment, "scan flou et grisâtre", mais quand j'ai sorti mon gros tome de l'intégrale du monsieur pour vérifier (ce qui me fait penser qu'un omnibus sort en août... je suis tentation...), la page m'a véritablement parue d'une autre couleur. Différence de papier, qualité de l'impression, âge de l'impression au moment du scan, qualité du scan, tout ça créait vraiment deux scènes identiques mais totalement différentes.
Ceci étant, tout ça vient de l'opposition entre un piratage de vieille bédé et une belle réimpression moderne, que se passe-t-il quand deux éditions empruntent vraiment deux voies colorées différentes ? Par un heureux hasard, il se trouve qu'on doit à Dark Horse et à Tarzan ce type de comparaison involontaire... et pas toujours flatteuse : la réédition de 1999, au format digest, des épisodes de Russ Manning sur la série de Gold Key dans les années 60.

Cette collection visait, sur quelques volumes, à réimprimer les adaptations des romans de Burroughs par Manning. Des histoires souvent courtes (compressées la plupart du temps en un unique numéro de 24 pages) et riches en rebondissements dont l'impact visuel devait autant à la frilosité de l'époque qu'aux relatives méconnaissances des artistes et aux techniques d'impressions quadrichromes. Pour faire simple, c'était vibrant, mais c'était aussi un poil n'importe-quoi.

Gold Key

Dark Horse

Dark Horse s'est donc attaché à retravailler ces épisodes d'une manière plus réaliste. Qui plus est, le format plus petit que celui d'origine permettait une impression sur un papier d'excellente qualité, et avec l'étalage complet des couleurs des presses modernes. Là où tout cela devient curieusement intéressant (et énervant), c'est évidemment à la comparaison (c'est un peu ce que je vend depuis le début de ce post). Les coloristes, Jason Hvam et Keith Wood, ne se sont absolument pas basés sur les planches de Gold Key pour travailler leurs palettes (il est même possible que les deux artistes ne les aient tout simplement jamais vues). Le procédé permet une approche fraîche des histoires, et le rééditions fut chaudement accueillie tant par les fans que les néophytes, mais tout n'est donc, disais-je, pas qu'amélioration.

Dans cette catégorie, toutefois, on notera en particulier la couleur de peau de Tarzan, qui s'offre un léger mais logique bronzage, et l'environnement évidemment plus réaliste, avec une jungle bien verte et des cieux bien bleus. On verra aussi quelques changements totalement arbitraires, comme une couleur de cheveux (notamment chez Korak et La) ou de vêtements (la robe rose de Miriam devenue violette, ou les uniformes khaki passant au bleu), et les bulles uniformément blanches là où les couleurs variaient du jaune au vert chez Gold Key. Des détails qui passent totalement inaperçus à la lecture, et c'est bien là toute la qualité de cette recoloration : elle passe parfaitement bien. C'est aussi son plus gros défaut.

Voyez-vous, l'intérêt principal est évidemment de ne pas choquer l'oeil avec une luxuriance rosée, mais en échange, c'est un poil monotone et, sur petit format, ça mange parfois les détails du décor.
Non que la recoloration soit mauvaise, mais elle enlève le côté vibrant de la parution originale, une verve aventureuse qui, tristement, disparaît... Et avec elle, un certain respect du matériau de base. Illustrons, avec un triceratops, une femme singe et une végétation préhistorique (tiré de Tarzan the Terrible, où le seigneur des singes visite Pal-ul-don) :

Gold Key


Dark Horse

Et là, tristement, on tire vers l'erreur pure et simple. Burroughs avait en effet créé pour cette terre perdue un large panel de créatures totalement fantastiques, tirées certes de monstres (pré)existants mais néanmoins totalement imaginaires, que Manning et ses coloristes avaient reproduits le plus fidèlement possible. Le triceratops, par exemple, était bel et bien présenté avec une collerette flamboyante, et si ce changement n'a finalement que peu d'importance vu celle du bestiau dans l'histoire, il en va tout autrement des deux autres figures. Le sauvage au devant du monstre est un Ho-don, espèce néandertalienne décrite comme aussi blanche que Tarzan, et la demoiselle qui accompagne Lord Greystoke est une Waz-don, à fourrure drue et noire (notez que ces deux modèles d'humanoïdes sont munies de queues préhensiles). Dans la version Gold Key, ces disparités, qui sont la source d'une intense rivalité entre les deux espèces, sont reproduites avec un fort contraste. Mais chez Dark Horse, rien. C'est la raison principale qui me fait penser que les originaux n'ont pas été consultés avant recoloration, mais quand bien même, leurs différences sont textuellement évoquées dans le récit. Quoi qu'il en soit, on se retrouve avec un Hu-don à la peau bien plus foncée qu'elle ne devrait l'être, et inversement pour mademoiselle Waz-don... Et semblant de rien, ce dinosaure tout gris éléphantesque me dérange quand même beaucoup : les "gryfs", ainsi que les appellent la population de Pal-ul-don, sont bel et bien décrits comme des triceratops, mais n'en sont pas, et on savait par ailleurs très bien en 1999 qu'un dinosaure n'avait pas la couleur d'un rhinocéros. Ceci pose un autre problème quand intervient le "jato", créature décrite par Burroughs comme un croisement entre un tigre et un lion, avec les rayures de l'un et la crinière de l'autre. Dans la version Dark Horse, les rayures passent purement et simplement à la trappe, exactement à la manière des vêtement de Jane, souvent des peaux de léopard chez Gold Key et qui deviennent inidentifiablement brunes et unies chez Dark Horse.

Ce qui est d'autant plus désolant, c'est que lors de leurs réimpressions du run de Joe Kubert (publié dans les années 70 chez DC Comics) cinq ans plus tard, les coloristes de chez Dark Horse se reporteront aux teintes d'origine, offrant à la réédition un "simple" coup de polish et une impression d'excellente qualité, rendant réellement justice au travail d'origine.
Evidemment, la majeure partie des détails que je cite ici n'auront d'importance que pour ceux qui savent et/ou qui s'amusent à faire la comparaison, car là est tout l'enjeu : qui possède encore les originaux de ces aventures ? En vérité, cette réédition est juste adaptée à la vision moins romanesque et plus réaliste d'un public trente ans plus jeune, et sans doute l'oeuvre de coloristes plus habitués à travailler sur du super-héros de la fin des années 90 que sur du pulp en slip à fourrure des sixties.
Mais.
Je l'ai dit plus haut, je ne trouve pas la coloration mauvaise en soi, mais elle me turlupine. Et elle me turlupine bien au delà de ma connaissance des bédés d'origine. Si justement il n'était question que d'erreurs pour fans aguerris, je ne me serais pas fendu d'un article. Non, cette version digest souffre aussi d'un gros soucis de lisibilité, soucis dont on ne se rend réellement compte qu'à la comparaison mais qui est bel et bien présent. Evidemment, le trait de Manning est toujours aussi expressif et la qualité de l'impression affine grandement le dessin (que les méthodes des années 60 avaient tendance à rendre un peu flou), mais la nouvelle palette manque de feu et de contrastes. Elle est terne et sombre, le panel de couleur est moins large et il manque clairement quelque chose, mais, surtout, le petit format aurait vraiment gagné en lisibilité avec une palette plus large... Comme celle qu'aurait proposée une simple mise à jour des couleurs d'origine, par exemple.
C'est en se faisant ce genre de remarque qu'on creuse un peu et qu'on trouve plein de petits soucis qui n'ont l'air de rien mais qui deviennent vite très importants, et qu'on fait la différence entre un simple scan flou qui change à demi sa perception d'une bédé qu'on connait bien, et un réel défaut de coloration.

samedi 11 juin 2016

Une histoire de couvertures

Une couverture, ça dit plein de choses, et contrairement à ce que veut le dicton, on peut parfaitement juger un bouquin sur sa jaquette. Il faut juste prendre en compte des paramètres auxquels on ne pense pas spécialement, comme la date de parution, l'éditeur, la collection, l'illustrateur... J'ai l'air de statuer l'évidence, mais oui, les livres ont et montrent des visages totalement différents au fil de leurs histoires éditoriales. Etude de cas : Le Tambour d'angoisse de B.R. Bruss.

Dans l'ordre : Fleuve Noir (1962), Marabout (1973), NéO (1982), Fleuve Noir (1983)

De manière plus qu'intéressante, chacune de ces éditions est séparée de dix ans (jusqu'au choc des deux dernières, du moins), et on peut facilement s'apercevoir des différences de public (tant celui visé explicitement par l'éditeur que le public littéraire général) d'une décennie à l'autre. Pour illustrer plus facilement mon propos, je préfère ne pas vous présenter le récit ni l'auteur tout de suite et plutôt réfléchir à demi sur ce que les couvertures disent (ou pas) du livre.

Les années 60 voulaient de l'aventure dépaysante, et la sortie du Tambour d'angoisse en 1962 avec une couverture façon tam-tams de l'enfer (et qui provoque chez moi des tas de pensées tarzanesques et phantomiennes) s'avère parfaitement dans le ton. L'illustration de Michel Gourdon, spécialiste du polar, évoque de sanglants rituels africains et un récit haletant de bruit et de fureur, mais surtout, elle fait preuve de toute la retenue de l'époque, où seul le bandeau de la collection Fleuve Noire Angoisse, dont Bruss était un habitué, laisse apparaître l'identité réelle du texte.
Quand Marabout réédite le livre en 1973, c'est dans sa collection Fantastique, à l'identité visuelle très marquée et pour laquelle toute retenue est depuis longtemps passée par la fenêtre. La couverture s'intègre donc dans une vision éditoriale particulière et d'autant plus forte qu'elle est réalisée par Henri Lievens, artiste quasi incontournable qui signera plus des trois quarts des illustrations de la collection entre 1962 et 1983. Qui plus est, les seventies voient une évolution du genre vers un traitement très graphique dans le contexte des contre-cultures de l'époque. De fait, on a là une vision horrifique puissante et parfaitement assumée, Le Tambour d'angoisse version 1973 s'intégrant dans une ligne éditoriale où figurent déjà le She d'H. Rider Haggard, le Dracula de Bram Stocker ou le Malpertuis de Jean Ray, et destinée à un public très ciblé, habitué aux classiques de l'épouvante et à l'aventure pulp aux forts accents ésotériques.
C'est cette dernière orientation qu'on retrouve en 1982 chez les Nouvelles éditions Oswald. La collection NéO est ouvertement pulp et à forte consonance nord-américaine, s'attachant à (re)publier des auteurs alors trop peu connus en France comme le Robert E. Howard hors-Conan ou son compère de Weird Tales Clark Ashton Smith. Selon les canons du genre, Jean-Michel Nicollet (artiste attitré de la collection) présente alors une figure féminine en danger dans des ruines indistinctes. A ce titre, et exactement comme pour celle de Lievens, l'illustration retranscrit parfaitement l'orientation de sa collection. Elle s'attache à renforcer un aspect lovecraftien (les civilisations perdues et les gens effrayés) qui apparaît au final tout à fait naturel dans ce contexte, et se fait beaucoup plus explicite que les précédentes.
Pour finir, je n'ai que du mal à dire de l'horreur bariolée et typique des conaneries des eighties concoctée par Pierre Golvan pour la réédition chez Fleuve Noir de 1983, dans la collection Horizons de l'au-delà. On est en face d'une illustration pseudo-symbolique qui correspond pleinement aux lignes typées science-fiction-fantasy-fantastique d'alors, publié dans une collection aux idées très kingiennes (au sens Stephen du terme), totalement générique et qui ne renseigne aucunement sur le contenu du bouquin. On pourrait s'attendre à un récit jouant sur le temps, à découvrir une menace ailée en plein désert, mais il est quand même écrit "le tambour d'angoisse" en gros en travers, et très honnêtement, si le livre n'avait jamais été publié que sous cette couverture, je pense que je ne l'aurais jamais lu. Sorti en même temps ou presque que l'édition NéO, cette nouvelle version Fleuve Noire est assez symptomatique des publications plus ou moins automatiques de littérature de genre dans les années 80 (et spécialement chez cet éditeur) : il est très improbable que l'illustration ait été pensée pour ce livre, et il s'agit bien plus certainement d'une de ces illustrations généralistes achetées en masse par les éditeurs et placardées en couverture au petit bonheur la chance.


Voila donc pour les couvertures, et le bouquin dans tout ça ?
Le Tambour d'angoisse est l'histoire d'une expédition scientifique envoyée dans le désert australien en quête d'uranium. Hyper équipée, ravitaillée comme à la parade et en pleine possession de ses moyens, elle tombe un jour sur les restes rocheux de ce qui semble être une ville indistincte. Le soir même, un angoissant tambour se met à résonner dans le désert...
Racontée sous forme de journal de campagne, la lente et douloureuse descente aux enfers des quinze membres de l'équipe répond à tous les poncifs du genre, mais est admirablement rythmée et stylistiquement impeccable. B.R. Bruss (de son vrai nom René Bonnefoy) est un auteur "post-atomique" glaçant, passé maître dans l'art de déconstruire la réalité de ses personnages. Plutôt habitué au contexte science-fictionnel (on lui doit l'exceptionnel Et la planète sauta... en 1946, dont le titre se passe de commentaire), il en était à la sortie du Tambour d'angoisse à sa six ou septième apparition dans la collection Angoisse. Et les deux genres s'y téléscopent assez frontalement sur fond d'archéologie hantée. Pour faire simple, Le Tambour d'angoisse est mon récit d'horreur favori. Je l'ai lu pour la première fois à douze ou treize ans, et les images qu'il m'a mises devant les yeux sont imprimées à jamais dans mon imaginaire. Il est, à mes yeux, la quintessence de l'angoisse lovecraftienne francophone, et la raison même pour laquelle j'aime ce type de récits pour commencer. (J'avoue en revanche avoir énormément de mal à le relire : avec le temps, il est devenu un objet de fascination pop tout particulier, mais il m'avait réellement terrifié à l'époque, et ça aussi, c'est imprimé à jamais dans mon imaginaire.)
Quant aux couvertures... J'aime énormément celle de Michel Gourdon, mais pour plein de raisons burroughsiennes plus ou moins aléatoires qui n'ont absolument rien à voir avec Le Tambour d'angoisse, aussi ma favorite est indiscutablement celle de Lievens. C'est celle de ma jeunesse et c'est définitivement la plus proche du sujet (s'il y a débat sur ce point avec la version de Nicollet, celle-ci est autrement plus plate et totalement inintéressante à mon sens). Elle est aussi beaucoup plus fine qu'il n'y parait : au premier abord, elle fait carrément affiche de film de zombies, et elle ne se dévoile réellement qu'à la lecture du livre. Elle est, au final, la seule à montrer réellement l'angoisse intérieure lancinante du récit (et la terrifiante tâche bleue sur le front, un élément central du livre). Et puis elle garde un côté éminemment seventies qui, certes, ne sera pas au goût de tout le monde, mais que j'affectionne tout particulièrement (un détail qui m'amuse toujours énormément, par exemple, c'est la police d'écriture des éditions Marabout de l'époque qui pue le psychédélisme ambiant à des kilomètres), effet renforcé par sa palette particulière, exigée par le fond noir caractéristique de la collection dont elle est issue. Toutefois, même si je savais en ouvrant le bouquin qu'il n'était pas question de zombies (malgré la présence magique du tambour, la quatrième de couverture présente un cadre plutôt cartésien), le côté exploitation du graphisme vend une histoire assez différente du texte même, et je m'attendais à quelque chose de plutôt sanguin (pas sanglant, pas confondre). Ce n'est pas le cas, et j'aurais du mal à m'en plaindre. A la lecture, j'avais des images d'explorations indianojoneso-madmaxiennes en tête, dans un désert long et blanc façon salt flats de Bonneville, aride et surexposé, mais je pense que l'envie de Bruss, vu l'auteur et l'époque, s'approchait plus d'un genre de Robinson Crusoé sur Mars hyper angoissant aux accents de fin du monde (ce qu'aucune couverture ne retranscrit, d'ailleurs).


Le livre démarre comme un roman d'aventure avant de sombrer peu à peu dans l'horreur, c'est très psychologique, lovecraftien en diable (on n'a pas peur de ce qui effraie les héros, on a peur précisément parce qu'ils ont peur, c'est l'inconnu qui terrifie - au passage, si vous pensiez que l'horreur lovecraftienne c'était juste des tentacules, vous étiez d'innocentes victimes de l'image ; c'est pas grave, mais allez lire le monsieur, maintenant, c'est important), et très proche, en fait, des films d'horreur à métamorphoses et/ou à menaces rampantes des années 50, où l'accent porte sur la psyché des protagonistes et leur perte progressive de contact avec la réalité, pas sur l'impact visuel (un truc qui me déplaît profondément dans le cinéma d'horreur depuis l'apparition des slashers - je ne lis/regarde pas d'horreur pour me faire peur, mais pour explorer les possibles). Pour rester dans la comparaison audiovisuelle, on est alors en pleine période phare de la Quatrième dimension (série qui débute en 59), La Mouche noire ou La Femme guêpe viennent de sortir aux Etats-Unis, et la France s'angoisse devant Les Diaboliques de Clouzot (qui m'a toujours fait penser à un genre de Ballet des sorcières de Leiber sans l'élément ésotérique). Des films et séries qu'on ne qualifierait absolument pas d'horreur aujourd'hui, mais de thrillers plus ou moins fantastiques. Le Tambour d'angoisse retranscrit bien ce type d'épouvante pernicieuse qui brouille les sens et l'esprit mais jamais ne se montre, terrifiante de par son absence même. Et assurément, c'est ce manque d'antagoniste défini qui ressort de cette collection de couvertures. Si Lievens parvient étonnement bien à traduire l'effet psychologique de la terreur sur les héros, Gourdon et Nicollet (on fera semblant de ne pas voir celle de Golvan) s'attachent à retranscrire la menace (ou absence de), et échouent bien tristement dans leur entreprise, rendant des couvertures certes évocatrices, mais manquant au final cruellement de punch.

D'où question : si vous aviez à en proposer une, qu'imagineriez-vous ?
La mienne serait probablement un désert plat et rougeoyant très diffus, avec quelques simili-montagnes pyramidales aux motifs inhumains en fond, quelques silhouettes minuscules écrasées par l'échelle du décor, et le sentiment d'être définitivement perdu devant rien du tout. De manière assez étrange (ou pas, justement), c'est exactement le même type d'image, mais verdâtre et dans un cadre junglesque, que je verrais bien sur la nouvelle Les Etres de l'abîme d'Abraham Merritt, une de mes (pré-)lovecrafteries favorites, ou, obscurcie à l'extrême et peuplée d'une unique tâche rousse, pour l'exploration infernale de Jirel dans Le Baiser/L'Ombre du Dieu noir...

mercredi 1 juin 2016

Nom de Dieu, ça existe.

C'est, à la virgule près, les mots qui se sont échappés de ma bouche, dans un souffle étouffé, à 7h15 du matin environ, le 31 mai 2016 (hier matin, quoi). Ce jour là, j'ai découvert quelque chose que j'avais jusqu'alors toujours pensé impossible : Turok a été publié en VF.
Si.

LÀ ! Avril 72 c'est écrit !

J'avais cherché, il y a quinze ans, dans les balbutiements du net, avant même l'âge de Google, l'existence d'une telle chose. Quelques vieilles connaissances bibliothécaires bédéphiles m'avaient bien parlé de quelques héros anglophones hors-Marvel/DC publiés par chez nous, tel Judge Dredd chez Artima ou Le Fantôme chez Remparts, mais Turok, non pas.
Résigné, mais pas franchement étonné, j'avais choisi d'importer le chasseur de dinosaures par mes propres moyens. J'ai fait ça pendant quelques années, et quand j'ai eu tout ce que je voulais, le net avait bien évolué et j'ai découvert la magie du scan, puis la folie des rééditions de luxe (il m'a quand même fallu attendre 2010 pour lire le Turok originel ailleurs que son mon écran).
La VF, je n'ai jamais pensé une demi-seconde à profiter de l'évolution du web pour chercher après. J'avais tout en anglais, pourquoi m'embêter ?

Or donc, ce matin fatidique du 31 mai, j'ouvrais un fraîchement défraîchi Spécial Fantôme, avec ce Fantôme rouge qu'on doit aux éditions des Remparts, publié dans le désordre et avec plein d'trous, mais lisible dans la langue de Jul et de Maître Gims (un nom que j'ai sérieusement du googler pour écrire correctement...). Les bouquins des Remparts ne s'encombraient pas de pages inutiles, on ouvrait, y avait trois bêtises sur l'intérieur de couv', et boum, dans le vif du récit. Il y a rarement autre chose qu'un crédit que, fier amateur de vieilles bédés, on connait déjà, et quelques publicités et autopromotions pour les autres publications de l'éditeur de ces joyeuses aventures.
Et là, sur l'intérieur de couverture de mon Spécial Fantôme Nouvelle Série numéro 2 de décembre 1973, la publicité que jamais ne n'aurais cru voir, que je ne pouvais même pas imaginer dans une édition francophone, surtout dans le magazine d'un mec chelou comme le Fantôme.
Cette pub.

Ecrit en gros. Devant moi. Qui m'appelle.

Il m'a fallu vingt-quatre heures pour m'en remettre, mais maintenant que c'est fait et que je sais quoi chercher, j'ai cinq albums et la majorité des dix-huits numéros de la chose, le Turok des origines, en VF, chez Rempart, publié entre 1972 et 77 en jolis fascicules de 34 pages, imprimés flous sur du papier de merde rosâtre et jauni par le temps, en route vers ma bibliothèque.
A l'époque, c'était vendu un franc cinquante. Aujourd'hui, ça m'a coûté beaucoup plus que je n'ose l'avouer. Mais je m'en fous.
Je suis enfance et papillons dans le ventre.

mardi 31 mai 2016

Jour 30 – Série favorite de tous les temps ?

Au moment d'arriver à la dernière question, au dernier jour de ce mois séquentiel, évidemment, il ne restait plus qu'une chose à demander : quelle était la meilleure bédé que j'avais jamais lue. Ma réponse tient en un mot et vous la connaissez déjà si vous portez ne serais-ce qu'une demi attention à ce que j'écris : Planetary.


Planetary est une série de Warren Ellis et John Cassaday que j'ai découverte un peu beaucoup complètement au pif, dans le désordre, par dessus le marché, et elle m'a tellement marquée que je suis aujourd'hui strictement incapable de vous expliquer comment je suis tombé dessus et ce que je lisais en parallèle. Je sais que j'en ai d'abord lu le crossover aux multiples Batmen, et que j'ai acheté les volumes publiés par Semic après la reprise de la publication de la série par Panini, en 2007. Au delà de ça, rien. J'ai dévoré ce truc, et oublié tout le reste. Il y avait tout dedans. Des Doc Savage cryptiques, la fille de Tarzan, les Quatre Fantastiques en méchant, de la SF plus ou moins dure de partout, et surtout un usage malin et complètement méta d'une imagerie qui prédatait les super-héros et qui, semblant de rien, me parlait beaucoup plus que Superman et ses potes.
Il faut ajouter à ça le fait que je commençais à sérieusement apprécier le boulot de Warren Ellis (je l'ai déjà expliqué) et que ses thèmes éparpillés me plaisaient beaucoup. Planetary, qui avait alors presque dix ans (et seulement une petite vingtaine d'épisodes au compteur), a immédiatement pris à mes yeux des allures de manifeste de l'auteur, et je ne vois décemment pas comment le présenter autrement. Tous les éléments y sont, du transhumanisme aux messies historiques en passant par les conceptions inter-dimensionnelles et la part de réel de chaque fiction jamais écrite. La grande force de la narration, c'est d'enrober chacun de ces éléments dans un gros duvet de backstory, autant intra-univers que paralittéraire. On fait les ramifications dans le monde de Planetary souvent en reflet des choses qu'on connait des personnages (et de ceux qu'ils représentent) dans notre pratique de lecteur.

Le haut concept complètement craqué qui fait 75% de l'intérêt du bouquin, néanmoins, c'est celui des century childs. Ellis avait déjà touché à l'idée au travers de Jenny Sparks, personnage qu'il a baladé de Stormwatch à Authority, mais c'est définitivement Elijah Snow qui s'en pose comme l'archétype ultime. Né le 1er janvier 1900 à minuit, il est l'âme de son siècle, un protecteur aux capacités surdéveloppés, tant physiques que mentales. Une espèce de Doc Savage 2.0 (transhumaniste...) créé par mère nature pour veiller sur ses petits. Et Snow va se confier une mission bien particulière. J'éviterai soigneusement de préciser laquelle puisqu'elle est un des noeuds du récit. En effet, Snow est d'abord présenté comme un amnésique engagé par l'agence Planetary, une organisation (trans)humanitaire spécialisée dans les phénomènes étranges, et il est évident que sous ce ressort scénaristique classique (il fait figure de porte d'entrée pour le lecteur), le personnage cache quelque chose de bien précis et en lien direct avec la raison pour laquelle il a été recruté (il en est, gonflé à la connaissance qu'il acquiert, également la porte de sortie).
Autour de lui gravitent des personnages tout aussi classiques en apparences mais dont les origines sont là encore tout à fait particulières et à mettre en relation avec le hors-livre. Si l'on rencontre Axel Brass, le Doc Sacage local, dès le #1 et qu'il attise une grande partie de la curiosité des premiers épisodes, les deux acolytes de Snow (Jakita Wagner et le Batteur) ne sont pas là que pour être les muscles et la science de la bande. Tous savent des choses, et recoller les morceaux fait partie intégrante de la narration : elle crée un univers pour le lecteur, et fouille dans les souvenirs oubliés de Snow.
Et c'est précisément là que la série devient conceptuellement grandiose. Planetary est une bédé fantastique à lire, car elle fait réfléchir sur son univers propre et qu'elle est construite pour qu'on enquête exactement de la même manière que son héros : sans rien savoir du monde qui nous entoure. MAIS, si l'on possède le bagage référenciel, un sous-texte proprement démentiel commence à se développer, un sous-texte plein de godzillateries, de matrices extra-sensorielles, d'enfants tombés du ciel, de cités perdues, de trésors éditoriaux oubliés et de super-héros réimaginés pour l'occasion. Planetary se base sur une idée de failles dimensionnelles, et elle est l'excuse pour une exploration en profondeur d'un imaginaire pulp littéraire et cinématographique foisonnant. Ellis va même jusqu'à revoir le concept de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires d'Alan Moore, qui en devient le Planetary occulte du siècle précédent.
Evidemment, toutes les références ne sont pas faciles ni immédiatement accessibles, et c'est à la fois la force et le faiblesse du récit. Si vous êtes à moitié malins, vous savez que vous passez à côté de tas de trucs même si vous vous passionnez pour l'enquête (et la quête) interne de Snow.
Parlant (souvent) de la série avec des amis, c'est généralement le sentiment qui en ressort : "c'est bien, mais j'ai pas les outils pour tout comprendre." Sans compter qu'au delà du jeu des références, certains concepts de science dure n'ont rien à envier aux folies de Stephen Baxter ou Kim Robinson. Mon conseil (et un que j'ai moi-même pratiqué) ? Relisez ce truc cinquante fois, au fil de vos découvertes littéraires. Il y a toujours quelque chose de nouveau à voir.
Planetary est un objet passionnant que, malgré tout le bien que j'en dit, je n'ai évidemment pas saisi de suite et dont je ne possède toujours pas toutes les clés. C'est aussi l'une des petites choses qui rendent son exploration meta absolument fantastique.

Oh, et John Constantine y tue Superman, aussi...

Sans compter qu'au delà de ses qualités scénaristiques et/ou metalittéraires pures, Planetary est aussi une bédé qui pue la classe sur le plan graphique. John Cassaday fera d'ailleurs considérablement évoluer son style au cours de la publication plus que mouvementée de la série, et son découpage dilaté, fait de grandes cases (et de splash pages) qui ne s'entrecroisent pratiquement jamais, participe au rythme tout particulier de l'intrigue. Il y a un côté résolument cinématographique (voir les six superbes pages sur la gauche, tirées du #3), quoique très ancienne école, dans la narration. Souvent très sage et contemplative, elle ne s'éclate que pour des scènes d'action hyper descriptives, offrant dans le storytelling même une réelle visualisation des pouvoirs des personnages (les coups de Jakita explosent littéralement en pages pleines, tandis chaque usage du temps chez Ambrose Chase est un monument de micro-découpage). J'irais même jusqu'à dire que si tout le délire paralittéraire pulp vous passe totalement au dessus voire ne vous intéresse tout simplement pas outre mesure, le graphisme en lui-même est une raison suffisante pour lire la série, tant les compositions fourmillent d'idées narratives. Il y a beaucoup de gimmicks selon l'ambiance des épisodes (le #3, façon polar hong-kongais, est ainsi presque entièrement présenté au format scope) et, ajouté au jeu des couvertures, Planetary a un côté multifacettes passionnant ne serais-ce que dans sa présentation. Si vous voulez apprendre à dessiner de la bonne bédé, vous pouvez sans aucune arrière pensée utiliser Planetary comme modèle (et Age of Reptiles de Ricardo Delgado, mais ça n'a rien à voir).
Planetary est un trésor de narration, stylistiquement hyper travaillé, et si vous êtes à demi curieux de voir ce que donnent les autres travaux de Cassaday, il est indéniable qu'Ellis a une grande part de responsabilité dans son évolution au cours des années 2000. Comparez ses apparitions sur les publications Image en 1997-98 (Gen13, Desperadoes) avec ce qu'il signera plus tard chez DC ou le fantastique Astonishing X-Men réalisé en compagnie de Josh Whedon, voire son court passage sur Captain America, et la différence saute aux yeux.

En même temps, si Ellis et Cassaday sont d'excellents auteurs de leur plein droit, l'un comme l'autre ont eu largement le temps de développer leurs arts respectifs pendant l'interminablement longue durée de publication de la série. Longue de vingt-sept épisodes, elle aurait logiquement du prendre deux ans et demi à être publiée. Il en faudra onze, entre un numéro zéro de présentation en 1998 et l'ultime volume en 2009, auxquels on ajoutera quelques crossovers (avec la JLA, Batman et l'Autorité) pour faire patienter les lecteurs entre 2003 et 2004, pendant la longue période de rien du tout de la série.
Une partie de moi ne peut s'empêcher de penser qu'un large pan du succès de Planetary est d'ailleurs du aux longues périodes d'incertitudes dans sa publication. Qualitativement impeccable, la perspective de la voir disparaître dans les méandres du temps a assurément ajouté à son côté culte, sachant en prime que son manque de visibilité (et sa difficulté d'accès, voire quasi-impossibilité en français) en fait une bédé relativement inconnue du grand public. Ce qu'il lui faudrait, c'est un bel omnibus bien classe de mille pages...


Et si avec tout ce que je viens de dire je ne donne à personne l'envie ne serais-ce que de feuilleter ce truc, je peux arrêter ce blog ici. Planetary est une bédé-concept, un objet qui va au delà du simple fait de raconter une (excellente) histoire, je lui dois probablement une partie de mon amour pour plein de trucs bizarres, de la même manière que d'autres trucs bizarres que j'aime m'ont permis de l'apprécier. J'adore l'ouvrir au hasard et juste regarder les pages, à chercher des détails que je connais ou auxquels je n'avais jamais porté attention avant, j'adore la lire dans le désordre en remettant moi-même les pièces dans le bon sens, et j'adore écrire des tartines hautement biaisées et unanimement partiales sur à quel point elle est bien.
Parce qu'elle est bien. Meilleure bédé ever.
J'ai dit.


Edit : A peine trois mois après l'écriture de cet article, Urban Comics publiait une réédition de la série en deux tomes XXL de quatre-cent pages pièce. Plus aucune excuse, donc.

vendredi 13 mai 2016

Jour 12 – Une bédé que tout le monde devrait lire ?

Il y a longtemps, j'ai écrit quelques lignes sur un dessin-animé de bruit et de fureur, avec des mondes engloutis, des dinosaures et des grosses voitures. J'avais alors soigneusement contourné le sujet de la BD dont il était adapté, d'abord pour des raisons scénaristiques (les trames divergent dès le début), ensuite parce que j'étais certain d'y revenir un jour. Ce jour, c'est aujourd'hui.
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, Les Chroniques de l'ère xénozoïque de Mark Schultz.


Mark Schultz est un illustrateur farci de pulp et d'anthologies des 60/70's, aussi son style fonctionne aussi bien sur Conan (on l'a vu à l'oeuvre dans le premier tome de l'intégrale dédiée au cimmérien chez Bragelonne) que The Spirit (pour lequel il signa quelques couvertures dans les années 90). Mark Schultz est aussi un conteur génial qu'on a vu se balader entre les genres, d'Alien à Superman, jusqu'à reprendre le strip du Prince Valiant (depuis 2004). Par contre, Mark Schultz combine rarement les deux, aussi sa pratique de graphiste séquentiel se résume aux Xenozoic Tales, une saga post-apo un brin foutraque qui mélange plein d'influences rigolotes dans un joyeux bordel au destin éditorial quelque peu... diffus.
Apparues pour la première fois dans l'anthologie Death Rattle chez Kitchen Sink Press en 1986, Les Chroniques de l'ère Xénozoïque comptent quatorze petits épisodes publiés sur dix ans. Les 300 pages (au total) de folie séquentielle qu'elles représentent ont toutefois eu un impact assez considérable sur le petit monde de la bande dessinée (indépendante) américaine : Schultz étant un nom (re)connu, sa création a vite attisé convoitise et curiosité, et amassé un paquet de trophées aux conventions locales. Le truc, c'est que Mark Schultz, je suis certain que c'est un nom qui ne vous dit pas grand chose...
Sa BD, par contre...

Mélangeant un peu (beaucoup) du Kamandi de Jack Kirby dans un bouillon madmaxo-turokien des plus inventifs, Les Chroniques de l'ère Xénozoïque sont un ensemble de récits typiquement pulp, plus ou moins liés par une intrigue globale mais pensés comme des épisodes uniques, présentant les exploits de Jack Tenrec, un mécano bourrin et bourru dans un monde où le big block 'ricain est le meilleur moyen de défense contre les mastodontes préhistoriques. Puisant son inspiration scénaristique dans les plus belles pages de Pellucidar si Doc Savage avait été y user ses semelles, et sa puissance graphique dans les magazines pour adultes en noir et blanc comme Vampirella ou The Savage Sword of Conan, Schultz crée un monde luxuriant, fantastique et aguicheur comme rarement, dans lequel dangers et les mystères sont le fruit de décennies de catastrophes nucléaires et telluriques. L'Amérique du nord a prit les apparences de la préhistoire de Rahan, peuplée de clans rassemblés autour d'une pratique (les bourgeois, les paysans, les pêcheurs...) en perpétuels conflits.
Tenrec y est une figure connue et le garant des "anciennes voies", détenteur des clés d'une technologie oubliée par ses contemporains (le moteur à explosion) et intermédiaire privilégier entre des hommes désireux de conserver le peu qui subsiste de leur société pré-atomique et les nombreuses créatures plus ou moins mutantes apparues post-catastrophe. Une sorte de Turok de pétrole avec l'humeur d'un buffle bougon, quoi. Son petit quotidien est grandement chamboulé par l'apparition d'Hannah Dundee, scientifique et politicienne venue d'une terre "par delà les eaux" à laquelle il servira de guide, contrait et forcé. Elle, c'est Dejah Thoris avec un flingue, une Jirel de Joiry à la chevelure d'ébène sans la moindre connaissance de l'environnement dans lequel vit Tenrec, le point d'entrée du lecteur et la véritable héroïne de toute cette histoire.

Les influences ne me sortent pas uniquement de la tête pour la beauté de la formule comparative. Schultz les porte en étendard, Hannah vient de la cité de Wassoon, les dinos ont des noms inspirés par ceux qu'Andar et Turok donnent à ceux des Lost Lands, Tenrec ressemble à un Mel Gibson shamanique gonflé à la créatine, et les hommes-lézards télépathes qu'il arrive de croiser sont indéniablement des descendants mutants de ceux qu'a combattu Kull. Tout est fait pour être à la fois totalement perdu dans un monde sauvage et nouveau, et qu'on sache pourtant parfaitement où l'on est et à quoi s'attendre.
La plupart des courtes histoires tournent d'ailleurs autour de ce principe, et le but pour le lecteur va être de deviner comment ces hommes du futur utilisent la technologie qu'il leur reste, comment ils reconstruisent leur monde, et comment ils s'adaptent à de nouveaux dangers. Car certes, la catastrophe est vieille de quelques siècles au moment de l'intrigue, mais l'inexpérience d'Hannah avec le monde qui l'entoure sert de révélateur, et Schultz joue avec les poncifs du genre post-apo comme peu d'auteurs ont su le faire. Evidemment, tout l'art de cette BD va être de le faire de la manière la plus divertissante qui soit, sans jamais toutefois oublier de faire avancer des intrigues plus globales et les enjeux politiques d'une lutte d'influence qui, dès le début, sème les pistes par douzaines. L'identité de Tenrec, son importance sans pourtant être un représentant politique de la ville, la mission d'Hannah, sans oublier évidement les opposants tant à l'un qu'à l'autre, et l'inévitable rapprochement entre les deux personnages ; les Xenozoic Tales ne manquent de rien. Si elles ont cinq Eisner Awards à leur nom, c'est pas pour rien.


Ceci étant, ne nous leurrons pas, si l'univers est fantastique et l'histoire de très grande qualité, l'intérêt numéro un, la raison principale pour mettre le nez dans ces pages, c'est l'art de Mark Schultz. En tant qu'illustrateur, son storytelling pourrait être bourré d'effets de styles et devenir totalement imbuvable, mais c'est justement tout l'inverse, la composition étant académique au possible, avec de belles cases à plat. La lisibilité n'est jamais prise en défaut par le niveau de détail, et le trait, renforcé par l'usage du noir et blanc, est d'une puissance saisissante, donnant au tout une impression de solidité quasi minérale, tout à fait raccord avec le style même du dessin. Car si les inspiration du scénario sont clairement revendiquées, les modèles de l'artiste sont tout aussi pleinement affichés. Il y a du Frazetta dans les formes, du Alex Raymond dans l'encrage, du Hal Foster dans le fourmillement de détails, et le spectre de James Allen St. John, le premier illustrateur d'Edgar Rice Burroughs, flotte sur chaque case ou presque. C'est musculeux et fiévreux dans la technique, avec une surcouche inévitable et évidente de Will Eisner dans les décors et la composition. C'est beau, et soyons honnête, terriblement sexy. Schultz dessine comme il l'entend, et il ne se prive de rien. La BD pop et pulp dans toute sa démesurée splendeur.

Là. Je pense que j'ai épuisé mon stock de superlatifs. Concluons : tout le monde devrait lire Les Chroniques de l'ère Xénozoïque. J'ai dit.
Chanceux vous êtes, ça existe en grosse intégrale hardcover très très classe.

mercredi 11 mai 2016

Jour 10 – Le combat de tes rêves ?

Assurément, ce serait Turok vs Predator. Par un hasard étrange (et un truchement de mon imaginaire), il s'avère que ce combat a déjà eu lieu, ou du moins que la manière dont je l'imagine a déjà une forme.
En 1996, Walt Simonson et Lee Weeks livraient un certain Tarzan versus Predator: At the Earth's Core. Sans compter qu'elle est contemporaine de la version post-vidéoludie de Turok qui me fascinait tant, cette aventure épique et totalement folle représente, transposée dans la géographie burroughsienne, tout ce que je rêverais d'avoir dans une lutte à mort entre l'indien chasseur de dinos et l'alien chasseur de xenos.

Tout.


L'apparition d'une telle bédé à un tel moment se fait presque naturellement, en plus. Les années 90 furent une période assez étrange des comics (j'aurai assurément l'occasion d'y revenir en détail lors de ce questionnaire), où le gimmick régnait en maître. Et outre les couvertures variantes, la star du gimmick bédéphile nord-américain, c'est le crossover. En 1996, Tarzan et le Predator appartenaient tout deux à Dark Horse, avaient leurs petits succès dans leurs coins, et la jungle étant leurs milieux naturels, les réunir coulait pour ainsi dire de source. Son succès engagea même l'éditeur sur le chemin de deux autres crossovers pour le Seigneur de la Jungle, bien plus ambitieux, puisque réalisés en partenariat avec DC Comics (et impliquant les inévitables Batman et Superman).

Si la majeure partie de la production extra-terrestre chez Dark Horse consistait à se faire se taper Aliens et Predators dans une mythologie qui restait encore à inventer, pour Tarzan, l'éditeur, tout en présentant des histoires 100% originales, avait axé sa communication sur une grande fidélité à la continuation burroughsienne, là où les précédentes adaptations séquentielles s'en foutaient éperdument. Le héros des strip n'avait qu'un lointain lien avec le personnage des romans, le Seigneur de la Jungle de Joe Kubert volait solo, et Marvel avait certes réintégré Jane mais réinventait en parallèle un tas de petits trucs qui en faisaient une personnage bien plus ancré dans l'univers de Captain America et Spider-Man. En fait, chaque éditeur avait choisi d'imprimer sa marque sur le personnage et celle de Dark Horse serait de respecter au maximum les univers d'ERB... et de les exploser  à la dynamite créative de l'époque.
Parce que bien sûr, des "histoires 100% originales" dans le contexte bariolé des 90's impliquent forcément leur lot de délicates intentions. Tarzan vs Predator fait ainsi plus qu'honneur à son titre, présentant un scénario violent, rythmé, brutal et décousu. Forte en action mais bourrée de personnages et de sous-intrigues, cette bédé est aussi dense que la jungle qui lui sert de cadre. On suit Tarzan courant de point en point dans une poursuite effrénée à la recherche de ses amis , chaque caillou retourné dévoilant toujours plus d'ennuis et d'ennemis, chaque épisode l'approchant d'un final en forme de carambolage. Un schéma narratif au caractère purement burroughsien (j'ai déjà eu l'occasion d'en parler) qui permet en outre de découvrir jusqu'où chaque héros serait prêt à aller pour retrouver la place qui est la sienne... Et Tarzan ne recule devant absolument rien.

Une autre chose qui rend cette bédé spécialement sauvage, c'est le trait de Weeks qui offre à l'Homme-Singe des allures conaniennes, ce que même John Buscema n'avait pas fait lors du passage du personnage chez Marvel. L'effet étouffant des décors ajoute sans mal à l'impression d'immédiat danger, le plus clair de l'action se passant entre une jungle touffue et une ville-temple aux accents précolombiens très marqués dans lesquels les personnages paraissent à l'étroit, un cadre par ailleurs tout à fait propice au seigneur des singes et aux chasseurs extra-terrestres, mais tout de même bien loin des descriptions des cités troglodytes des Mahars et de l'aride Pellucidar. Conjugué à l'aspect résolument simiesque des Sagoth et au look frazettien des personnages, on se sent en vérité bien plus proche de la cité perdue d'Opar... si ce n'était les dinosaures.
Et on en revient là au propos d'origine de cette longue description : s'il y a bien un lieu qui répond dans mon esprit à la description "Opar avec des dinosaures", c'est les Lost Lands. Quand je vous dis que tout dans cette bédé se prête à en faire le Turok vs Predator de mes rêves... Il ne manque en vérité que Turok. Pas que la présence de Tarzan me gène le moins du monde, cependant, je pense que ce que je présente de cette mini-série ne laisse aucun doute quant au plaisir que j'ai à la lire, d'autant que le lot de personnages connus et l'épaisse continuité pellucidienne qu'elle propose satisfait au plus haut point l'amateur des lieux que je suis.

Et puis bon, comme cette rencontre relève principalement de ma propre fantaisie, il y a évidemment des choses que j'aurais pensé différemment. J'y aurais probablement activement associé Joshua Fireseed et Tal'Set plutôt que de laisser Tarzan courir seul aux trousses de Jane, Innes et Mugambi, mis des fusil lasers dans les mains des natives et coiffé quelques T-Rex de canons dinosoïdes, mais dans l'idée, de la manipulation des Mahars à la furtivité des Predators, il y a dans cette histoire exactement ce que j'aurais voulu voir de l'arrivée des vilains chasseurs de l'espace dans la géopolitique houleuse des Lost Lands : un conflit larvé entre deux opposants séculaires qui s'envenime soudain quand l'apparition d'une troisième force pousse les deux autres à l'assaut frontal.

jeudi 5 mai 2016

Jour 04 - un plaisir coupable ?

Uncle Scrooge et, en fait, tous les canards de Disney. Mais surtout lui.

Il y a souvent un soupçon d'incompréhension quand on évoque le cas des bandes dessinées Disney. Super Picsou Géant, Le Journal de Mickey, chez nous, c'est des trucs de gosses, et... Et c'est vrai. Partout dans le monde, en fait, ces bandes dessinées sont destinées au jeune public. Est-ce à dire que leurs auteurs sont incapables de proposer quelque-chose qui pisse plus loin que le sempiternel gag en neuf cases pleine page avec Dingo l'imbécile ou les trois neveux qui cassent un truc ? Grands Dieux non.
Il y a deux écoles sur la BD Disney. Nous, on en connait surtout le versant italien, à qui on doit Fantomiald (un personnage au passage quasi-inconnu aux US) et les histoires traditionnellement imprimées dans Mickey Parade/Mystère et Super Picsou Géant. Les américains ont eu Carl Barks et La Bande à Picsou.


Carl Barks entre chez Disney en 1935 (il a alors 24 ans) comme animateur. Il y dessine les boucles secondaires des décors et ce genre de petites choses qui font fourmiller l'écran mais dont le spectateur ne se rend pas toujours compte de la qualité. Prenant de l'assurance, il se retrouve à donner quelques idées de scénarios pour les épisodes solo de Donald Duck, personnage créé en 1934 et qui obtient sa propre série en 1937. Il soumet également quelques idées de gags pour les strips du personnage avant, en 1942, de dessiner L'or des pirates (Donald Duck Finds Pirate Gold) sur un scénario de Bob Karp. Il s'agit de la toute première aventure, au sens large, de Donald et de ses neveux. Peu après, il démissionne, parce que son travail avait été critiqué (comme son personnage, Carl Barks est aussi un grand colérique).
C'est cet évènement qui va tout changer.

A peine sorti de chez Disney, il est engagé par Western Publishing, l'éditeur de L'or des pirates et possesseur des licences Disney au format comics à l'époque (via son enseigne Gold Key et en partenariat avec Dell Comics - cette histoire est aussi passionnante que compliquée, je vous la raconterais peut-être, un jour). Barks désire alors y créer ses propres personnages, mais on lui confie logiquement Donald, en lui promettant de le laisser tout gérer seul, scénario, pagination, dessin. Tout. Il signe ses premières planches pour Western Publishing en 1943 (The Victory Garden, une histoire toute simple directement tirée des cartoons du personnage) et gonflera peu à peu l'univers de Donald, créant le cousin Gontran Bonheur, l'organisation des Castors Juniors, et, surtout, Balthazar Picsou (en 1947, dans un épisode de Noël). C'est l'apparition de ce vieil avare qui va donner une tournure toute particulière au Donaldville de Barks. Il lui donne une idée géniale : refaire le coup de L'or des pirates.
Ainsi, alors que Donald continuera d'avoir des histoires toutes donaldiennes, l'Oncle Picsou se verra offrir sa propre série, ses propres ennemis (Gripsou, les Rapetous, Miss Tick...) et, surtout, un sens aiguë de l'aventure. Picsou est un ancien pionnier, chercheur d'or et aventurier, typique des serials de son temps. Dès sa deuxième apparition, Le secret du vieux château (The Old Castle's Secret, 1948), Barks en creuse l'histoire et celle du clan McPicsou (McDuck en VO) et va lui donner tous les ressorts du pulp d'action et d'aventure qu'il lisait étant jeune. Il offrira finalement au personnage près de soixante-dix numéros (en parallèle de ses épisodes de Donald Duck) avant de passer la main, en 1966.

Resté longtemps inconnu (les publications Dell ne comportaient aucun crédit, juste un numéro de série), le nom de Carl Barks est révélé en 1970 par Les Daniels dans Comixs: A History of Comic Books in America. Dès lors, celui qu'on surnommait "The Good Duck Artist" va devenir une figure emblématique de la bande dessinée américaine.
Son personnage, lui, vivra plus de bas que de hauts pendant une vingtaine d'années, victime des aléas éditoriaux de Disney. Finalement, en 1986, une maison édition sort de terre, nommée Gladstone Publishing (d'après le nom anglophone de Gontran), et relance toutes les séries de Western Publishing. Un jeune artiste, passionné par le travail de Carl Barks, sonne alors à la porte : Don Rosa.
Si Barks est l'inventeur de Picsou, c'est Rosa qui le rendra réellement immortel.

Travaillant d'abord, à partir de 1987, sur la série Uncle Scrooge (qui, par une volonté de publication, conserva la numérotation de Western Publishing -c'est toujours le cas aujourd'hui, après des passages chez Boom! puis IDW-), Rosa va pousser la logique de Barks d'une Histoire des Canards jusqu'au bout. Partant du principe que les BD de Barks fonctionnent de manière chronologique, il établit que Picsou s'est bel et bien révélé à Donald en 1947, et entreprend de raconter les origines du personnage avant ce point.
Le résultat est probablement l'une des meilleures bande dessinées jamais produites (et je pèse mes mots) : La jeunesse de Picsou (The Life and Times of Scrooge McDuck, 1992-94). Une biographie complètement folle courant de 1877 à 1947, récompensée par un Eisner Award en 1995 et publiée en une trentaine de langues au fil des années. En France, c'est dans Picsou Magazine qu'elle parait, entre 1994 et 1996, avant d'être rééditée en album.
Evidemment, la BD de Rosa profitait également de l'explosion des séries animées de Disney, notamment La Bande à Picsou (DuckTales, 1987-90), probablement l'une des meilleures séries d'aventures jeunesse du tournant des années 90, mais on va éviter de s'éparpiller...


L'Oncle Picsou, mon "plaisir coupable" bédéphile, donc ? Pas vraiment. C'est l'image d'Epinal des publications Disney qui en fait un monstre dans mon placard, mais j'assume totalement mon amour pour le canard acariâtre de Barks et Rosa. Pensez donc : du pulp d'aventure classique et bien troussé, avec des ramifications dans tous les sens et une aura qui touche, entre autres, jusqu'aux désormais incontournables du cinéma que sont les Indiana Jones. Ca devait finir dans ma bibliothèque.