mercredi 26 mars 2025

"Sache, ô Prince..."

L'une des plus distrayantes activités possible lorsqu'on lit un auteur dans une langue qui n'est pas celle d'écriture, c'est de déceler, par hasard, d'amusantes surprises de traduction.
Par exemple, la fameuse ouverture de tous les textes de Conan de Robert E. Howard n'a jamais souffert le moindre doute quant à son écriture en français. Elle débute par "Sache, ô Prince". Mais en Amérique, c'est un poil plus compliqué.

En fait, c'est même une question toujours longuement débattue autant par les lecteurs que les éditeurs du cimmérien : est-ce "Know, o Prince" ou "Know, oh Prince" ? Et la réponse est loin d'être aussi évidente qu'on le pense.

Le passage apparaît pour la première fois au début du Phénix sur l'épée, la toute première histoire de Conan, dans le numéro de Weird Tales de décembre 1932, sous la graphie "Know, oh Prince".
Trente-cinq ans plus tard, dans le recueil édité (et lourdement modifié) par Lyon Sprague de Camp chez Del Rey en 1967 (édité en français chez Lattès en 1972 et J'ai lu en 1984), c'est "Know, o Prince" qu'on peut lire. Et c'est sous cette forme qu'il restera pour près de quarante ans, jusqu'aux énormes rééditions d'après les textes originaux chez Wandering Star/Del Rey au début des années 2000 (arrivées chez nous via Bragelonne en 2007 et 8) qui reviennent à la version Weird Tales car, d'après Patrice Louinet, historien d'Howard et consultant pour cette réédition, "c'est ainsi qu'il était écrit dans le manuscrit". Une raison somme toute fort légitime.



 La première page du Phénix sur l'épée dans Weird Tales, décembre 1932.


Bien entendu, on devrait écrire "o" (ô, en français), puisqu'il s'agit d'un vocatif : il s'adresse directement à quelqu'un (en l'occurrence le lecteur), comme "ô Roméo" ou "o Canada". Il s'avère par ailleurs que l'inspiration d'Howard provient de la traduction anglaise des Mille et une nuits par William Lane, qui use souvent de variations de "Know, O Prince" et "Know, O King". "Oh", en revanche, est une interjection généralement utilisée pour indiquer la surprise. On notera également qu'on peut utiliser "ho", comme dans le fameux rire du Père Noël.
Le truc, semble-t-il, est que "o" était déjà considéré comme archaïque du temps d'Howard, et le langage américain courant lui préférait largement "oh", utilisé comme vocatif (j'ai pu le constater sur des unes de journaux de l'époque). De fait, si les Chroniques nénédiennes desquelles Howard imaginait tirer le passage étaient bel et bien sensées être archaïques, il n'est pas difficile d'imaginer qu'il l'a écrit naturellement de manière courante.

On peut aussi se demander s'il ne s'agissait pas tout simplement d'une typo que l'éditeur de Weird Tales, Farnsworth Wright, aurait tout simplement ratée, imprimée telle quelle, et que de Camp n'aurait finalement corrigée que trois décennies plus tard, mais dans les textes même d'Howard, on trouve d'autres cas de "oh" vocatifs à la place de "o", éliminant l'hypothèse d'une erreur.

Dès lors, qu'il s'agisse d'une intention artistique de l'auteur ou d'une simple habitude, la graphie anglophone a préféré laisser de côté l'exactitude et le certain attrait stylistique du "o" pour ne plus conserver que "l'intention originale". Une décision qu'il est, faute de syntaxe ou pas, difficile de ne pas approuver.

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