Affichage des articles dont le libellé est Weird Tales. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Weird Tales. Afficher tous les articles

mercredi 26 mars 2025

"Sache, ô Prince..."

L'une des plus distrayantes activités possible lorsqu'on lit un auteur dans une langue qui n'est pas celle d'écriture, c'est de déceler, par hasard, d'amusantes surprises de traduction.
Par exemple, la fameuse ouverture de tous les textes de Conan de Robert E. Howard n'a jamais souffert le moindre doute quant à son écriture en français. Elle débute par "Sache, ô Prince". Mais en Amérique, c'est un poil plus compliqué.

En fait, c'est même une question toujours longuement débattue autant par les lecteurs que les éditeurs du cimmérien : est-ce "Know, o Prince" ou "Know, oh Prince" ? Et la réponse est loin d'être aussi évidente qu'on le pense.

Le passage apparaît pour la première fois au début du Phénix sur l'épée, la toute première histoire de Conan, dans le numéro de Weird Tales de décembre 1932, sous la graphie "Know, oh Prince".
Trente-cinq ans plus tard, dans le recueil édité (et lourdement modifié) par Lyon Sprague de Camp chez Del Rey en 1967 (édité en français chez Lattès en 1972 et J'ai lu en 1984), c'est "Know, o Prince" qu'on peut lire. Et c'est sous cette forme qu'il restera pour près de quarante ans, jusqu'aux énormes rééditions d'après les textes originaux chez Wandering Star/Del Rey au début des années 2000 (arrivées chez nous via Bragelonne en 2007 et 8) qui reviennent à la version Weird Tales car, d'après Patrice Louinet, historien d'Howard et consultant pour cette réédition, "c'est ainsi qu'il était écrit dans le manuscrit". Une raison somme toute fort légitime.



 La première page du Phénix sur l'épée dans Weird Tales, décembre 1932.


Bien entendu, on devrait écrire "o" (ô, en français), puisqu'il s'agit d'un vocatif : il s'adresse directement à quelqu'un (en l'occurrence le lecteur), comme "ô Roméo" ou "o Canada". Il s'avère par ailleurs que l'inspiration d'Howard provient de la traduction anglaise des Mille et une nuits par William Lane, qui use souvent de variations de "Know, O Prince" et "Know, O King". "Oh", en revanche, est une interjection généralement utilisée pour indiquer la surprise. On notera également qu'on peut utiliser "ho", comme dans le fameux rire du Père Noël.
Le truc, semble-t-il, est que "o" était déjà considéré comme archaïque du temps d'Howard, et le langage américain courant lui préférait largement "oh", utilisé comme vocatif (j'ai pu le constater sur des unes de journaux de l'époque). De fait, si les Chroniques nénédiennes desquelles Howard imaginait tirer le passage étaient bel et bien sensées être archaïques, il n'est pas difficile d'imaginer qu'il l'a écrit naturellement de manière courante.

On peut aussi se demander s'il ne s'agissait pas tout simplement d'une typo que l'éditeur de Weird Tales, Farnsworth Wright, aurait tout simplement ratée, imprimée telle quelle, et que de Camp n'aurait finalement corrigée que trois décennies plus tard, mais dans les textes même d'Howard, on trouve d'autres cas de "oh" vocatifs à la place de "o", éliminant l'hypothèse d'une erreur.

Dès lors, qu'il s'agisse d'une intention artistique de l'auteur ou d'une simple habitude, la graphie anglophone a préféré laisser de côté l'exactitude et le certain attrait stylistique du "o" pour ne plus conserver que "l'intention originale". Une décision qu'il est, faute de syntaxe ou pas, difficile de ne pas approuver.

jeudi 13 juillet 2023

Random work of wow : Virgil Finlay

"Pulp is not Art", lit-on parfois, souvent, et, certes, non, c'est pas le but ; la para-littérature ne porte pas ce nom par hasard, même si je trouve le nom dégueulasse. Mais parfois.... Parfois, tu tombes sur des mecs comme Virgil Finlay.


Virgil Finlay (1914-1971) n'était pas un auteur, il n'était pas même un de ces proéminents artistes de couverture comme Rafael DeSoto, qu'on a vu en "une" du Shadow, du Spider ou de Black Mask. Non, Virgil Finlay dessinait des intérieurs. Des grandes pages, simple, doubles ou demies, en noir et blanc, "crayon et encre", au milieu du texte. "Flavor illustration", qu'on dit dans le jargon. L'épice qui donne le goût à la prose. Et Virgil Finlay était un maître. De la composition, de la hachure, des espaces négatifs, des textures, de l'anatomie et des surimpressions.
Virgil Finlay a fait les intérieurs d'Abraham Merritt, de Lovecraft, d'Henry Kuttner, de John Taine (pseudonyme d'E.T. Bell, un des plus grands mathématiciens du début du XXème siècle, romancier à ses heures).
Virgil Finlay a aussi écrit de la poésie dans Weird Tales et publié des portfolios d'illustrations sur l'astrologie.
"Pulp is not Art", qu'y disent.... Les ignorants...

  


  

   

  

dimanche 9 février 2020

Agnès la Noire, par Leigh Brackett

Il est toujours étonnant de constater que l'héroïne la plus connue de Robert E. Howard n'est même pas sa création. Red Sonja est en effet le travail de Roy Thomas et Barry Windsor-Smith, réinvention hyboréenne de la Red Sonya austro-hongroise de l'auteur.
Cette semaine, c'est une autre rouquine du répertoire de Two-Gun Bob qui est à l'affiche ; Dark Agnes, l'épéiste oubliée, a ainsi droit à sa première adaptation séquentielle dans la nouvelle gamme Conan de Marvel, sous la plume de Becky Cloonan (l'épique By Chance or Providence). L'occasion, à défaut de vous en offrir une étude moi-même, de partager la préface enthousiaste de Leigh Brackett publiée dans l'anthologie Sword Woman (avec une fantastique couverture de Ken Kelly) en 1977 (paru en France sous le titre Agnès de Chastillon chez NéO en 1983 et Fleuve Noir en 1993), à l'époque première apparition du personnage, qui n'avait jamais été édité du vivant de l'auteur.




"Quel dommage que Robert E. Howard n’ait pas écrit plus d’histoires sur Agnès de Chastillon, Agnès la Noire ! C’était vraiment un personnage exceptionnel…, plus intelligent que Conan, plus séduisant que Solomon Kane, et une aussi fine lame que tous les autres héros d’Howard. Peut-être vint-elle trop tôt… en avance sur son temps. Les femmes capables de faire de telles choses n’étaient pas très populaires dans la littérature de fiction des années 30, particulièrement dans le domaine de l’Aventure. La Jirel de Joiry de C. L. Moore – qui jouissait d’une renommée considérable à cette époque – vivait des aventures uniquement fantastiques, ce qui lui donnait une plus grande liberté d’action. Il est intéressant de se demander, en regard de la troisième histoire d’Agnès la Noire, La Maîtresse de la Mort, si Howard tentait délibérément d’orienter son héroïne vers ce domaine, fantastique. Si c’était le cas, il est mort avant d’avoir pu terminer l’histoire.
Elle a été achevée par Gerald W. Page et toute autre conjecture serait des plus hasardeuses.

Il est tout aussi intéressant de se demander si Agnès la Noire a été inspirée ou non par la Dame de Joiry. Il est tout à fait certain qu’Howard connaissait Jirel. Il avait lu L’Ombre du Dieu Noir (Black God's Shadow), qu’il aimait beaucoup. Il le dit et envoya un exemplaire de la première histoire de son héroïne, Agnès la Noire (Sword Woman), à Catherine Moore, pour qu’elle la lise. (Elle adora cette histoire et souhaita qu’il en écrive d’autres.) Mais, en fait, il est impossible de dire lequel de ces deux personnages fut conçu le premier, ou même s’il y a un quelconque rapport entre eux. (Jirel, bien sûr, fut publiée dans Weird Tales avant qu’Howard écrive Agnès). Il est raisonnable de supposer qu’Howard autant que Moore eurent l’idée de leurs guerrières en puisant aux mêmes sources… les récits historiques de ces femmes à qui Howard dédia sa saga d’Agnès la Noire, depuis la ballade de Mary Ambree jusqu’à, très vraisemblablement, la vie de la célèbre « sainte en armure », Jeanne d’Arc, bien que la sainteté ne soit pas, fort heureusement!, une qualité revendiquée par aucune de ces deux héroïnes.

En tout cas, la ressemblance entre Agnès et Jirel est purement superficielle. Toutes deux sont rousses. Toutes deux portent une armure et manient l’épée avec une efficacité mortelle. Mais Jirel est un être de feu et de glace, elle est douce et raffinée, et vit dans les Pays de Nulle Part de l’imaginaire, dans un continuum différent de la France historique d’Howard. Jirel est opposée à de sombres dieux et sorciers, est concernée par l’amour et la magie. À aucun moment nous ne savons vraiment pourquoi ou comment elle devint une guerrière. Elle est simplement la Dame de Joiry, cuirassée, fière et très belle.
Agnès, par contre, fait preuve d’un pragmatisme absolu. Le talent d’Howard présentait de multiples facettes, mais lui-même n’était pas doux, ni raffiné, et son héroïne ne l’est guère plus ! Agnès vit à une époque difficile et cruelle, où les femmes ont moins de prix, et sont moins bien traitées, que les bêtes de somme d’une famille de paysans… qui, elles, coûtaient beaucoup d’argent s’il fallait les remplacer (lorsqu’il n’y avait pas de bête de somme, c’est la femme qui prenait sa place). Agnès est une paysanne par sa naissance ; elle a un père brutal et vit dans un village qui est une véritable porcherie. Elle s’est endurcie en grandissant parce que, si elle n’avait pas été dure, elle n’aurait sans doute pas grandi du tout.

Jirel est de naissance noble et une enfant légitime. Agnès revendique un sang noble, mais c’est une enfant illégitime, et ses revendications n’ont aucune valeur. Dans Agnès la Noire, nous avons le récit très détaillé de son itinéraire, de la façon dont elle en vient à mener une vie d’homme, et si la description faite par Howard de ses fiançailles et de son mariage semble quelque peu outrée, c’est uniquement parce que les gentes dames qui figurent plus communément dans les récits de fiction historique sont vendues au plus offrant avec une politesse plus marquée, mais c’est tout. La coutume du mariage arrangé a duré jusqu’à l'ère victorienne et même après, et elle était entourée de toutes sortes de joyeux euphémismes, mais le fait est là : la fille était pour son père une marchandise destinée à la vente et mise aux enchères, vendue au meilleur prix qu’elle pouvait rapporter.
Agnès a assez d’estomac pour s’arracher une bonne fois pour toutes d’une situation insupportable et, tout à fait littéralement, de se tailler une vie nouvelle. La façon dont elle procède donne lieu à une lecture des plus passionnantes, qui n’est en aucune façon réservée aux seules militantes du Women’s Lib (et autre MLF !). Agnès est un être humain droit, honnête, qui ne s’apitoie pas sur soi-même, sympathique ; elle captive l’attention du lecteur dès la première page. Elle possède cette qualité qui transcende le sexe, puisqu’on la trouve aussi bien chez des petites filles que chez des hommes adultes ; je veux parler du courage. Et le défi qu’elle lance à Guiscard de Clisson, lorsque celui-ci tente de la remettre « à sa place » (la place d’une femme dans une société d’hommes), est aussi éloquent qu’une déclaration de fierté individuelle et de respect de soi, comme on peut en lire ailleurs.
Etienne Villiers, lequel, à sa façon très personnelle, aide Agnès à « faire son chemin », est un coquin à la personnalité complexe et un personnage excellemment traité. Les rapports qui se nouent entre Agnès et lui, par le biais de la trahison, de la vengeance, de la dette de reconnaissance, et finalement du respect accordé à contrecœur et de l’amitié, sont fascinants par leurs tours et détours.

Howard était passé maître dans l’art de raconter et de maintenir une histoire à un train d’enfer, sans jamais perdre de vue les personnages ou l’atmosphère. Des Épées pour la France (Blades for France) est une aventure magnifique, mouvementée, racontée à un rythme rapide, où Agnès est à présent bien établie dans le monde qu’elle s’est choisi. L’intrigue n’a peut-être pas la perfection d'Agnès la Noire (celle-ci possède une merveilleuse unité) mais cela ne diminue en rien le plaisir du lecteur.

La Maîtresse de la Mort (Mistress of Death) possède une texture différente, procure une autre sensation. Alors que les deux premières histoires sont ouvertes, remplies de vent et de ciel pur, de forêts et de chevauchées impétueuses. La Maîtresse est fermée sur elle-même, dans une atmosphère de claustrophobie. L’action se passe dans des ruelles étroites, la nuit, à l’intérieur d’auberges et de maisons, dans des passages secrets et des caves. Agnès trouve un nouveau compagnon, qui succède à Étienne Villiers, en la personne de l’Écossais exilé, John Stuart. L’aventure devient purement macabre et fantastique ; Agnès affronte et est victorieuse d’un adversaire beaucoup plus redoutable que les vulgaires coupe-jarrets qui ont essayé de l’embrocher sur leurs lames ! Une très belle relation se développe entre elle et Stuart, et l’on souhaiterait que la saga se poursuive encore très longtemps.
Un point encore, au bénéfice du macho qui d’aventure pourrait lire ces histoires et s’écrier : « D’accord, ce sont des nouvelles bien écrites, mais en réalité aucune femme n’est capable physiquement d’accomplir de tels exploits. »

Foutaises, messeigneurs !


Un vieil adage dit qu’un bon géant peut toujours avoir besoin d’un bon nain. Mais entre ces deux extrêmes, il y a toutes les nuances possibles de taille, de force et de capacité. Les poids mi-moyens constituent apparemment la majeure partie de la population, tant les hommes que les femmes, et deux guerres mondiales, ainsi que l’accession à de nouveaux domaines jusqu’alors « réservés » aux hommes, ont prouvé sans conteste possible qu’une femme en bonne santé est physiquement capable de faire absolument tout ce qu’elle a envie de faire.
La notion acceptée de la femme faible et sans défense a des origines sociales et n’est absolument pas fondée sur des faits. Les femmes douces, soumises, non compétitives, se vendaient mieux sur le marché du mariage. De plus, présenter une fragilité de bon ton était le symbole d’un statut social ; cela signifiait que vous n’aviez pas besoin de travailler. C’est pourquoi la petite fille ardente et débordante d’énergie, indépendante et volontaire, était réfrénée dès son plus jeune âge par sa mère, sa grand-mère, ses tantes et ses nounous… Ne sois pas un garçon manqué, conduis-toi comme une petite dame, fi, quelle honte ! Avant même de s’en rendre compte, elle se retrouvait harnachée et sanglée dans des vêtements de femme, tous destinés à l’entraver et à la brider : chaussures obligeant à marcher à petits pas et à adopter une démarche affectée, jupons et lourdes jupes, gaines, corsets, tournures, corsages stricts, cols de robe serrant le cou. Regardez donc le Portrait de la petite Infante d’Espagne par Velazquez. Regardez sa taille et essayez de vous imaginer comme tous ses organes devaient être comprimés. Cela n’avait rien d’étonnant si un grand nombre de femmes mouraient jeunes, à cette époque. Ou si elles n’étaient pas très actives. En supposant que les vêtements féminins à travers les siècles aient fait partie d’un complot délibéré pour perpétuer et s’assurer de son infériorité physique, il aurait été sans doute difficile de faire mieux !

À présent, les femmes sont délivrées de toutes ces absurdités, Dieu merci, même si l’on peut s’étonner de voir tant de jeunes filles tomber dans l’excès inverse et présenter un aspect si peu féminin. Le tabou pesant sur les sports a été levé peu à peu, de telle sorte que la jeune fille, par nature bonne en sports et aimant les pratiquer, n’est désormais plus placée devant le choix suivant : y renoncer ou bien être considérée comme non féminine. (De la même façon, les garçons qui ne sont pas sportifs et n’aiment pas faire du sport sont considérés comme non masculins).
La reine Boudicca conduisait ses armées à la bataille. Les femmes blondes et armées de Germanie se battaient aux côtés de leurs hommes et terrifiaient les légionnaires romains. Les Vikings avaient leurs femmes guerrières. Et même après l’avènement du christianisme, des femmes exceptionnelles ont constamment réussi à échapper au piège. Elles ont servi honorablement comme soldats dans de nombreuses guerres, moins honorablement comme pirates et flibustières, mais toutes ces femmes maniaient à la perfection l’épée et le pistolet. Les femmes qui ont aidé à la conquête des espaces non civilisés du monde n’étaient pas des mauviettes. Elles savaient tirer au fusil et atteindre leur cible. Elles étaient capables d’endurer la chaleur et le froid, la faim, la soif, et la menace permanente de la mort… tout aussi bien que leurs époux.
Ne jamais sous-estimer les capacités d’une femme ou son énergie. En une semaine, il y a deux ou trois ans, par des faces différentes, deux minuscules Japonaises, chacune pesant moins de cinquante kilos, ont conquis l’Everest. Il existe certainement de par le monde des femmes capables de soulever des haltères de cent quatre-vingts kilos, bien qu’apparemment, seuls les hommes soient assez stupides pour avoir envie de le faire… jusqu’à présent.
Bref nous savons qu’Agnès aurait certainement été capable de faire tout ce qu’elle fait, parce que des femmes ayant réellement vécu les ont faites.

En plus des trois histoires composant la saga d’Agnès la Noire, ce volume comprend, un cadeau en prime pour le lecteur!, deux de ces adorables fragments qu’Howard a laissé inachevés, parmi tant d’autres : le début d’un roman, Au Service du Roi (The King's Service), et le commencement d’une nouvelle, L’Ombre du Hun (The Shadow of the Hun)… Ces deux textes nous présentent des temps et des endroits exotiques, qui nous font regretter, une fois de plus, qu’ils n’aient pas été terminés. L’Inde antique, Vikings, Celtes, Grecs, Tatars et Mongols, les vestiges d’un empire, la conquête d’un autre…, tous les éléments sont réunis.
Howard chérissait tout particulièrement ce qui était oublié, lointain et mystérieux. Une image s’impose à notre esprit : Howard assis devant sa machine à écrire, à Cross Plains, Texas… Un jeune homme habité par les rêves puissants de dieux et de héros, s’évadant des limites étroites de son propre espace-temps, pour parcourir librement et arpenter à grands pas les merveilleuses contrées de ses rêves.
Il est regrettable que les rêves doivent se terminer aussi vite. Mais pour nous consoler, nous avons tous ceux qu’Howard nous a laissés… pour nous les faire partager."

Leigh Brackett 
Lancaster, Californie
Décembre 1976

lundi 2 juillet 2018

Par cette hache, je règne !

Je préfère Kull à Conan.
Largement.
Ce qui est rigolo, ayant dit ça, c'est que si l'on me demandait de donner les meilleures nouvelles et le meilleur perso d'Howard, je citerais quand même le grand cimmérien, mais Kull d'Atlantis, Roi barbare de Valusie, a quelque chose de spécial, un "truc" que la disparité alimentaire un brin binaire des récits de Conan ne touchera que trop rarement (sur les évidents La Reine de la Côte noire ou La Tour de l'éléphant, par exemple). D'un côté, c'est tout à fait logique, Conan étant le héros d'environ six fois plus d'aventures que son prédécesseur, ce dernier étant purement et simplement son prototype, avec un côté plus "adolescent", plus contemplatif et boudeur, plus humain presque, loin de la rustre assurance du barbare taciturne.
Kull, c'est King Conan avant King Conan, et ce d'autant plus logiquement qu'ils ont la même nouvelle pour origine...

La représentation de Kull qu'offrira John Bolton pour Marvel dans les années 80 est probablement sa meilleure (et la plus iconique), parvenant par quelques subtiles touches à le démarquer très clairement de Conan. Ceci étant dit, l'instance sur la figure de l'atlante comme "ax-wielder" est un peu exagérée.

A la fin de l'année 1929, By This Axe I Rule! est la toute première nouvelle qu'un jeune Robert E. Howard (il n'a alors que 23 ans) soumet au très respecté magazine Argosy, le leader incontesté du marché pulp, et à Adventure, un de ses concurrents. C'est aussi l'une des premières unanimement rejetée. Trop lisse, trop pataude, elle sera longuement retouchée, accouchant finalement, trois ans plus tard, de Phoenix on the Sword, la première nouvelle de ConanHoward y avait substitué l'intrigue secondaire (un couple un peu gnan-gnan) de Kull pour une virée surnaturelle dans les entrailles du palais du cimmérien, et centré toute l'introduction sur le complot dont le Roi d'Aquilonie était la cible, en présentant abondamment les instigateurs.
Il est indéniable que Le Phénix sur l'épée est un récit supérieur à Par cette hache, je règne (qui ne se verra par ailleurs publiée que quelques décennies plus tard, quand Lancer Books et Lin Carter compileront les nouvelles du Roi de Valusie en 1967 dans King Kull), mais si c'est Conan qui lui apporta la célébrité, Howard tenait particulièrement au personnage de Kull.

C'est que si elle est l'origine de Conan, By This Axe/Phoenix on the Sword est aussi et presque logiquement la dernière nouvelle que le texan écrira pour Kull. En effet, il avait plus tôt dans cette même année 1929 vendu à Weird Tales (un magazine devenu iconique mais alors bien moins renommé qui avait déjà publié les premiers récits de Solomon Kane l'année précédente) les deux seules nouvelles de Kull qui seraient publiées de son vivant.
La première, et la plus importante, était The Shadow Kingdom (Le Royaume des chimères - note : j'utilise ici les titres français de l'édition intégrale de Bragelonne, parue en 2010), plus longue, plus fantastique, plus recherchée, plus mélancolique et plus mystérieuse que By This Axe (plus dans le style Weird Tales, en somme, qui agrémentera par ailleurs sa publication d'une superbe illustration de Hugh Rankin, le spécialiste maison des intérieurs fantasmatiques). Elle allait poser les bases du héros et de sa mythologie, et devenir le terreau sur lequel grandirait l'Age Hyborien.
Kull n'était pas le premier héros de fantasy, loin de là -et c'est une question sur laquelle je me garderai bien de me pencher pour l'instant-, mais le souffle de folklore mystique et mythique qu'il apportait semblait loin de ce qu'on connaissait à l'époque. Weird Tales était connu pour publier des récits qu'aucun autre magazine n'aurait osé proposé et cette entrée, d'apparence anodine, allait déclencher une drôle de suite d'événements.

The Shadow Kingdom, par Hugh Rankin

Le Royaume des chimères était au programme du numéro d'août de Weird Tales. Dès le suivant, en septembre, sera publié Les Miroirs de Tuzun Thune (The Mirrors of Tuzun Thune). Ce second récit (qui, pour les curieux, est ma nouvelle favorite d'Howard) était plus étonnant encore que le premier, et contenait déjà les raisons de la mort éditoriale du personnage, plus encore que le rejet d'Argosy à venir. Fatigué, hanté, lassé, Kull n'avait plus les épaules pour satisfaire le jeune auteur dans sa recherche de grands espaces. Il était un reflet de ses premières expérimentations, et après qu'Howard s'en fut revenu à Salomon Kane et à quelques récits historiques (1929-1932 est aussi la période à laquelle il crée Cormak Fitzgeoffrey, un croisé particulièrement violent, et Bran Mak Morn, un chef picte de la période romaine), Conan, de toute sa puissance, balaiera le souvenir de son ancêtre.
Ou bien ?
Conan s'élèvera toujours au dessus de Kull dans l'imaginaire populaire, et à raison, mais l'ombre de l'atlante est partout dans les pas des cimmérien. Il n'est pas un embryon mal fini et abandonné de son littéraire -voire littéral, car l'Age Thurien de Kull est le lointain passé de l'Age Hyborien de Conan- descendant. Tout simplement, Kull est ce qu'Howard proposa de plus proche d'une véritable transposition de lui-même dans ses histoires, et son essence transpire des pages de Conan.

Et ce spectre est tellement palpable qu'il en mêle parfois les destinés des deux personnages. Comme, par exemple, en 1982, quand John Millius, désireux de retranscrire la moelle du héros howardien, s'offrira un hasardeux mais payant truchement.
Voyez-vous, malgré les nombreuses et sincères tentatives de réhabilitation de ce grand film nihiliste rugueux (que, personnellement, je n'ai jamais aimé, pour plein de raisons philosophiques et narratives) au fil des années, et pour tout ce que son faux-remake nanardesque de 2011 est plein de trous, de cabotinage ridicule et de cinématographie absurde (non, je ne l'aime pas plus que le précédent), ce dernier propose toutefois quelque chose qui manque à mes yeux cruellement au film de 1982 : Jason Momoa y est plus Conan que Schwarzie ne le sera jamais. La raison à ça, c'est que le film de Millius est à propos de Kull, pas de Conan ; c'est Kull qui a été esclave dans sa jeunesse, c'est Kull qui est mélancolique et marqué par la décimation de son peuple, c'est Kull qui a des réflexions nietschéenes identitaires sur sa nature d'homme, et c'est Kull qui lutte contre les hommes-serpents et le sorcier Thulsa Doom. Des répliques entières ("Can you summon demons, wizard ?") sont tirées d'épisodes de Kull. Oui, c'est de la triche, mais c'est très intelligemment fait et ça marche, créant un personnage bien plus vivant et réel pour le spectateur (vous comprendrez pourquoi d'ici la fin de cet exposé).
Ce qui est à mourir de rire dans cette drôle d'histoire, c'est que dans une tragique ironie identitaire, ce qui deviendra l'horrible Kull le conquérant avec Kevin Sorbo était à l'origine le scénario du film King Conan, basé en partie sur L'Heure du dragon, le seul roman dédié par Howard au cimmérien (qui n'écrira de toute sa carrière que deux romans, l'autre étant Almuric, publié à titre posthume en 1939, un hommage à Edgar Rice Burroughs n'ayant strictement rien à voir avec nos barbares).

Conan, Kull et Solomon Kane, par Joe Kubert

Il n'est pas étonnant, de fait, que les deux personnages aient fini par se confondre dans l'imaginaire collectif. Non seulement ils partagent, disais-je, la même origine, mais les hasards de la fiction et de l'édition n'ont eu de cesse de les faire s'entrecroiser. Ils sont si similaires qu'ils sont littéralement identiques dans leurs représentations graphiques. Ils sont des barbares, des rois ; des barbares devenus rois par la force de leurs mains.
Mais à bien y regarder, c'est précisément là que se situe aussi la plus grande différence entre eux.

La couronne d'Aquilonie signifie le début de la fin pour Conan, arrivé au bout de son parcours de brigand et de mercenaire, jeune fauve des steppes amené par la force d'une irrévocable destinée à nettoyer la corruption de l'état le plus puissant de son temps. Pour Kull, devenir roi est exactement son commencement. L'accession au trône de Valusie est ce qui lance son arc narratif. Là, il découvre les secrets de son royaume, le poids de la gouvernance, et surtout sa noblesse. Là où Conan est plein d'assurance et fort de mille expériences, Kull est un mont d'incertitude. Relisant Le Royaume des chimères, le sentiment que Kull a quelque chose à prouver (reflet direct de son auteur à l'époque) est palpable. Il n'a pas la confiance absolue en ses capacités qu'a Conan. Il n'est pas un géant de bronze ; il est puissant, certes, mais friable. Et il a besoin d'aide. Quelque part, c'est précisément ce qui rend le personnage si attirant. Il ne veut pas la couronne autant qu'il en a besoin. Pour Kull, elle est le test ultime, le moyen de prouver sa valeur.
C'est que Kull a un passé - un qui sera publié bien plus tard, là encore grâce au recueil de Lancer, mais un passé néanmoins, et si le lecteur d'alors l'ignore, nous non, et Howard non plus. Kull a une origine, une famille, un traumatisme initial, il n'est pas un grand barbare anonyme qui atterrit un peu au hasard sur les lieux d'une aventure. Une partie de moi n'a jamais pu s'empêcher de penser que si les nouvelles de Conan ont été écrites et publiées dans un tel désordre, c'est précisément parce qu'Howard le savait être plus une idée, la personnification d'un absolu barbare, qu'un être de chair et de sang. En fait, si l'on cherche l'origine de Conan dans Le Royaume des chimères, on peut tout autant regarder vers Kull que vers Brule, son étrange et mutique allié picte. Brule montre même bien plus des "qualités" qui seront associées au cimmérien que son compère - de son appétit sexuel à son arrogance en passant par son apparence féline et ses talents de voleur. Qui plus est, Kull est irrémédiablement lié au trône, alors que Brule, comme Conan, est libre.
On en viendrait à imaginer que, lorsque Kull et Brule se serrent les mains après avoir dissimulé le corps du premier homme-lézard, on a plus affaire à la fusion des deux personnalités qui formeront plus tard celle de Conan qu'à deux guerriers scellant un pacte.
Outre son pendant sauvage, Brule est aussi le symbole de quelque chose que Kull possède et que Conan n'aura jamais : un flot de personnages récurrents autour de lui. Certes, on pourrait tracer des parallèles entre de nombreux conseillers valusiens et les aides de camp aquiloniens (le rapport évident en tant que "garde fou" de leurs barbares respectifs qu'entretiennent Tu et Trocero vient facilement en tête), mais les interactions qu'ont ces personnages avec les héros sont gérées de manières radicalement différentes, et notamment en ce qui concerne l'inévitable Brule, qui prend une part active à de nombreux scénarios et sans qui, chose impensable chez ConanKull n'aurait même pas survécu à sa première aventure. Nombre des adaptations, notamment bédé, de Kull usent d'ailleurs de son setting fixe et de ce casting étendu pour ajouter, outre un lot de backstory plutôt bienvenu, de nouvelles figures particulièrement intéressantes. Je pense tout spécialement à Igraine, sa femme dans la trilogie de mini-séries publiée entre 2008 et 2011 chez Dark Horse (et inventée de toute pièce, il n'y a pas de Reine de Valusie dans les nouvelles d'Howard), qui ancre l'atlante dans sa réalité politique. Le personnage a ainsi plusieurs facettes : fille de l'ancien roi, elle a aidé Kull et l'a épousé plus par ambition qu'autre chose, mais le couple développe néanmoins un profond attachement. Ce qui me fait penser que, là encore à l'inverse de son petit frère cimmérien, Kull n'a à aucun moment dans aucune nouvelle le moindre désir charnel envers qui que ce soit ; il éveille parfois l'intérêt de quelques figures féminines qu'il peut rencontrer, mais il a plus souvent affaire à de jeunes couples éplorés et agit généralement en sage monarque paternaliste (la raison même de son bannissement d'Atlantis est un acte de pitié envers une jeune femme), loin du débraillage décomplexé du cimmérien. Dernier petit détail amusant, c'est également via les bandes dessinées (mais cette fois chez Marvel) que sera développée Zénobia, la reine de Conan (qu'il rencontre et épouse dans L'Heure du dragon mais qui ne sera plus jamais évoquée ailleurs).

Mais revenons-en à cette poignée de main fusionnelle... Kull est un atlante et Brule un picte, et ces deux peuples se vouent une haine tenace. Mais ils trouvent ici un terrain (et un lieu) d'entente commun, loin de leurs régions de naissance respectives, et l'écart que leur alliance fictionnelle incarne entre les caractères littéraires de Kull et Conan se reporte de la même manière dans les paysages que les deux héros occupent. Qu'il s'agisse de sa native Atlantide, contrée barbare coupée du monde aux meurs païens, ou de sa Valusie d'adoption, le monde de Kull, la Thurie, est presque l'opposé systématique de l'ère hyborienne de Conan. Même les puissants royaumes comme l'Aquilonie semblent petits, sordides, en comparaison de ceux que visitent Kull. Un reflet évident de la corruption dans lequel baigne le monde de Conan, qui n'a pas encore envahi le passé lointain que représente le présent de Kull, mais en contrepartie (et de manière très paradoxale), le monde de Conan semble plus vivant, presque plus sain - plus humain, moins stratifié, moins ankylosé par des siècles de codes religieux craintifs. Les monstres de Conan sont bien souvent de chair et de sang, et ses momies sont des créatures de décadence et de putréfaction, anciennes et maudites depuis des millénaires, depuis, justement, le temps de Kull.
Et si la civilisation thurienne est plus... eh bien... civilisée, ses étendues sauvages sont aussi plus farouches. Le monde de Kull est un monde d'excès et sa rase-campagne n'est en rien un décor de paresse bucolique. Ce n'est pas une terre de liberté comme pour Conan, elle est synonyme de danger constant et de mort immédiate. De très larges zones du continent de Kull sont inexplorées, et les Hommes sont cloîtrés dans des villes-forteresse qui les protègent d'horreurs pré-humaines jamais complètement vaincues. L'Atlantide elle-même, ce monde que Platon voulait comme un phare de civilisation et de technologie, est ici synonyme de la plus abjecte sauvagerie - littéralement l'ancêtre de la Cimmérie, un monde plus mythique que réel, et pourtant à portée de quelques brasses.
En Thurie, même les arbres combattent contre le héros, dans le poème The King and the Oak (Le Roi et le chêne). Il n'y a, tout simplement, pas de repos pour Kull. Jamais ni nulle part est-il en sécurité, et il est constamment mis à l'épreuve par son propre monde. Conan, lui, fait partie intégrante de la sauvagerie hyborienne ; mieux, il en est l'incarnation même.
Notez par ailleurs que c'est précisément l'environnement urbain et la sédentarité de Kull qui lui offrent l'étendue de son entourage.

En vérité, la seule réelle connexion entre les deux rois-barbares vient de leur caractère, et de ces "accès de mélancolie tout aussi démesurés que [les] joies", un trait, manifestement, partagé par leur créateur.
En ça, Conan n'est pas moins philosophe que Kull, mais le cimmérien -peut-être aussi Howard lui-même, d'où ce changement de héros- a trouvé une manière d'accepter le monde tel qu'il est (superbement exprimée dans La Reine de la Côte noire) et de repousser ses démons intérieurs.
L'incapacité de Kull à trouver son public (et les éditeurs) à l'époque n'est en rien due à la qualité (ou manque de) du personnage, et le succès de Conan ne s'explique aucunement parce qu'il serait "plus intéressant" que son grand frère. Tout simplement, Howard prenait encore ses marques d'écrivain en 1929, et la voix si particulière qu'on lui connait ne viendra qu'avec la réalisation du personnage de Conan. Au rayon des passassions et pour en revenir au film de John Millius et ses nombreuses intersections, il est à ce titre souvent supposé que l'épée que trouve Schwarzie dans une tombe perdue au milieu du désert n'est pas nommée l'Epée atlante juste parce que ça sonne bien. Le squelette de guerrier auquel il prend l'arme serait alors effectivement celui de Kull, qui s'effondre et s'incline après avoir, enfin, trouvé un successeur digne de lui. Bien sûr, tout cela n'est que conjoncture, mais dans un environnement de magie mystique et considérant la méticulosité avec laquelle Millius a mélangé les deux personnages, je ne serais pas surpris si c'était bel et bien le cas. Mais reprenons...
Il y a une évidente part autobiographique dans la figure de Kull. Kull est un philosophe enfermé dans le corps d'un guerrier ; ou, peut-être, un guerrier maudit par la perspicacité d'un philosophe. Toujours est-il qu'il n'est chez lui nulle-part, pas même dans son propre corps. Il est un roi, mais il ne sera jamais accepté en tant que tel, et si les gras valusiens admirent sa puissance, ils voient aussi sa peau brunie et ses muscles d'aciers comme la marque irréfutable de sa nature de sauvage.
Pas que Kull fut plus à sa place parmi son propre peuple, remarquez. Enfant trouvé, il n'est probablement pas vraiment atlante, et la superstitieuse Atlantide ne lui est pas moins étrangère que la culture valusienne ; une histoire comme Exile of Atlantis (Exilé d'Atlantide) le voit ainsi systématiquement remettre en cause les traditions. C'est même précisément ce qui le met en quête "d'autre chose"... Et ce passé, contrairement à la constante fuite en avant de Conan, finira par le rattraper.
J'ai du mal à trouver meilleure description de Robert E. Howard lui-même.

King Kull, par Marie et John Severin, 1977

Si Kull est Howard tel qu'il fut probablement, Conan est sans doute Howard tel qu'il aurait voulu être. Partisan de ce que le romancier nommait lui-même les "trois F" (fighting, feeding, et vous pouvez deviner le dernier), Conan, du moins jusqu'à ce qu'il devienne roi, s'adonnait à ce que son créateur, vivant chez ses parents dans le Texas rural, n'aurait jamais osé. Il était une fantaisie, au sens le plus littéral du terme, et une aussi sauvage que fascinante. Kull, au contraire, n'a "jamais connu l'amour", et son temps avant de se coiffer de la couronne de Valusie ne semble pas meilleur qu'après. Et si la description commune de Conan comme d'un bourrin débile tout juste bon à planter des épées dans des crânes est évidemment absurde, le cimmérien d'Howard étant un personnage bien plus subtil que son exploitation moderne ait pu le laisser penser, il reste effectivement un guerrier rustre, excessif et braillard, libre de toute convenance.
Ce qui est particulièrement intéressant, c'est que toute cette bravade ne le sauve pas pour autant. A la fin, Conan n'est qu'une version hypertrophiée et désinhibée de Kull, et on n'échappe pas à soi-même. Il y a toujours quelque part cette écrasante sensation que les deux personnages combattent -et perdent- face aux même démons intérieurs.
Un côté irrémédiablement nordique et fataliste qui fait, précisément, le sel de Kull : des deux, l'atlante est le seul qui regarde au plus profond des proverbiaux abysses et ne bronche pas. Il ne se cache pas. Il ne prétend pas que le vin, une femme ou le sang d'une bataille pourront illuminer l'obscurité. Il continue simplement de regarder.

Et du coin des lèvres, sous un sourire fade, il chuchote... Ka nama kaa lajerama.

Demon in a Silvered Glass de Doug Moench et John Bolton ; si vous ne deviez lire qu'une seule histoire de Kull, sous quelque support que ce soit, lisez celle-ci. Publiée dans Bizarre Adventures #26 (Marvel,1981) puis compilée dans Savage Sword of Kull volume 1 (Dark Horse, 2010)(pas de VF, malheureusement). Mélange des Miroirs de Tuzun Thune et du Royaume des chimères, elle contient tout Kull, condensé en 56 pages de sublime noir et blanc.

mercredi 22 juin 2016

Klarkash-Ton et les mystères de l'édition

La semaine dernière (le 17 juin 2016 pour être exact), l'éditeur Mnémos terminait une campagne de financement participatif au succès fulgurant et monstrueusement efficace, culminant à près de 1600% (mille six-cent!). La raison? Il s'agissait de publier, pour la première fois en France, l'intégrale des récits fantasy de Clark Ashton Smith, la dernière tête de la sainte trinité de Weird Tales, grand ami d'Howard Philip Lovecraft et Robert E. Howard.


À sa mort en 1961, Klarkash-Ton, ainsi que le surnommait Lovecraft, était encore totalement inconnu en France. La situation de ses compères n'était pas beaucoup plus reluisante, puisque Howard n'avait pas encore eu droit à une publication française (Conan ne sera traduit qu'en 1972) et que Lovecraft lui-même commençait à peine à pointer le bout de son nez (suite à la parution de La Couleur tombée du ciel chez Denoel (Présence du Futur #4) en 1954). Il fallait, pour ce type de littérature très connotée, compter sur les collections poches, et c'est la science-fiction qui était alors en vogue, notamment grâce à la machine Fleuve Noir Anticipation. Le fantastique était un genre qu'on réservait volontiers aux auteurs du XIXème et la fantasy, patiemment, attendait son heure (Le Hobbit ne verra sa première traduction en France qu'en 1969, Le Seigneur des Anneaux en 72, et si les cycles SF de Poul Anderson font alors un malheur -Les Croisés du Cosmos, 1962 ; La Patrouille du temps, 1965-, son "manifeste" fantasy, Trois Coeurs Trois Lions, ne sera traduit qu'en 1986 -son pendant nordique, L'Epée brisée, contemporain des Anneaux et considéré à juste titre comme une des pièces premières de la fantasy moderne, attendra quant à lui 2014, c'est dire).

Et puis au delà du genre auquel il appartient et ses origines pulp, il y a une petite chose extrêmement importante à prendre en compte concernant Smith : aux Etats-Unis, il fut surtout considéré comme un poète. Qui plus est, sa courte carrière (1912-1935, il arrêta d'écrire après les décès successifs de ses deux compères pour se consacrer à la sculpture) n'en fit pas un auteur spécialement prolifique. La publication de Clark Ashton Smith le noveliste s'avère donc être un affaire d'archiviste des deux côtés de l'Atlantique. Débutée en 1970 avec la parution de Zothique chez Balantine (au format paperback, équivalent local du poche, et avec de superbes couvertures de Bruce Pennington), il fallut attendre les recueils de Night Shade Books (The Collected Fantasies of Clark Ashton Smith) publiés entre 2007 et 2008 pour voir l'intégralité des écrits fantastiques de l'auteur compilés dans sa langue d'origine.
En France, l'aventure éditoriale de Smith commence sensiblement au même moment : un premier et gros volume, Autres Dimensions, était publié chez Christian Bourgois en 1971. Il est intéressant de noter qu'il ne contient aucun des récits les plus connus du monsieur, rassemblant des nouvelles éthérés assez proches de ses écrits poétiques. Confidentiel et jamais réédité, il appartient aujourd'hui à cette catégorie de livres fantômes absolument introuvables, sinon à prix d'or. Il faudra en fait attendre les années 80 pour que C.A. Smith se trouve un public en francophonie. Bien aidée par le succès de Conan en salles, l'heroic fantasy explose, et quoi de mieux pour capitaliser sur la soudaine reconnaissance d'Howard que de publier l'un de ses grands amis ? La Librairie des Champs Elysées s'était chargé d'ouvrir le terrain en traduisant deux des volumes de 1970 de Balantine, Zothique (1978) et Poséidonis (1981), curieusement tronqués de certaines nouvelles, dans sa collection Le Masque Fantastique (qui verra par la suite également apparaître Lovecraft à son catalogue), mais c'est surtout entre 1985 et 1989 que Smith prend pied dans l'hexagone, lorsque les Nouvelles Editions Oswald en publient huit volumes (L'Ile inconnue, Ubbo Sathla, L'Empire des nécromants, La Gorgone, Le Dieu carnivore (en deux tomes), Les Abominations de Yondo et Morthylla). Le succès est au rendez-vous et, si elle n'est pas aussi invisible que les Autres Dimensions de 1971, cette série est désormais au moins aussi chère, avec des tarifs qui peuvent varier entre 80 et 150€ (pièce!) sur les sites d'enchères. A raison, quelque part, car non contente de proposer alors un éventail quasi complet des nouvelles fantasy et fantastique de Smith, NéO se paye le luxe de couvertures pulp hautement qualitatives (par Jean-Michel Nicollet, j'en ai déjà parlé) et, surtout, de textes explicatifs fourmillant d'informations. Il est à ce titre important de noter que NéO fit de même avec les récits moins connus d'Howard (publiant, en fait, la totalité de ceux qui ne concernent pas Conan), et offrit également une nouvelle vitrine à Lovecraft (alors au fait de sa popularité suite à la traduction du jeu de rôle L'Appel de Cthulhu).
Parallèlement, on soulignera l'entêtement avec lequel Jacques Sadoul fera la promotion de l'auteur dans ses nombreuses anthologies pulp (Les Meilleures récits de...) des années 70 et 80 et jusqu'à son Histoire de la Science-Fiction en 2000, publiant (entre autres) pas moins de trois fois La Mort d'Illalotha, qui reste l'un des textes les plus populaires de Smith (et dont le style très graphique en fait à mes yeux l'une des principales inspirations de la scène de la mort de Lucy dans le Dracula de Coppola).

Après 1989, toutefois, un lourd silence s'abat sur l'oeuvre de Smith.
Quelques petits éditeurs s'essaient à des publications plus ou moins artistiques, à l'image de L'Oeil du Sphinx, désireux de faire découvrir aux lecteurs francophones sa poésie encore confidentielle (tout juste un texte ou deux dans la revue Antarès en 1979), ou son travail pictural, mais sans grande publicité ni réel impact public. La Clef d'Argent publiera par ailleurs l'intégrale de ses poèmes dans Nostalgie de l'inconnu en 1990 (réédité en 2001), et une plus qu'intrigante quoique terriblement courte (une cinquantaine de pages) étude intitulée Les Mondes perdus de Clark Ashton Smith en 2004 (réédité en 2007).
Et puis, soudain, en 2013, parait La Flamme chantante chez Actes Sud. Un projet étrange, agrémenté d'une nouvelle traduction, publié dans un format plaquette (étroit et haut) relativement cher (quinze euros pour une centaine de pages) plus que surprenant. Une belle oeuvre, très franchement, et qui marque le retour de Smith chez un grand éditeur, mais qui m'a toujours semblé assez vaine : quoique disposant d'une nouvelle traduction et d'un format original, elle n'en reste pas moins une simple version de luxe d'une nouvelle qu'on trouvait déjà non seulement chez NéO (dans L'Ile inconnue) mais aussi et surtout chez Sadoul (dans Les Meilleurs récits de Wonder Stories, magazine où elle fut publiée en deux parties en juillet et novembre 1931) pour trois fois rien. Le choix du récit en lui-même est par ailleurs assez significatif de la relative incompréhension de la francophonie pour Klarkash-Ton. Publiée, je viens de le dire, dans Wonder Stories plutôt dans Weird Tales, La Flamme chantante s'approche plus de la science-fantasy rêveuse d'Abraham Merritt (jusqu'aux dimensions parallèles pour encadrer le récit, à l'image de La Nef d'Ishtar ou du Gouffre de la Lune) que du fantastique fantômatique qu'on connait de Smith.


Alors... Alors trois ans après l'étrange expérience d'Actes Sud, Mnémos lançait une campagne Ulule pour une nouvelle traduction de l'intégralité des textes de Smith, et bouclait son financement en quelques heures (ressemblant au final près de 80 000 euros sur les 4000 demandés), histoire de (se) prouver que Smith, malgré une édition plus que chaotique en France, n'est pas un auteur à deux sous. Pour la première fois, les cycles Zothique (le continent de la fin des temps) et Hyperborée (terre d'horreurs cosmiques lovecraftienne et de barbares howardiens) seront accompagnés d'Averoigne (cycle gallo-romain ironiquement totalement inconnu en France ou presque) et Poséidonis (évidente et théologique Atlantis), en entier, nouvelles et poèmes confondus, dans un format luxe, cartographié, et abondamment illustré (à titre posthume) par Zdzislaw Beksinski, artiste surréaliste polonais plus que recommandable. J'ai hâte.