Affichage des articles dont le libellé est Rosny aîné. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rosny aîné. Afficher tous les articles

vendredi 17 août 2018

The Pre-Tolkien Fantasy Challenge

Having originated from an english thread of blog posts, the present article is also avalaible in english.

Le 10 août, Alexandru Constantin, sur son augustement nommé Barbarian Book Club, a eu la drôle d'idée de lancer le Pre-Tolkien Challenge au milieu de l'informelle communauté de lecteurs-blogueurs du net à slip de fourrure. Et ça a fusé... J'ai découvert l'existence de cette opération sur le blog de Fletcher Vredenburgh, un des auteurs de Black Gate, lui-même l'ayant appris par le biais de celui de Keith West, un des auteurs d'Amazing Stories... Comme une communauté de lecteurs-blogueurs ça cherche toujours une raison pour lire et écrire un truc ou deux, et que la fantasy pré-Tolkien et tout le pulp qui va avec c'est complètement mon rayon, j'ai plongé. (Avec un poil de hasard, je suis même le premier non-anglophone à poster à ce propos.)

Mais donc, ce Pre-Tolkien Challenge, comment ça marche ?
Tout d'abord, le nom entier est "Pre-Tolkien Short Story Challenge". Ensuite, tout simplement, l'idée est de sélectionner trois récits (de fantasy, bien entendu) publiés avant la sortie initiale du Seigneur des Anneaux en 1954, et de proposer un petit compte-rendu sur la chose en s'appuyant sur les rapports (ou absences de) pouvant être faits avec l'oeuvre du papa de Gollum, sans oublier d'abondamment citer les sources chez lesquelles ont peut lire les textes en question.
Et bien évidemment, de partager le challenge ; ainsi, blogueurs de tous bords,  je vous encourage vivement à prendre la balle au rebond et, vous aussi, à partager trois récits courts d'avant Jean-Renaud-Réuel le Téméraire.


C'est d'autant plus rigolo à faire que ma base en fantasy c'est quand même Beowulf, et j'ai déjà expliqué comme Le Hobbit c'est Beowulf. En fait, je suis carrément dans le cas inverse de l'idée du challenge, qui est pensé pour présenter quelques oeuvre de la jeune fantasy d'avant 1954 à un lecteur circonspect ; moi, je ne m'intéresse très précisément pas ou presque pas à ce qui est paru après 1954. Tolkien, c'est la haute fantasy, mais avant ça, y a plein de trucs, et pas seulement des romans médiévaux et des contes de fées. Des romans comme Gulliver, par exemple, s'inscrivent parfaitement dans ce que deviendra ce courant - à ceci près qu'on induit dans le terme fantasy la notion d'un monde ancien totalement différent de nos sociétés modernes, et le héros de Jonathan Swift lui est pleinement contemporain (selon cette logique, Homère et Shakespeare écriraient eux-aussi de la fantasy).
Mais même sans remonter aussi loin, la fantasy "moderne" n'a pas attendu Frodo et ses potes. Elle date(rait) sensiblement de la fin du XIXème siècle, sous l'impulsion de vieux britons comme George McDonald, Lord Dunsany ou William Morris (voire Walter Scott, et n'oublions pas non plus les explorateurs d'Henry Rider Haggard). Au début du XXème, des bouquins comme Peter Pan ou Le Magicien d'Oz popularisent ces récits médiévaux-fantastiques auprès du jeune public ; la sword & sorcery de Conan et de Fritz Leiber, ce n'est qu'un tout petit bout du panel de récits à disposition des lecteurs. Citons aussi T.H. White, dont Disney adaptera son Merlin l'enchanteur, et dans le genre sword & planet cher à Edgar Rice Burroughs, on pourra aller chercher du côté de Leigh Bracket et Otis Kline.
Or donc, tout ça c'est bien gentil, mais mes trois histoires ?
Je les ai choisies en fonction de divergences particulières avec l'oeuvre de Tolkien, qu'il s'agisse du point d'entrée du récit, de son univers même ou de méthodes de travail différentes - j'ose en ça espérer proposer un éventail assez large et surtout aux dissemblances assez facilement identifiables pour ne pas avoir besoin de trop approfondir et de plutôt vous donner envie de lire.
Maintenant, le mot important du challenge étant "short stories", vers quels auteurs se tourner ?
C'est quelque-chose d'assez particulier quand la production fantasy moderne (précisément post-Tolkien) semble n'être composée que d'immenses cycles de tri/penta/decalogies suivies, mais l'exercice de la nouvelle était pour ainsi dire la norme au début du XXème siècle (les formats périodiques de l'époque n'étaient pas vraiment propices aux longues sagas), et parmi les stars du pulp, on a l'embarras du choix. J'ai toutefois voulu faire une sélection relativement originale et surprenante, autant dans les noms que dans les thèmes ; j'ai ainsi pris soin d'éviter les classiques des origines comme Dunsany ou Morris qui sont sûrs de figurer dans les listes d'autres blogueurs, d'esquiver les inévitables Bob Howard et Klarkash-ton, et de mettre aussi de côté Catherine Moore, parce que Jirel de Joiry mérite (et aura, un jour) son propre article.
Alors....

Alors Abraham Merritt ! Un nom qui devrait sonner comme une évidence aux oreilles de tout amateur de lectures de l'imaginaire.
Pendant longtemps, sa Nef d'Ishtar fut connue comme le premier vrai grand succès de "fantasy", au sens "noble" et identifié, pas juste un conte semi-médiéval (ce qui est particulièrement intéressant car La Nef d'Ishtar ne tire précisément pas son inspiration du moyen-âge mais de l'antiquité grecque). Oui, mais La Nef d'Ishtar, ça fait 600 pages (j'exagère, 250 environ), c'est un roman. Chanceux nous sommes, Merritt a aussi abondamment oeuvré dans le registre de la nouvelle ; il y est souvent poétique, ses héros sont perdus et ses créatures éthérées, à mi-chemin entre notre réalité et un rêve diffus. Et la première à avoir été publiée est celle dont il est question ici : La Porte des dragons (Through the Dragon Glass, 1917), récit rapporté d'un voyage extraordinaire au delà du miroir d'une légende chinoise, courte et confuse visite mâtinée de réincarnation, de bêtes mythiques et de l'incrédulité compatissante du témoin qui nous en fait écho. Pas d'épées ni de sorciers ici, du moins pas directement (on leur préfère une littérale présence divine), mais on y trouve, en compagnie de lourdes allusions à l'épisode d'Ulysse et des sirènes ou à la fuite du Jardin d'Eden, l'un des poncifs les plus prégnants de la fantasy des origines ; celui qui envoie son protagoniste dans un autre monde que le sien (c'est la base des récits d'Edgar Rice Burroughs, qui s'avouait franc admirateur de Rider Haggard et Lord Dunsany, et vous aurez vous-même fait le parallèle avec Oz, Wonderland et Neverland). On retrouvera d'ailleurs ce thème dans La Nef d'Ishtar et dans la quasi totalité de la bibliographie de Merritt : du Gouffre de la Lune au Visage dans l'abîme, des Etres de l'abîme aux Habitants du mirage, tous ses héros sont des hommes transportés. Ils deviennent alors nos yeux et nous découvrons à leur rythme (et selon leur biais) un univers inconnu.
La Porte des dragons étant un récit encadré, conté à travers deux filtres, on tire fatalement plus vers Les Chiens de Tindalos que Sigurd et Gudrún, mais très précisément, on est en 1917, onze ans avant Cthulhu (Lovecraft était d'ailleurs ouvertement fan du monsieur) et vingt avant Bilbo, et quoi qu'en dise la longue liste de précurseurs que j'ai balancée en intro, il reste encore des tas de Portes des dragons à franchir et de territoires à découvrir. Et ça tombe bien, car Merritt, auteur prolifique, avait un paquet de fixettes (l'explorateur à la recherche de civilisations disparues, les forces occultes, la survivance du passé et de ses (sombres) savoirs, l'affrontement de la Lumière et des Ténèbres - merci à François Truchaud pour la formulation) qui inspirèrent un paquet d'écrivains.
Publiée initialement dans All-Story Weekly en novembre 1917, la nouvelle a été traduite pour le premier numéro de la revue Antarès, en 1981, et n'a été rééditée qu'une fois, au programme de La Femme du bois, recueil des nouvelles de Merritt chez NéO en 1984. Tristement, ces deux publications sont particulièrement compliquées à dénicher (et chères), mais si vous lisez l'anglais, les écrits de Merritt sont depuis quelques années tombés dans le domaine public aux Etats-Unis et vous pouvez lire Through the Dragon Glass gratuitement sur Gutenberg.

Vous voulez le gars qui fait le lien entre Robert E. Howard et J.R.R. Tolkien ? Il s'appelle Lyon Sprague de Camp. Figure sujette a forte controverse dans les cercles instruits, "Sprague", comme il préférait être appelé, est plus volontiers présenté comme éditeur, s'étant chargé de remettre le tout Conan sur les étals à la fin des années 60, posant les bases de la popularité actuelle du personnage (probablement même du genre heroic fantasy tout entier), et retouchant et complétant au passage les textes originaux et la quasi totalité des inachevés d'Howard avec son compère Lin Carter. C'est à la fois très cool et pas très propre et ça lui vaut l'ire (justifiée) de toute une branche de lecteurs, mais ça occulte aussi un peu trop rapidement le fait qu'il ait été un auteur particulièrement prolifique de son plein droit, sa carrière courant de 1937 à 1996.
A l'image de son travail éditorial, il est avant-tout connu pour ses pastiches d'aventures howardiennes aux accent irrémédiablement pulp, publiées à contre-courant en plein âge d'or de la science-fiction, à l'image de celle qui nous intéresse ici : L'Oeil de Tandyla (The Eye of Tandyla, 1951). Elle fait partie de son "cycle pusadien" (une traduction totalement empirique car ce cycle n'existe pas en français, cette nouvelle étant son unique représentant à avoir été traduit), fortement basé sur l'âge hyborien, et en tire pratiquement la quintessence. Non que Sprague soit un écrivain particulièrement doué (même si De Peur que les ténèbres reste un monument de la fantasy post-Deuxième Guerre), plutôt qu'il ait parfaitement compris et assimilé ce qui faisait le succès des histoires qui lui ont donné envie d'écrire. L'Oeil de Tandyla est fun (pas parodique ni humoristique, pas confondre), une aventure au rythme enlevé et dont le scénario est volontairement limité, servant essentiellement à lier toute une série de péripéties hautes en couleur. Le désert y est omniprésent, les temples au style moyen-oriental également, et on baigne dans cette pseudo-antiquité mésopotamisante aux divinités aux noms imprononçables qui faisait le sel des récits de sword and sorcery.
Alors que j'ai décidé de m'handicaper moi-même en m'interdisant de citer les grands noms de Weird Tales, Sprague se fait anachronique, proposant trois ans à peine avant le Seigneur des Anneaux (et il continuera après, avec le Cycle de Novaria dans les années 60-70) un récit comme on en faisait deux décennies plus tôt, simple et débridé, sur le ton de l'anecdote. Je pense ne pas avoir besoin d'expliquer plus en avant en quoi cette fantasy est fondamentalement différente de celle de Tolkien, mais si j'ajoute que Sprague, ingénieur de formation et avide vulgarisateur, travaillait à créer ses mondes de manière analytique pour "en retirer toutes les imperfections", s'appuyant sur de réelles recherches géographiques et anthropologiques (voir son étude Lost Continent, en 1954, où il décortique le mythe de l'Atlantide et qui rassemble justement ses travaux préparatoires pour le cycle pusadien), la démarche entreprise n'est pourtant pas si éloignée que ça...
Après sa première publication dans le numéro de mai 1951 de Fantastic Adventures, L'Oeil de Tandyla a été compilé dans de nombreuses anthologies. Une seule est parvenue en France : Le Temps sauvage (Time Untamed, 1967, sous la direction d'Isaac Asimov), dans la collection Marabout Science-Fiction, en 1971.

Et enfin, un français. Pas par chauvinisme, oh non, il y a un réel intérêt là dedans. Certes, ayant exploré l'identité d'un pulp francophone, il était évident que j'avais quelques exemples de bruit et de fureur dans la manche, mais il faut aussi savoir qu'en France, car cela échappe souvent aux jeunes générations qui ont mangé les adaptations cinématographiques au petit dej' de leur exploration culturelle, Tolkien n'a pas été traduit avant le tournant des années 70 (1969 pour Le Hobbit, et 1972-73 pour Le Seigneur des Anneaux, très précisément).
Pas question pour autant de tricher sur les dates et de citer une hypothétique nouvelle de fantasy française datant des Trente Glorieuses (je n'en connais très sincèrement aucune, si vous avez des conseils...), et si l'on reste dans l'avant-guerre de la fiction hexagonale, J.H. Rosny aîné et ses hommes préhistoriques sont largement en tête de ma liste. Dans l'idée d'une histoire fantastique, je me suis porté vers Le Félin géant (1918), récit un peu fou d'apprivoisement impossible et de guerre des clans évolutionniste, plutôt que La Guerre du feu (dont il reprend un des thèmes) ou Helgvor du fleuve bleu (qui m'a toujours fait penser à une histoire de Rahan, pour une raison qui m'échappe). Notez par ailleurs que si La Porte des dragons plafonne à 16 pages et que la L'Oeil de Tandyla en fait un peu moins du double, Le Félin géant est considérablement plus gros, entrant gaiement dans la catégorie du roman court avec ses 140 pages.
L'oeuvre de Rosny a ceci de particulier qu'elle traverse fantasy, fantastique et science-fiction au cours d'une longue progression qui se veut évoquer quelques centaines de milliers d'années d'histoire de l'humanité. Il serait, partant de ce postulat, aisé de faire le parallèle avec le long développement de la Terre du milieu et de ses Âges chez Tolkien, mais là où le papa de Bilbo y effectuait un travail de recherche linguistique et littéraire (et Sprague s'efforçait de "scientiser" des théories fictionnelles), la démarche de Rosny est historique (notez l'italique). Ses héros préhistoriques se veulent en effet au plus près des connaissances qu'on avait alors des modes de vie paléolithiques (La Guerre du feu n'a pas été au programme d'histoire des écoles primaires pendant soixante ans par hasard). Narrativement, c'est un petit détail (car Rosny invente bien évidemment 100% de ce qu'il conte), mais d'un point de vue éditorial, c'est capital. En fait, le paysage fantasy français sera composé presque totalement de romans "historiques" (Le Capitan, Les PardaillanL'Homme au masque de fer, tous dérivatifs du format sériel des périodiques et des romans populaires du XIXème) jusqu'au milieu des années 70, et le "merveilleux fantastique" sera réservé aux publications jeunesse (la collection Père Castor en 1931 ou Les Contes du chat perché en 1937, par exemple). Marc Duveau, dans ses préfaces de L'Epopée fantastique, attribue la situation aux Lumières tournant au ridicule les vieux récits médiévaux au travers de livres comme Candide ou Pantagruel, cimentant l'image de la fiction française comme "cartésienne". Ainsi Conan, pour ne citer que lui, ne sera traduit qu'en 1980, et il est particulièrement amusant de chercher des listes et top10 de fantasy francophone sur le net, découvrant dans la pratique même de ses lecteurs que le genre n'existe dans l'hexagone que depuis une trentaine d'années, marqué par des auteurs comme Pierre Bottero, Jean-Philippe Jaworski ou Serge Brussolo, tous nés après le Livre de Poche (qui sera précisément l'outil de l'émancipation du roman "de genre"). Tout simplement, le roman préhistorique a tenu en France la même place que la sword & sorcery aux Etats-Unis : une fiction barbare, mythologique et fantastique précédant une explosion plus "médiévale", absorbant contes et légendes dans un nouveau type de récit.
Paru à l'origine sous forme de feuilleton dans la revue Lecture pour tous, Le Félin géant a été réédité a de multiples reprises, la première fois en 1920 par Plon et la dernière dans la collection Rouge et Or de D.P. en 1980. Depuis, il est tombé dans le domaine public et est surtout compilé dans les nombreuses anthologies dédiées à Rosny, notamment dans la collection Bouquins de Robert Laffont (Romans préhistoriques, en 1985). Vous pouvez également le lire en ligne gratuitement (et superbement illustré).


Pour les curieux et les affamés, je ne résiste pas à l'envie de vous proposer un peu de rab. Tout d'abord, je ne saurais que trop vous recommander de lire tous les titres de Merritt que j'ai énuméré, mais si la question du "héros transporté" vous intrigue, remontez à la source avec la saga John Carter d'Edgar Rice Burrough, lisez De Peur que les ténèbres de Lyon Sprague de Camp que je cite à la volée (l'histoire d'un archéologue américain transporté dans la Rome antique en pleines invasions barbares), ou fouillez dans les trois volumes des Meilleurs récits de Weird Tales de Jacques Sadoul ; et si vous désirez découvrir le côté plus poétique et pro-nature (un point commun avec Tolkien, ça) de Merritt, lisez La Femme du bois. Si l'anthologie Le Temps sauvage vous est pénible à trouver, reportez-vous sur les plus ou moins récentes intégrales de Robert E. Howard (surtout Conan le Cimmerien et Kull le roi Atlante, chez Bragelonne) et Clark Ashton Smith (chez Mnémos) dont j'ai déjà abondamment parlé, ou sur Le Cycle des épées (ou Cycle de Lankhmar selon les traductions) de Fritz Leiber, contemporain de Sprague qui lui aussi s'amusait à publier de la sword and sorcery à contre-temps (il est d'ailleurs celui à qui on doit le terme et est considéré comme l'un des rénovateurs du style, avec Michael Moorcock). Enfin, pour ce qui est des héros préhistoriques, on sort de la période pré-Tolkien (ça date de 1973), mais si vous n'avez jamais lu (ou vu) Rahan, vous n'avez absolument aucune excuse ; lâchez tout ce que vous faites, maintenant, immédiatement, et foncez lire (ou voir) ça. Ou plein d'autres trucs dont j'ai déjà parlé.

lundi 4 juillet 2016

Un pulp français ?

- Pulp !
- Vous dites ?
- Je dis... Pulp !
- Cela signifie quoi ?
- Rien... et tout !
- Pourtant, qu'est ce que c'est ?
- Aucune chose... mais cependant quelque-chose !
- Enfin, que fait-il ce quelque-chose ?
- Il fait rêver !
d'après Souvestre et Allain, Fantômas, 1910.


Le pulp est un format typiquement 'ricain issu des folies éditoriales de son époque, d'une envie de démesure tout à fait nord-américaine et d'une culture en plein boom après la conquête de l'ouest (qui s'achève dans les années 1880, c'est moins de trente ans avant la première guerre, ne l'oublions pas). Le pulp est aussi un format qui ne ressemble à aucun autre, à la durée de vie ultra-courte, avec son histoire, ses idéau(logies)x propres et son héritage, mais le pulp n'est pas arrivé comme par enchantement. Rejeton des dime novels et des serials des journaux à grande distribution, il doit son existence aux exports français et anglais du XIXème siècle, aux enfants et amis de Féval (père) et Conan Doyle, de Verne et Rider Haggard : les Twain et les Eden Southworth, les Poe et les Fenimore Cooper.
Partant de cette parenté commune, comment ont évolués les romans-feuilletons chez nous par rapport aux leurs cousins outre-atlantique ? Qui sont nos héros de la période pulp, nos d'Artagnans du début du XXème siècle, qui bondissaient de toits en toits pendant que Paris résonnait du bruit des pinceaux du Cubisme et des marteaux de l'Art Nouveau ?

Chez nous, on parlera plus facilement de roman populaire, un type de (para)littérature alors fort peu reconnu mais au succès indéniable. On attribue communément son nom à la création en 1848 de la collection Romans illustrés par Gustave Havard et, en 1849, des Romans populaires illustrés de l'éditeur Gustave-Émile Barba, mais l'essor du genre était arrivé bien avant, marqué notamment par Les Mystères de Paris d'Eugène Sue (roman fleuve débuté en 1813 et qui représente exactement le genre de (pré-)dickenserie dont parle lavidéoquejevousaipostélasemainepassée -à croire que je prévois mes billets à l'avance, dites donc). Des auteurs et personnages se détachent vite du lot, notamment Paul Féval (Le Bossu, 1857), Pierre Alexis de Ponson du Terrail et son inévitable Rocambole (1857, auquel on doit, oui, le fameux adjectif), le Monsieur Lecoq d'Emile Gaboriau (1866), considéré à plus d'un titre comme le premier "super-détective" de l'histoire, et bien évidemment l'incomparable Alexandre Dumas, publiés dans des organes de presse au développement ultra-rapide comme Le Petit journal (créé en 1863). L'âge d'or de ces publications arrivera entre 1880 et 1900, avec l'explosion de genre particuliers comme les "romans de la victime" et, surtout, la création d'éditeurs populaires (Rouff, Fayard, Tallandier) qui vont réellement permettre d'imposer un marché (le gouvernement ira jusqu'à accorder à Hachette l'exclusivité des ventes sur la route du rail, occasionnant la création du terme "roman de gare"). Toutefois, le roman populaire tel qu'on le conçoit communément est vraiment un type de fiction très particulier, et le siècle nouveau va s'intéresser à une autre littérature, qu'on aura bien du mal à qualifier de "moins sociale" mais dont la portée s'avère radicalement différente, et portée notamment par l'aventure "scientifictionelle" d'un Verne et les progrès réels et avérés de la science.


Par commodité, on s'accorde à dater les pulps entre 1896, date à laquelle Argosy (magazine créé en 1882) publia son premier numéro entièrement dédié à la fiction, et 1942, au coeur de la pénurie de papier qui secoua l'édition nord-américaine, la période étant marquée, donc, par le format particulier des magazines, à 10 cents ("a dime") les 120 pages, imprimés sur du papier qui n'en mérite même pas l'appellation (et qui fait qu'on a un mal de tous les diables à en conserver/retrouver en bon état un siècle plus tard). Si l'on n'a pas eu droit aux modèles enclumesques des pulp magazines proprement dits sous nos latitudes, le type de littérature qu'ils contenaient et l'élan nouveau quelle apportait a bel et bien sévi dans nos journaux et nos fascicules "à quatre sous". Pour s'en rendre compte, je prendrai sensiblement les même dates concernant les publications françaises, débutant avec l'Exposition Universelle de Paris en 1900 et m'arrêtant à la réddition de 1940.
Bien sûr, on pourrait commencer plus tôt et finir plus tard, dans les années 1880 (j'ai eu très très envie de débuter avec la parution des Xipéhuz de Rosny aîné) et après la libération, par exemple, mais il suffit de lire les productions du moment pour comprendre où et comment faire le tri. Il y a un monde qui sépare l'âge d'or de Verne et Sue d'écrivains aux sujets similaires comme Le Rouge et La Hire : quoiqu'on soit encore en pleine belle époque (jusque 1914, s'entend), ces auteurs n'appartiennent pas au même siècle, et ça transpire de chaque page. Quant à la Deuxième Guerre, même si les publications ne cessent pas sous l'occupation (le fameux Passe-Muraille de Marcel Aymé sort en 1941 dans les pages de Lectures 40, une revue de la zone occupée, par exemple), c'est un sujet entièrement différent de l'histoire éditoriale française, un flou publicationnel de cinq ans où certaines séries sont souvent biface (une occupée, une libre) qui mérite son propre segment.
Evidemment, tout ça n'empêchera aucunement de déborder un peu (les Voyages excentriques de Paul d'Ivoi débutent en 1894, Rosny est définitivement un auteur qui comptera autant dans la fin du XIXeme que le début du XXeme et on ne manquera sous aucun prétexte les publications en temps de guerre de Jean Ray), mais je pense que ces dates permettent de délimiter, si pas une frontière éditoriale stricte, au moins un contexte créatif bien particulier.

Maintenant qu'on a nos dates, voyons-voir les sujets. Ma question ici, plus que "y a-t-il un pulp français", devrait plutôt se poser ainsi : "peut-on le considérer comme du pulp ?", c'est-à-dire, plus qu'un support, comme un véritable genre, multistrate et particulier, représentatif à plus d'un titre de son époque ?
Les publications d'alors ont bien évidemment cette folie urbaniste exploratrice et sciencefictionnelle qui secoue l'ensemble du paysage littéraire du moment, la faute à Verne et Wells, notamment, mais a-t-on nous aussi eu doit à cette libération post-humaine que sont les héros en capes, à cette envie de grands espaces qui enverra John Carter sur Mars, à ce besoin d'évasion historique qui fera la gloire imaginaire de l'ouest ? Pour faire simple : oui. Vous pensez bien que je n'me serais jamais lancé dans cette exploration si c'n'avait pas été le cas. Il y a toutefois deux petites choses à noter avant de détailler tout ça, qu'il faut impérativement prendre en compte et qu'il me sera difficile de répéter à chaque fois : autrement plus chargé historiquement qu'une Amérique vieille de cent-trente ans, l'Europe du début du XXème siècle est particulièrement marquée par le passage de l'euphorie victorienne des expositions universelles (celle de 1900 sera justement la plus fréquentée de l'histoire) à une réalité scientifique (les premiers vols motorisés des frères Wright en 1903, la relativité d'Einstein en 1905), et, entre les théories futuristes et les évolutions sociales, par une terreur que l'Amérique ne peut qu'imaginer de loin : la guerre. (Rappelons qu'alors que les Etats-Unis sortent de leur guerre civile (1861-65) et sont en 1900 au fait d'une longue phase de désarmement -qui s'arrêtera comme chacun sait en 1917-, la IIIème République prépare "La Revanche" depuis 1870.)


Comme l'Amérique, la France est marquée par la prédominance du genre policier et un urbanisme particulier au début de siècle. Gaston Leroux s'y fait un peu le Dashiell Hammett français (sauf qu'il préfigure le Surréalisme au lieu du roman Noir -Le Mystère de la chambre jaune, première aventure de Rouletabille, en 1907-), et Arsène Lupin (1905), Fantômas (1911) et Judex (1917) trouveront de quoi donner à nos héros le goût de mélanges justiciers entre nos génies du crime (instaurés par Rocambole) et ce que deviendront les mystery men américains (le Shadow et ses suiveurs). Toutefois, la vision française est plus hiérarchisée, moins franche et outrée, plus élégante et sophistiquée. Paris est une ville d'Art, voyez-vous, on n'est pas des cow-boys, et même en province, on cultive un raffinement rustique, comme le montrera Maigret à partir de 1930.
Ce qui n'empêche pas une certaine gratuité : Paul d'Ivoi ajoute une touche d'espionnage (X.323, 1908) à ses romans d'aventure (Les Voyages excentriques, que j'évoquais plus tôt), proches de Verne mais en beaucoup plus pop et décousus, Burroughs avant l'heure, en fait, où les machines futuristes n'ont aucune explication, où on visite des tombeaux/découvre des civilisations sans la moindre considération et où on vainc des monstres/savants fous/tyrans mégalos à la pelle. Ou alors, on va de par le monde dans une longue quête d'apprentissage, comme chez André Armandy (Les Réprouvés, 1926, Le Trésor des îles Galapagos, même année), redorant au passage le blason du colonialisme (une des pierres angulaires de la fiction de gare de l'entre-deux-guerres). Pierre Benoit, futur académicien à la carrière littéraire relativement modeste, verse lui dans l'onirisme pur et dur, notamment dans L'Atlantide (1919), et fait de l'amour le moteur particulier de ses récits (ce qui sonne, là encore, particulièrement burroughsien à mes yeux).
On se teinte aussi de fantastique, dans un paysage littéraire encore emprunt du gothique romantique de Poe et Baudelaire et où naît le Surréalisme absurde, avec des personnages comme le Fantôme de l'Opéra de Gaston Leroux (1909) ou le Belphegor d'Arthur Bernède (1927, pensé comme un concurrent de Judex, les deux personnages étant issus du cinéma et scénarisés par Bernède lui-même), voire le Monsieur d'Outremort de Maurice Renard, des inventions étranges comme l'inexpliqué "Rour" de Souvestre et Allain (qui préfigure Fantômas), et des auteurs prolifiques comme le belge Jean Ray (qui sera, pour l'anecdote, publié dans Weird Tales sous le pseudonyme John Flanders -il est flamand, blague-), toutefois plus connu à l'époque pour Harry Dickson, le Sherlock Holmes américain, une série allemande de 1907 qu'on traduira (et adoptera) très vite (dans La Nouvelle populaire, la même année) avant que Ray ne l'écrive lui-même à partir de 1929 (il y aura au total 178 numéros, jusqu'en 1938).
Parmi les héros sériels, quelques archétypes de super-héros apparaissent, fortement teintés de SF à l'image du Nyctalope en 1911, qu'on désigne souvent comme le premier personnage "à super-pouvoirs" de la littérature (et de TOUTE la littérature, pas seulement francophone) et de L'Homme élastique de Jacques Spitz (1938), ou sous les traits de grands magiciens comme Sâr-Dubnotal (1909, dont la paternité est prêtée à Norbert Sévestre mais n'a jamais été prouvée), hypnotiseur émérite non sans rappeler un (pré-)Mandrake en turban, et son successeur Fascinax (1921, auteur anonyme).


On visite d'autres mondes également, Arnould Galopin enverra ainsi le docteur Omega sur Mars (Aventures fantastiques de trois français dans la planète Mars) en 1906 quand Gustave Le Rouge y trouvera un Prisonnier en 1908, année où Jean de la Hire, futur auteur du Nyctalope, revisitera La Guerre des mondes dans sa Roue fulgurante, avant que l'abbé Moreux n'en reçoive des signaux dans son Miroir sombre en 1911 ; j'en passe (beaucoup), et pas des moins bons (les années 1890/1910 ont un truc avec Mars, la faute à Giovanni Schiaparelli). Citons aussi Maurice Renard et les arachnoïdes invisibles du Péril Bleu (1910), La Guerre des mouches de Jacques Spitz (1938), considéré comme un des premiers grands romans du genre, et comment oublier Rosny aîné, dont le premier roman, en 1895, était une fable SF étonnement avant-gardiste, et qui publiera, oscillant entre l'aube et la fin des temps, de la SF (La Mort de la terre, 1910, Les Navigateurs de l'infini, 1925) et de la fantasy (La Guerre du feu, 1909, Ambor le loup, 1931) jusqu'en 1935 ?
Tant qu'à parler de fantasy, si le médiéval fantastique est loin alors d'avoir pénétré le territoire, le roman historique "de cape et d'épée" est en pleine santé, et le pendant du cow-boy américain sera plus que jamais "le mousquetaire" (au sens dumasien du terme), notamment au travers du Capitan et des Pardaillan de Michel Zévaco (entre 1905 et 1918), des nombreuses suites du Bossu (de 1893 à 1929) et de l'improbable rencontre entre d'Artagnan et Cyrano (1925) de Paul Féval fils, et, surtout, de L'Homme au masque de fer (1931) d'Arthur Bernède, encore lui, qui marqua durablement les mémoires. Je vous parlerais bien aussi de la figure plus que controversée de Jean d'Agraives, colabo avéré, voleur patenté (le Scaramouche de Sabatini), mais exaltant auteur jeunesse aux nombreux pirates et chevaliers.
Tout ceci, évidemment, sans oublier les classiques à l'eau de rose, qu'on passe par les ultra prolifiques Max du Veuzit (alias Madame Alphonsine Vavasseur) et Delly (le frère et la soeur Petitjen de la Rosière), ou Alain-Fournier et son Grand Meaulnes, et des oeuvres sociales plus marquées, comme celles du régionaliste suisse Charles-Ferdinand Ramuz (La Grande peur dans la montagne, 1925) ou la saga de Jean-Christophe de Romain Rolland qui, parue entre 1904 et 1912, sera perçue comme une oeuvre d'amitié franco-allemande et vaudra à son auteur le Nobel de littérature en 1914.

La littérature populaire brasse large, et tous ces récits, selon les modèles en vigueur, passent par une prébublication dans les journaux et périodiques d'alors comme le très populaire Le Matin (fondé en 1883), Faits-divers illustrés (1905) ou Détective (1928, notre Nouveau Détective actuel), ou dans de nombreux fascicules dédiés (format en vogue depuis le XIXème et qui serait l'ancêtre, si l'ont veut, des magazines autocontenus au nom de leurs héros de l'Amérique des années 30), avant de se retrouver reliés (les fameux "romans de gare") dans des collections comme Le Roman d'aventure (1908), qui verra notamment passer Jean de la Hire (dans un récit dont un des personnages n'est autre que le père du Nyctalope), Paul d'Ivoi, Gustave Le Rouge, Arnould Galopin et même Pierre Giffard, un des instigateurs du Tour de France, qui fut aussi un excellent auteur jeunesse. (A ce titre, la majeure partie des dates que je donne est sujette à ajustement, puisque j'use interchangeablement des parutions dans la presse et en volume - par exemple, La Roue fulgurante de Jean de la Hire est parue dès 1906 dans Le Matin, mais n'a été relié chez Tallandier qu'en 1908.)


Le cinéma s'empare évidemment lui aussi du format. Aux serials américains répondent les feuilletons français, à un rythme fou (Louis Feuillade adapte cinq romans de Fantômas entre 1913 et 14), les deux modèles s'inspirant l'un l'autre : on attribuera ainsi aux Vampires de ce même Feuillade (1915) l'archétype des femmes fatales à la Catwoman (le serial sera par ailleurs lui aussi salué par les surréalistes), et, toujours de Feuillade, la figure de Judex (1917), justicier dandy en chapeau et cape, deviendra l'éminent Shadow. Un prêté pour un rendu, d'ailleurs, car c'est justement sous le nom de Judex que le Shadow apparaîtra dans les premières traductions des comic strips dans la langue de Pierre Pelot à la fin des années 30 (titrés L'Ombre de Judex). Dans un autre genre, Vidocq, mort depuis une cinquantaine d'année, devient un personnage de cinéma en 1909 sous les traits de Harry Baur (il n'aura jamais de roman à sa gloire, mais Vidocq a écrit lui-même et ses mémoires inspireront notamment Monsieur Lecoq, Jean Valjean, Auguste Dupin chez Poe ou Rodolphe de Gerolstein chez Sue, et une bédé dès 1939, Les Aventures véridiques du policier bagnard Vidocq par Giffey et Laude).
Et dans le sillage de l'inévitable Tintin (1929) apparaissent en Franc(ophoni)e à la fin des années 30 les héros des comic strips américains, qui déteignent forcément sur les nôtres et s'exportent sur le format (Arsène Lupin et Rocambole y arriveront dans les années 40, Monsieur Lecoq dans les 50), et également dans les magazines de bande dessinées, comme L'Epervier bleu dans Spirou, par exemple. On voit aussi arriver de nombreuses bédés de SF, à l'image de Futuropolis (à l'inspiration évidente) en 1937, pendant que se joue une pseudo-"guerre" frontalière entre le magazine Tintin bruxellois et le Journal de Mickey parisien (ça parait absurde de nos jours alors qu'ils sont devenus deux grosses machines à licence, mais Superman -enfin, Marc, Hercule moderne ou Yordi, selon les aléatoires traductions de l'époque- sera publié dans les deux périodiques).

Il y a d'ailleurs à ce titre une chose très intéressante à noter, c'est que si la période d'hyperpopularité du pulp américain se fait plutôt entre-deux-guerres, avec l'apparition de personnages comme Conan et Doc Savage dans les années 30, elle a eut lieu avant 1914 chez nous. Dans les années 20, un désaveu populaire certain marque une franche séparation entre des lecteurs désenchantés et l'enthousiasme patriotique de la presse pendant la guerre (un périodique comme Le Petit Journal, qui annonçait cinq millions de lecteurs en 1900, voit son chiffre tomber à 400mille en 1919 alors que les élans politiques de sa rédaction s'affirment), et puis le contexte des années folles va réellement faire décoller le cinéma.



Le début du siècle littéraire est emprunt des évolutions scientifiques et artistiques, jusqu'à s'inspirer mutuellement (les illustrations de cet article cachent -bien mal- un tableau du cubiste Juan Gris et un autre du surréaliste Magritte), les péripéties absurdes, anticipations insensées et évocations graphiques de certaines aventures devenant autant d'étendards picturaux, de modèles de pensées nouveaux voire de manifestes de vies nouvelles, chaque récit étant marqué, tous comme ses cousins américains, autant d'impératifs économiques que d'une indiscutable effervescence créative. Le XXème siècle n'est plus le XIXème, et loin de s'en être simplement rendu compte, sa frange fictionnelle la plus gratuite s'en est carrément faite apôtre. Une observation qui, si elle est indéniablement plus palpable dans la littérature parisienne, se fait des deux côtés de l'Atlantique et donne naissance, bien au delà de leurs formats de distribution, à des pratiques narratives curieusement analogues.
Et comme en Amérique et comme je l'ai précisé plus tôt, j'arrête mon historique avec la Deuxième Guerre, de manière assez aléatoire mais pas innocente. Les magazines de fiction et romans-feuilletons continuent bien évidemment sous l'occupation, mais la scission de la France fait de ces quelques années un monstre éditorial complètement fou. Et après la libération, c'est l'explosion... Les années 50 verront le développement du format poche, et la fiction populaire sera publiée hors des journaux et des magazines, exactement comme aux Etats-Unis. Les fascicules ne disparaissent pas pour autant, mais prennent la forme de véritables magazines au sens moderne. Devant l'expansion du marché, il n'est plus question de parler de "pulp" ou de "roman de gare" en rassemblant tout et n'importe-quoi, la littérature "de genre" se développe comme elle n'avait encore jamais pu le faire, et il devient rapidement nécessaire de nommer ses branches avec précision. On commence réellement à parler de SF, de fantasy, de spyfy, et à les historier. Apparaissent alors Nestor Burma (1943), Fantax (1946), Blake et Mortimer (1946), Tarou (1949), OSS 117 (1949), des auteurs comme Jimmy Guieu, qui fit la gloire de Fleuve Noir Anticipation (dès 1954), Albert Bonneau, spécialiste du western, ou Georges Chaulet, empereur du pulp jeunesse (Fantômette, Les 4 as, c'est lui), des magazines comme Vaillant (1945), Fiction (1953, lié au Magazine of Fantasy and Science-Fiction, leader du pulp nord-américain) ou Météor (1953), qui mèneront à Métal Hurlant, Rahan, Blade, Henri Vernes et des tas de magazines/bédés/personnages/auteurs fascinants qui donnent à la liste des choses franco-françaises dont je veux parler des allures de Manuscrits de la Mer Morte déroulés dans le désordre... et j'adore ça.

Oh, et un dernier petit détail : d'Arsène Lupin à Rouletabille, de Gustave Le Rouge à Rosny aîné, la très large majorité des titres et auteurs que je liste ici est disponible libre de droits au format numérique, si la curiosité vous y conduit...

dimanche 10 avril 2016

Silex & sorcellerie


En français, oui, car le roman préhistorique fut bel et bien une spécialité française, notamment dans la littérature d’avant guerre.
J.H. Rosny Ainé, qu'on considère souvent comme le créateur de la science fiction française moderne (contemporain de Wells et Verne), en fut le principal auteur, et si le nom ne dit pas grand chose à tout le monde, il est quasiment impensable que son oeuvre majeure soit inconnue : laissée incomplète par les magazines de l'époque, La Guerre du feu, parue en volume en 1911, est incontestablement le plus grand exemple de fiction préhistorique, voire purement et simplement (et pas seulement grâce au cinéma) une légende de la littérature populaire franco-française. Et à raison, car le souffle aventureux n'a rien à envier aux pulps débridés nord-américains de l'époque ou, pour rester dans l'hexagone, aux romans de capes et d'épées d'un Dumas (n'importe-lequel) d'antan. Mieux, on a pu voir La Guerre du feu autant comme un roman d'aventure que comme une tentative de représentation scientifique d'une époque révolue (d'ailleurs, le roman -et le film par la suite- fut longtemps utilisé dans le cadre scolaire). Là, évidemment, il faut bien prendre en compte qu'on est au début du XXème siècle, avec un paquet de découvertes évidentes pour nous qui restaient encore à faire, mais on a difficilement écrit plus puissant, question imaginaire, pour évoquer la préhistoire sauvage. Ceci dit, je me garderai bien de fournir le moindre détail scientifique ici, d'abord parce que j'n'y connais pas grand chose, ensuite et surtout parce "la fièvre de l'écrivain". J'ai pas titré l'article "...et sorcellerie" pour rien.
Rosny écrit des épopées fantastiques, et s'il indique dans son ouvrage coller au plus près des découvertes des préhistoriens de l'époque, il use bien évidemment d’une marge de manoeuvre bien plus grande que la science ne l’autorisait. Ses hommes de Cro-Magnon côtoient non seulement leurs voisins Néanderthaliens mais également des Pithécanthropes et des hominidés plus primitifs encore.
Rosny était coutumier du fait, puisque son exploration scientifico-fantaisiste, il l'avait commencée dès la fin des années 1880 avec une série de nouvelles écrites en compagnie de son frère (dit Rosny Cadet), et qu'il continuera par la suite. Dans Le Félin géant (1918), par exemple, où l’un des héros arrive à quasiment apprivoiser l'animal-titre pour lutter contre les adversaires de sa tribu. Son dernier roman préhistorique sera Helgvor du Fleuve Bleu en 1929, dont les prémices (un mariage de raison et un sacrifice) sonnent autrement plus pulp que La Guerre de feuSon format quasiment tarzanesque de fuite dans la jungle -en autrement plus âpre, ça reste Rosny Aîné- en fait probablement mon favori du monsieur, et je ne peux m'empêcher d'y voir, notamment dans son traitement des personnages féminins (et puis c'est carrément sous-titré "un roman des âges farouches"), une des inspirations de Rahan (j'y reviendrai).

Bien évidemment, Rosny (collectif ou Aîné seul) n’est pas le seul auteur à avoir écrit des romans préhistoriques à l’époque. Parfois, ils vinrent même directement de la source, à l'image du préhistorien Adrien Arcelin qui s'essaya à l'exercice en 1872 avec ses Chasseurs de rennes à Solutré. La très engagée Renée Dunan (à qui on doit un paquet de pamphlets féministes des années 20 et 30) publia un fantastique recueil en 1926, Magdeleine, dont les nouvelles Le Métal et L'Invention de l'amour offrent une image résolument moderne de l'homme préhistorique, purement aventureuse et socialement critique à la fois, que, là encore, me rappelle énormément Rahan. Si vous n'avez pas peur d'un peu d'érotisme des années folles, Magdeleine fait partie des livres réunis par Les Moutons Electriques dans Le Roman de la fin des hommes l'an dernier (Le Métal y apparaît d'ailleurs dans une version retouchée plus qu'intéressante). Et comment oublier Daâh, le premier homme (1914) d'Edmond Haraucourt ?


"Spécialité française", disais-je, mais, si le genre est proéminent chez nous, n'allez pas non plus imaginer que personne d'autre dans le monde n'a envie d'écrire d'aventures préhistoriques. Il s'avère juste, notamment concernant la fiction américaine, qu'elle s'attache moins à fournir une illustration plus ou moins réaliste ou plausible de la vie de nos ancêtres millénaires que de proposer un cadre suffisamment exotique à pléthore d'aventuriers. Ainsi Edgar Rice Burroughs enverra des militaires perdus en mer sur le continent de Caspak, ou, plus fantastique encore, mêlera préhistoire et théorie de la Terre Creuse (chère à Jules Verne, notamment) pour créer sa Pellucidar, théâtre de nombreuses aventures qu'ira même visiter Tarzan. Auteur d'évasion par excellence, Jack London s'essaiera au genre en 1907 avec Avant Adam. De même, les monstres préhistoriques, les visions de violence et la sauvagerie crue des univers dépeints par Rosny rappellent souvent ceux, plus connus, de l'Âge Hyborien de Robert Howard... Quoiqu'il faudrait plutôt voir l'image dans l'autre sens... Il est intéressant de noter que Rosny a lui-même abordé le thème de la lutte de la barbarie et de la civilisation cher à Howard dans un récit sonnant effectivement très Conan, Ambor le Loup, en 1931, qui a par ailleurs la particularité d'être un des très très rares romans à se dérouler à l’époque gauloise (ce qui me permet de préciser que l'oeuvre de Rosny crée un cycle unique contant l'histoire de l'humanité du paléolithique à cent mille ans dans le futur, qu'on a récemment rassemblé sous le titre La Légende des millénaires, encore une fois chez Les Moutons Electrique -je jure que je n'le fais pas exprès-).

Après cette période faste, la fiction préhistorique s'effacera peu à peu. Le genre n'a jamais disparu, il s'est juste fait (beaucoup) plus discret après la Seconde Guerre, supplanté par la science-fiction interplanétaire et les enfants de l'atome. Aucun auteur majeur ne viendra rendre au récit préhistorique la place qui fut la sienne. Ni aux Etats-Unis ni chez nous, d'ailleurs. La raison principale vient probablement du changement de format de publication, avec la disparition progressive des magazines pulp outre-atlantique et, chez nous, la démocratisation du format poche. A formats différents, récits différents, semble-t-il.


Dans les kiosques, c'est en fait la bande dessinée qui va donner au genre le héros qu’il méritait.
Claude Lecureux et André Chéret vont créer le personnage de Rahan en 1969. Ce chasseur d’une tribu magdalénienne va vivre des aventures échevelées digne des meilleurs pulps. Il va combattre des sorciers maléfiques, affronter des monstres redoutables, rencontrer des tribus aux moeurs étranges. Evidemment, nous sommes là en pleine fantasy, l'aventure prend le pas sur la réalité historique, et c'est précisément cette part de magie qui va rendre le personnage immortel. Rahan a fini par devenir au genre préhistorique ce que Conan est à la sword and sorcery, le héros emblématique.

Quitte à parler de Rahan, je ne peux pas, à nouveau, faire sans glisser de l'autre côté de l'Atlantique où, dès 1953, l'athlétique Tor, créé par Joe Kubert, visitait le monde "d'il y a 10 millions d'années", combattant lui aussi des bêtes anachroniques et des monstres fantastiques. J'ai comme ça le souvenir mémorable, dans sa mini-série de 2008, d'une rencontre glaçante entre le Cro-Magnon muet et une troupe d'enfants difformes sacrifiés à un esprit forestier et recueillis par celui-ci. Sans compter le nombre de fois où Tor assomma un tyranosauroïde non-identifié ou une lochnesserie paléo-imaginaire.
La rencontre homme-dinosaure est un schéma qu'on retrouvera souvent dans diverses ringardises cinématographiques (Raquel Welsh vient inévitablement en tête), mais pas que. Ainsi, tant qu'à parler de dinos, comment ne pas placer deux mots sur Turok, l'originel de 1956, cet indien égaré dans un monde perdu conandoylien. Remarquez, on peut aussi nous la faire à l'envers, avec des mondes futurs apocalyptiques où les monstres préhistoriques et les hommes-singes sont comme par enchantement revenus à la vie, à l'image de L'Ere xénozoïque de Mark Schultz (1986) ou d'Axa, comic strip britannique signé Romero, publié dans The Sun entre 1978 et 86. Même pas besoin d'aller dans le futur, d'ailleurs, 'suffit de voir Ka-Zar bondir dans les pages de Savage Tales et d'explorer la Terre Sauvage avec les X-Men chez Marvel. Mais on s'éloigne du sujet...

Revenons à nos moutons préhistoriques mais restons en Amérique avec un auteur bien particulier.
Alors qu'on lisait Rahan, Jean Auel (prononcez "djin", c'est une dame), attachée aux réalités des découvertes archéologiques de son temps, avait, dès 1980, débuté Les enfants de la terre, une série contant l'évolution de la vie d'un clan à travers les yeux d'un de ses membres adoptifs (et plus évolué). Aux Etats-Unis, la série aura un tel succès qu'elle sera adaptée en téléfilm dans une étrange production de 1986, mais on n'en entendra pas parler par chez nous avant encore quelques années. Trente et un ans près ses débuts, en 2011, sera publié le dernier volet, dont le buzz fit qu'on parla même d'une série télé entre 2014 et 2015. Après le désistement de deux chaînes successives, le pilote ne put jamais être produit, mais l'intérêt, manifestement, était présent.


Retour en France, enfin.

Au court des années 1990, un déclic se produit dans l'imagination de nombreux auteurs (je vous laisse deviner lequel). Les dinosaures et la préhistoire en général étaient de nouveau à la page et on n'hésitait plus à en noircir quelques unes. C'est à ce moment qu'on découvre Jean Auel chez nous et que, surtout, ce type de romans fait peu à peu son retour.
On aura ainsi du mal à rater les élucubrations de Bernard Werber dans Le père de nos pères en 1998, sorte de Da Vinci Code paléologiste aussi fantasque qu'intrigant dans ses passages de reconstitution préhistorique. Pierre Pelot, plus connu pour ses oeuvres SF, écrivait au tournant du millénaire une série de romans préhistorique (aujourd'hui réunis dans une bien pratique intégrale chez Les Mou... ah non, chez Omnibus) qui, si elle s’avère être plus réaliste que tournée vers la fantasy (Pelot est également l'auteur de quelques livres éducatifs jeunesse sur le sujet), n'en conserve pas moins la part de rêve inhérente à la période. Plus proche encore, Timothée Rey publiait en 2014 Les souffles ne laissent pas de traces, un roman policier qui se déroule à l’époque aurignacienne, mais bien entendu, même si tout est rationnel, la préhistoire décrite est assez loin de la réalité historique, ses sociétés secrètes faisant autant écho à celles que rencontre Rahan qu'à celles de polars plus modernes. On est encore dans la reconstruction fantasmée qui était celle de Rosny Aîné mais avec un récit plus cérébral et humoristique. Une suite, La mère des ondes et des crues, est parue en 2015.


Finalement le récit préhistorique a tenu en France la même place que la sword and sorcery dans l’imaginaire américain. Le récit de la sauvagerie, de l’affrontement entre nature et culture, de la réflexion sur la place de la civilisation… Comme son cousin anglo-saxon, il est dommage que la tradition se soit perdue (la haute-fantasy post-Tolkien a tout mangé ou presque), mais il y a, encore et toujours, des irréductibles qui s'y perdent, parfois.
D'ailleurs, j'y retournerai moi-même pour donner une suite à cet article, pour sûr. J'y détaillerai un poil ce qui fait de Rahan un personnage si important pour le genre (au cas où le fait de l'avoir citer quarante fois ici laisserait le moindre doute), placerai assurément un mot ou deux sur Roy Lewis, fantastique conteur jeunesse, et il faut aussi que je vous parle de Korg et Naza, deux ersatz de Tor des fifties ringards à souhait, et de plein d'autres trucs. Oh oui, plein d'autres trucs.