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lundi 7 janvier 2019

Onze... livres de 2018

La fin de cycle était à la mode en 2018. Lovecraft aussi. Et les grandes aventures pulp. Et les vampires. Et les monstres dans les casiers. Et Frankie. Et la SF de partout... Des trucs bien à mettre dans son top littéraire de l'année, quoi.


Serge Lehman et Frederik Peeters - L'Homme gribouillé (Delcourt, 17 janvier)
"Serge Lehman et le pouvoir des histoires", prise... 253, peut-être ? Sans temps mort, L'Homme gribouillé commence comme un polar, dévie vers l'espionnage et les société secrètes, et termine en apothéose folklorique fantastique ; une histoire qui parfois à l'air de se perdre et de partir n'importe-où et qui, soudain, fait de nouveau sens, quand toutes les pièces s'assemblent. Ce qui lie le tout, c'est le rythme du récit, Lehman parvenant à écrire une enquête ésotérique à l'ambiance résolument noire, à la situer en 2015, et à tirer toutes les bonnes ficelles en chemin pour ne pas finir avec une espèce de vieille fable boursouflée. Il y a comme un souffle, une attente, et quand le fantastique frappe (au sens propre), il le fait brutalement et l'espace d'une scène choc, avant qu'on ne revienne au froid quotidien, ponctuant très efficacement le récit. J'avouerais bien un flottement quant à la manière dont tout ceci est résolu, probablement trop brusquement (ça mérite un épilogue, même s'il annihilerait l'effet poétique), mais c'est typiquement le genre de bédé que j'ai gardée ouverte une fois terminée, revenant en arrière non pas pour admirer les planches (très élégantes mais avant-tout fonctionnelles et au sens narratif racé, Frederik Peeters n'est pas un manche) mais pour relire les bulles les plus explicatives à la recherche du détail manqué ou manquant. et, comme dans tout bon polar, la relecture en connaissance de cause prend un tout autre sens. J'étais déjà (très) amateur du boulot pulp de Serge Lehman, je crois que je vais devenir fan tout court.

Kij Johnson - La Quête onirique de Vellitt Boe (Belial, 15 février)
Après Smith l'an dernier, c'était au tour de Lovecraft d'être à la mode, à commencer par un gros Ulule d'intégrales made in Mnémos (auquel je n'ai pas participé cette fois - déjà, c'était deux fois plus cher que Smith, mais surtout, la totale de Lovecraft, j'en ai déjà deux*) mais aussi un mois dédié par le collectif des Indés de l'imaginaire (ActuSF, Hélios, Mnémos et Les Moutons électriques). Evidemment, au milieu de tant de parutions, pas mal de trucs attirèrent mon oeil, notamment Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell de James Lovecroft (premier volume d'une série sur une base semi-réelle de manuscrit retrouvé, un peu à la manière des Mangeurs de morts de Crichton), le très drôle Celle qui n'avait pas peur de Cthulhu de Karim Berrouka (dont on va reparler très vite) et La Ballade de Black Tom de Victor Lavalle (qui fait avec L'Horreur de Red Hook exactement ce que fait la quête de Vellitt Boe avec celle de Kadath l'inconnue - les deux ont même vécu leur première parution conjointement dans le Reinventing Lovecraft de Tor.com en 2016), maiiiisss celui qui m'intriguait le plus, c'était le premier roman traduit en français de Kij (prononcez "kidje") Johnson. Universitaire multirécompensée (Hugo, Nebula, Locus, Sturgeon, World Fantasy Award, Asimov's Readers Choice...), madame Johnson n'a eu droit qu'à deux réelles (comprendre "hors magazines") parutions en VF, toutes deux chez Belial : la nouvelle Un pont sur la brune dans la désormais inévitable collection Une heure lumière en 2016, et, donc, cette quête onirique à la parenté évidente. Sauf que Lovecraft et Johnson ont deux manière radicalement opposées de penser les même idées, cette dernière voguant sur des rives plus pratchetto-gaimaniennes (et une touche de Dunsany, dont on cite la Carcassonne fantastique dès les premières pages) que purement horrifiques, et si l'on est bien dans la contrée des rêves et qu'on en retrouve tout le sel, des chats aux cauchemars en passant par les anciens endormis et les clés magiques (un tas de références pour amateurs qui, par ailleurs, en fait également une parfaite porte d'entrée pour qui n'a jamais lu les aventures de Randolph Carter), on est dans un tout autre contexte. Ce n'est pas la première fois qu'un auteur revisite cette partie du mythe lovecraftien (Brian Lumley, pour ne citer que lui, y avait déjà fait un tour dans les années 80), mais Johnson s'inscrit véritablement en miroir, ce qui est d'autant plus agréable dans une période éditoriale où l'adjectif commence à avoir une valeur aussi floue et aléatoire que son cousin "shakespearien" : ici, on a un livre qui fait littéralement du Lovecraft, mais retourne le concept sur sa tête. A la fois suite et réponse à la nouvelle d'origine, difficile ainsi d'échapper à l'évidente envie de la romancière de corriger les manquements du Grand Taré de Providence (son racisme et sa mysoginie, surtout - l'interview en postface est une superbe lettre d'intention) poussant l'exercice jusqu'à signer l'inverse total d'une quête initiatique, dont l'héroïne est une professeure dans la fleur de l'âge tentant désespérément de sauver le monde des erreurs de jeunesse d'une de ses élèves ; une aventurière tirant sa force non pas de sa fraîcheur physique et de sa témérité mais de longues réflexions et d'années d'expérience. En résulte un livre qui aurait pu se faire formuléique (prendre un élément de Lovecraft, l'inverser, et "voila") mais qui s'avère particulièrement enchanteur, doucereux et posé, contemplatif et introspectif, qui me rappelle une espèce de C.L. Moore du XXIème siècle, ô combien différent de ce qu'on imagine d'un roman inspiré plus ou moins directement du mythe de Cthulhu (quoique le Cycle des Rêves soit quand même un truc bien à part chez Lovecraft), et juste pleinement excellent. Chose amusante, en 2003, Kij Johnson avait écrit l'opposé polaire de ce livre, Fudoki, pour le coup véritable quête initiatique d'une jeune fille audacieuse et volontaire, mais qui ne fut jamais traduit.... Belial, si tu m'entends...
(* en l'occurrence, les inévitables Bouquins de Robert Laffont avec des tas de suiveurs en bonus, et une édition numérique anglophone, celle de Delphi Classics (par ailleurs une excellente maison d'édition pour ce qui est des collections d'auteurs classiques et/ou tombés dans le domaine public, leur volume dédié à Robert E. Howard est orgiaque, ils ont une collection de sagas nordiques particulièrement réussie et ils font même de la VF, notamment un Alexandre Dumas complet au point d'inclure jusqu'à sa traduction d'Ivanhoé), que j'ai avant-tout parce qu'elle comprend les essais du monsieur -que les Bouquins, centrés uniquement sur la fiction, n'incluent pas-.)

Karim BerroukaCelle qui n'avait pas peur de Cthulhu (ActuSF, 15 mars)
"Qu'est-ce qui est vert, pèse 120 000 tonnes, pue la vase, n'a pas vu le ciel bleu depuis quarante siècles et s'apprête à dévaster le monde ? Ingrid n'en a aucune idée, et elle s'en fout." C'est, en deux phrases, comme ça qu'ActuSF a vendu le troisième roman de ce trublion de Karim Berrouka, l'ancien chanteur de Ludwig von 88, un habitué du détournement caustique auquel on doit aussi une guerre de fées pétées à la beuh et une invasion de zombies contre des punks (sans compter une pelletée de nouvelles toutes plus barrées les unes que les autres). C'est évidemment ultra vendeur, ça promet du foutraque par palettes entières et du Profond qui suinte par hectolitres, et je n'ai pas précisé que j'en reparlerai pour des prunes. Ce truc est excellent, tout simplement, et se permet, sous son couvert pas sérieux pour un sou, de livrer un fort bon polar ésotérique, une apocalypse pleine de punch et de tension et une héroïne incisive pleine de personnalité (et trentenaire, alors que j'ai longtemps cru, vu le sujet et le titre, qu'on aurait plutôt droit à une ado et à un bouquin "comique" du rayon jeunes adultes - c'qui n'est pas une mauvaise chose en soi, juste, ça n'aurait pas donné la même chose du tout). Evidemment, le gros intérêt du roman tient dans son exploration mordante du canon lovecraftien, exploité au premier degré comme n'importe-quelle théorie du complot mystique dont les adeptes forment sectes et cercles chelou (jusqu'à utiliser l'édition J'ai lu du Mythe de Cthulhu comme littéral Livre de la Révélation), qui laisse les services secrets pantois et les badauds insoupçonneux et moqueurs. Pour ne rien gâcher, le dosage entre comédie et fantastique est au poil, il y a un vrai mystère et, dans la multiplicités de ses situations, le texte a toujours cette capacité de prendre au dépourvu, la satire s'arrêtant pile là où le récit commence, offrant un environnement loufoque mais tout à fait crédible à une intrigue aussi abracadabrantesque que réjouissante dont les personnages principaux sont, logiquement, les premiers à réaliser l'incongruité (et la fatalité, parce qu'on parle quand même de fin du monde, là, un peu, aussi)... On est loin, très loin, des envies inclusives rétroactives de Johnson et Lavalle et du sérieux avec lequel les 80ans de la mort du Grand Taré ont été traités ailleurs - on est là parce que Cthulhu et toutes ces conneries, quand on y réfléchi trois secondes, c'est quand même complètement absurde et vachement rigolo. Ce bouquin est fun.

Douglas Preston - La Cité perdue du Dieu Singe (Albin Michel, 28 mars)
Quand un journaliste du National Geographic (qui s'avère aussi romancier) suit une expédition au coeur de la jungle hondurienne à la recherche d'une cité mythique... et la trouve. C'est, genre, Congo rencontre Z, mais en vrai. L'antithèse absolue de tous les trucs que j'ai listé jusque là. De prime abord, la non-fiction n'est pas un genre bien passionnant ; il s'agit d'y rapporter des choses, d'interpréter des données, de faire l'apologie ou le procès d'idées diverses. Mais lorsqu'il s'agit de bourrer quatre cent pages d'un reportage hyper exhaustif d'une exploration folle d'un coin perdu de la jungle d'Amérique centrale, il y a tout de suite quelque-chose en plus. L'inconnu, le danger, le côté complètement insensé de l'entreprise, et la réalisation sourde et fascinante que quelques âmes aventureuses l'ont bel et bien fait. Le livre de Douglas Preston est ainsi un long rapport, bourré d'explications, dont le premier tiers est intégralement dédié à un long historique des expéditions passés et des recherches effectuées avant de lancer celle dont il nous conte l'histoire, et les innombrables ramifications, notamment écologiques, politiques et économiques, qui en découlèrent. Parce que c'est pas tout de trouver une civilisation inconnue dans des ruines immaculées en 2015, 'faut savoir quoi et comment faire avec après l'avoir trouvée. Et c'est juste passionnant, haletant comme rarement un récit aussi platement terre à terre peut l'être. Entre faussaires géniaux, aventuriers du siècle dernier et scientifiques à la pointe de la technologie, Preston nous fait jongler avec la réalité pas toujours effective de la fameuse Cité, prétendument trouvée par d'innombrables entourloupeurs ou sincèrement méprise par des universitaires trop enthousiastes. Jusqu'à, enfin, une délivrance qu'aucun spoiler (on est dans la vraie vie, les relevés de l'expédition sont librement consultables en ligne depuis l'an dernier et une pelletée d'articles lui a été dédiée, dont évidemment celui de Preston au National Geographic) ne pourra jamais émousser. Steve Elkins, une des grandes figures de la recherche de la cité blanche et instigateur de l'expédition (et de plein d'autres avant) parle dans ses entretiens avec Preston de "virus de la cité perdue". Ce livre est un facteur de contagion.

Jean-David Morvan et Pierre Alary - La Reine de la Côte Noire ; Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat - Le Colosse noir (Glénat, 2 mai)
Quand Glénat, à qui on doit déjà trois volumes d'Elric, a annoncé une série de bédés tirées des nouvelles de Conan, évidemment chapeautée par Patrice Louinet (qui signe par ailleurs de très intéressantes postfaces) et dont chaque épisode était confié à une équipe différente, l'idée est apparu comme une évidence. Et pourtant, aussi étrange que ça puisse paraître, il s'agit là de la toute première tentative d'adaptation franco-belge, au format franco-belge, des textes d'Howard. Ever. Quoi de plus logique, alors, que de commencer par ce qui en est immanquablement le texte le plus marquant ? Signée du papa de Sillage et du dessinateur de Sinbad et Moby Dick (un gars qui connait bien la mer, donc), La Reine de la Côte Noire plait surtout par sa fluidité, tant graphique (y a un fond de Tim Sale dans le trait d'Alary qui me plait tout particulièrement) que narrative, offrant une entrée en matière tout à fait pertinente et curieusement (ou pas) très originale, espèce de manifeste d'engagement à ne surtout pas faire comme les bédéastes américains. Indiscutablement, c'est réussi, mais reste que, pour tout ce qu'elle est objectivement excellente, cette nouvelle lecture m'a surtout permis de me rendre compte à quel point, au delà du personnage particulièrement marquant de Bêlit et des idées intrigantes développées par Howard dans la compréhension globale de son héros, La Reine de la Côte Noire est un récit que je trouve de plus en plus fade et froid. Je crois que Conan sans le soufre et le sable, ça ne m'intéresse pas beaucoup. Alors... alors, il y a Le Colosse noir, épique sourd et épicé plein de magie et de sang (à mes oreilles, il sonne comme une chanson de Demonauta). Au service sur cet épisode, Ronan Toulhoat (que je ne connaissais pas) offre une vision beaucoup plus viscérale de l'Age Hyborien, son Conan est un monstre massif au visage rude, ses paysages sont arides et ses batailles d'immenses visions de cauchemar monochrome. Pour tout ce que la nouvelle elle-même offre de pop et d'infiniment moins recherché que La Reine de la Côte Noire, le trait de cette adaptation lui rend un souffle barbare primaire absolument dantesque. Et non, je n'ai pas choisi ce mot au hasard ; corps tordus, échelle de folie, squelettes, monstres et soldats éventrés, Toulhoat s'est fait plaisir et ça se voit. Et pour être honnête, il n'y a de toute façon rien d'autre à voir dans ces premiers volumes dédiés au cimmérien : les histoires sont connues, et si leur transcription s'avère particulièrement habile d'un point de vue scénaristique (tant Morvan que Brugeas connaissent parfaitement leur medium, et l'usage de "cases flashbacks", d'inserts et de nombreux procédés narratifs typiquement séquentiels changent agréablement le rythme de lecture), c'est bien pour la vision particulière de ses artistes qu'on retiendra cette collection. Et si j'ai préféré me concentrer ici sur la première fournée, comptant que l'automne a aussi vu paraître des tomes 3 et 4 (l'iconique Au delà de la Rivière Noire en septembre et une version considérablement étoffée de La Fille du géant de gel en novembre) plus discrets promotionnellement mais de toute aussi bonne qualité éditorialement, c'est sacrément bien parti.

Melissa F. Olson - Outbreak (Tor.com, 5 juin)
J'ai déjà répété trois ou quatre fois (si pas plus) depuis que je fais ces sélections ne pas aimer coller d'épisodes random de cycles à la numérotation aléatoire, et ça tombe bien, car Outbreak est le dernier volet de Nightshades (au pluriel, à n'pas confondre avec la cochonnerie d'Andrea Cremer, ou avec les Immortals after dark de Kresley Cole, renommés Ombres de la nuit en France), une trilogie de nouvelles policières vampiriques numériques (only, y a pas de version papier de ce truc, et pas de VF non plus). J'ai découvert l'existence de ce charmant projet l'an dernier, lors de la publication du numéro 2 par Tor.com, mais je n'avais pas pris le temps de les lire. Par un hasard fortuit, c'est précisément les bouquins que j'ai lancé sur ma liseuse après avoir terminé Vellit Boe au début du printemps, pile au moment où était annoncée la date de sortie du numéro 3. Il m'a fallu trois chapitres (dont deux d'exposition) pour complètement accrocher au machin ; c'est simple et sans faux-col, c'est du vrai bon polar où tu cherches derrière l'enquêteur, avec, donc, un twist assoiffé de sang pour épicer la sauce. Le truc le plus intrigant dans ces (e-)bouquins est d'ailleurs de prendre ce dernier point un peu par dessus la jambe. Comprenez que les gens de cet univers, sans doute aussi blasés que des millenials en vacances sur la côte normande, n'en ont juste rien à foutre qu'il y ai des vampires dans le monde. Pire!, la seule réaction, ç'a été une série de manifestations concernant des trucs civiques, genre SJW de l'apocalypse urban fantasy. Le parti-pris marche vraiment bien, personne ne veut avoir affaire à ces trucs, l'Etat ne sait pas vraiment traiter le problème (l'apparition des vampires -les "ombres" du titre- est épidémique, avec une maladie pseudo-scientifique proche de ce qu'on peut trouver dans Blade), et les bestioles se baladent plus ou moins à l'air libre depuis des siècles en coinçant des jeunes filles dans les ruelles sombres comme des vieux muggers d'Harlem. Comme toute société secrète, ils sont aussi savamment désorganisés, réunis plus ou moins aléatoirement en petits groupes autour de leaders forts (on n'est pas dans Underworld, c'est pas une armée). C'est à un de ces petits groupes (et à ses tensions internes) qu'a du faire face Alex McKenna, le nouveau boss du Bureau of Preternatural Investigations de Chicago, dans le premier volet, avant d'enquêter sur l'étrange (et sanglante) évasion d'un teenager suspecté d'être un Shade dans le deuxième. Lire les deux à la suite m'avait permis non seulement de prendre en pleine face l'indiscutable évolution (comme si Olson se sentait plus à l'aise avec son sujet) d'une histoire à l'autre, mais surtout d'installer une certaine tension, un truc quasi palpable dans ces étranges histoires (then again, j'adore l'urban fantasy, donc fatalement, ça me hype pas mal), grâce à ses nombreux éléments filés. Explosive conclusion, l'épisode 3 monte encore le voltage d'un cran, mélangeant purement et simplement des versions "cranked to 11" des deux premières intrigues et ajoutant par dessus une couche de discorde en collant les affaires internes au cul du héros et de son assistante, une vampire au passé mystérieux. Le résultat, c'est une course-poursuite à tiroir haletante pleine de secrets et un des tous meilleurs thrillers paranormaux que j'ai lu ces dernières années, expédié vitesse grand V sur environ (trois fois) 150 pages. Bon, 'faut lire l'anglais (car, je le répète, y a pas de VF), mais si c'est le cas, ça pèse moins de quelques heures par épisode si vous lisez aussi vite que moi (et j'lis pas vite), et c'est passionnant.

Paul Maybury - Hunters (Lion Forge, 13 juin)
Le hasard vous fait parfois trouver des choses... hasardeuses. Pitchée et éditée par Paul Maybury (respecté quoique discret auteur de comics indé), scénarisée par Josh Tierney (même remarque) et illustrée par quatorze artistes tout aussi talentueux et inconnus du grand public, Hunters est un épique de fantasy qui rappelle autant la mode récente des aventures nordiques que celle plus ancienne des campagnes de D&D adaptées en roman. C'est, bien basiquement, un mélange entre Beowulf et Dragonlance, et c'est étonnement bien foutu, narré au format anthologique (d'où la profusion d'artistes) afin d'explorer chaque facette des nombreux héros rassemblés dans une quête un peu vaine pour sauver un roi maudit d'un dieu inconnu planqué sur une île abandonnée. Là où le processus créatif devient particulièrement intéressant d'un point de vue narratif, c'est quand on apprend que chaque personnage a été designé par un des illustrateurs (sachant que Maybury en est un également, même s'il ne dessine pas ici), offrant au cast une variété de looks assez intrigante et justifiant d'autant la diversité des styles graphiques et scénaristiques de chaque segment. Parfois bruts, parfois introspectifs, ces derniers créent un environnement de mystère sourd, froid, étrange et inquiétant mais jamais complètement effrayant (bien aidé en ça par la palette globale très pastel) - certaines histoires sont à ce titre particulièrement surprenantes, tirant parfois franchement sur la bédé enfantine, contribuant encore à faire de cette aventure avant tout quelque chose de fantastique et merveilleux, malgré l'inconnu et les dangers. Un bien beau bouquin.

Worlds seen in passing: Ten years of Tor.com short fiction (Tor.com, 4 septembre)
Une compilation de ce qu'un petit blog d'éditeur (Tor/Forge, en l'occurrence) devenu leader de la critique pop et éditeur numérique de son plein droit (en 2014) a eu à offrir depuis son ouverture, quelques mois seulement après sa création en juillet 2008, à la fiction courte. Edité comme il se doit par Irene Gallo (la Directrice de création de Tor Books en personne), avec du Ken Liu, du Marie Brennan, du Kij Johnson, du Jeff Vandermeer et du Cassandra Khaw (et plein d'autres) dedans, l'anniversaire des 10 ans de Tor.com (ce qui me fait au passage me rendre compte que je lis ce site quotidiennement depuis presque 8 ans), c'est 600 pages de voyages dans des mondes étranges, d'enfants perdus dans l'espace, de premiers contacts investigateurs, de privés hardboiled sous les néons et de fashionistas littéralement électriques ; c'est, tout net, la collection de nouvelles la plus impressionnante que j'ai vue ou lue depuis des plombes. Ou comment prouver, l'air de rien, qu'on est bien ce qu'on prétend : plus que le meilleur "magazine" Science-Fiction & Fantasy du web anglophone (avec un paquet de distinctions à son actif), surtout la place où aller lire de la short fiction sur le net. Mon seul regret, c'est le choix de The Sight of Akresa plutôt que Schrödinger's Gun pour Ray WoodSchrödinger's Gun est, de loin, ma nouvelle favorite de l'interminable catalogue de Tor.com.

Vincent Perriot - Negalyod (Casterman, 5 septembre)
L'une de mes hantises en bédé franco-belge est d'invariablement tomber sur des "volume 1" (cette année, j'ai eu ça avec L'Orphelin de Perdide et L'Age d'or) de trucs qui vont mettre cinq ou six ans à se boucler, si tant est qu'ils se bouclent un jour ("c'est pour dans six mois" disais-je ainsi à propos d'un tome 2 de La Horde du Contrevent... ben makache, j'attends toujours). Alors quand j'en trouve une qui pèse 200 pages de one-shot d'épique science-fictionnel ultraconcentré, avec des dinos partout et une gigantesque cité futuriste en sus, pensez si ça fait papillonner mes paupières. Ce qui est rigolo (rigolo-bizarre, pas rigolo-haha), c'est qu'en dehors d'une liste de références, on en serait presque à avouer ne pas avoir grand chose à dire sur cette bande dessinée. A mi chemin entre la fable écolo et l'anticipation post-apo, Negalyod a une qualité que je ne saurais qualifier autrement que "très 80s" ; on y sent l'influence de Bilal et Hermann, on y voit celle de Moebius et Toff, créant un cocktail aussi original que curieusement familier, mis en scène dans un univers franchement aguicheur, sorte de western paléo-futuriste plein de poussière et de contrôle totalitaire. Emprunt d'une certaine dose de spiritualisme, le récit ultralinéaire se suit sans le moindre déplaisir, manquant peut-être un peu de fond mais certainement pas de caractère. Tout semble être fait et pensé comme un immense hommage informel aux grandes épopées de Metal Hurlant, mais Perriot n'en oublie pas d'être ambitieux, et sa bédé se lit comme un gigantesque kaléidoscope de la SF bédéphile francophone, graphiquement sublime, narrativement serré, immersif et dépaysant. Negalyod, c'est le genre d'oeuvre "comfort-food" à l'idée rafraîchissante mais à la saveur réconfortante qu'on aime avoir (et à voir) dans sa bibliothèque.

Steve Niles et Bernie Wrightson - Frankenstein: Alive, Alive! Complete Collection (IDW, 30 octobre)
En 1983, Marvel publiait une réédition du Frankenstein de Mary Shelley, dans sa version de 1831, complète, avec cinquante illustrations de l'immense Bernie Wrightson (et une préface de Stephen King). Deux décades et plusieurs changements d'éditeurs et de formes plus tard (Dark Horse l'a proposé tel quel en 2008 -c'est la version de référence, éditée en VF chez Soleil-, mais il existe aussi des versions avec uniquement les planches de l'artiste), en 2012, Wrightson revenait au personnage, en compagnie du scénariste Steve Niles (30 Jours de nuit), avec Alive, Alive!. Trois épisodes sortirent, valant à leurs auteurs le National Cartoonists Society's Award en 2013, mais l'histoire demeurait incomplète. Elle l'a été jusqu'à ce printemps, quand IDW rééditait les trois numéros en guise d'apéritif avant un quatrième et ultime épisode (sorti en mars et terminé, à la demande de Wrightson, avec l'aide de Kelley "Sandman" Jones), un an presque jour pour jour après la mort du papa de Swamp Thing et en plein centenaire de la première édition du roman de Shelley. The Complete Collection est, comme son nom l'indique, la première parution a enfin proposer cette étrange histoire dans son intégralité. Alive, Alive! est la suite immédiate du roman, réalisée bien évidemment dans le style de sa "réinvention" par Wrightson et profitant de sa nature apocryphe pour passer du format gravure à une véritable bande dessinée. Loin de la figure iconique de Boris Karloff, la créature y est un monstre cadavérique et noueux (dans un style très proche du Spawn of Frankenstein développé par Len Wein -son compère sur Swamp Thing- au début des années 70), mélancolique et hanté, à la recherche d'un brin d'humanité. Si vous êtes venu pour le grotesque monstre de foire que la pop culture a fait de son incarnation Universal, vous vous êtes trompé de bouquin. Lourdement existentialiste, l'oeuvre fantôme de Niles et Wrightson suinte de l'image et de la pensée gothique dont elle se veut héritière, miroir déformé et déformant de la psyché humaine avant-tout. Le rythme est pesant, chaque retournement profondément fataliste, Niles sait y faire en ambiances et en récits désespérés (on ne lui doit pas la meilleure adaptation séquentielle de Je suis une légende pour rien), parfaitement secondé par la fantastique maîtrise du noir et blanc de Wrightson. Ou est-ce l'inverse ? Le texte, quasi exclusivement en récitatifs, laissant un maximum de place pour que le dessin puisse s'exprimer au fil d'énormes compositions, véritables plaques s'inscrivant clairement dans le style gravure des illustrations d'origine (au point que le disparition de Wrightson soit particulièrement palpable dans les dernières pages, bien plus "BD"). Je dis souvent d'oeuvres qu'elles ont un "souffle", mais rares sont celles qui grondent comme Alive, Alive!. Qu'on ose encore débattre de l'appellation 9ème Art après ce genre de pièce...
A noter qu'en guise de compagnon d'excellent goût, IDW a aussi réédité, dans une superbe reliure noir et blanc, l'adaptation du Dracula de Coppola par Roy Thomas et Mike Mignola (originellement parue -en full color- chez Topps Comics en 1992 et proprement introuvable depuis 25ans). En VF, Alive, Alive! est dispo chez Soleil comme son prédécesseur, et Dracula chez Delcourt.

Milo Marana - Le Caravage, tome 2: La Grâce (Glénat, 28 novembre)
"Enfin !" hurlais-je en mon intérieur de moi-même un beau soir d'automne. Enfin, trois ans après le premier volume, voila les cinquante-quatre dernières planches du diptyque de pinceau et d'épée de Manara. Dédié comme son nom l'indique au grand-maître du clair-obscur, Le Caravage a tout d'une bédé d'aventure, et à raison, tant la vie du peintre a été tumultueuse. Accusé de meurtre, il fuit ici Rome pour aller se planquer dans un cirque... et recommencer à peindre, à bretter, et à dragouner tout ce qui porte une jupe. Non, Le Caravage n'était pas un saint, il était arrogant, susceptible, impulsif et aimait un peu trop les petits(?) plaisirs de la vie, mais il a laissé une oeuvre immortelle, et j'ai du mal à imaginer quelqu'un d'autre que Milo Manara pour illustrer sa vie et l'Italie du tournant du seicento. Ses planches sont un régal, tirant évidement parti de l'appui fortement artistique des tableaux qui les parsèment, et il en recrée décors et drapés avec un plaisir non feint ; c'est baroque, excessif, hyperexpressif, coloré en grosses couches, et c'est magnifique. Loin d'être une simple biographie dessinée (je le répète, mais Michelangelo Merisi da Caravaggio a eu une vie aussi courte -il est mort à 38ans- qu'absolument dingue, et on n'en a ici qu'une version), Le Caravage est un véritable drame épique aux meurs brutaux et charnels, espèce de manifeste tardif du bédéaste, dont il est un projet de longue date, et se fait la parfaite illustration de sa propre oeuvre, ouvertement inspirée des classiques et fruit de cette "école latine" hyperréaliste et outrancière des années 70-80 dont il fut, avec des artistes comme Juan Gimenez, l'un des fers de lance. Et si j'en liste ici le tome 2, il va sans dire que vous devez lire ce truc en entier.


Quelques mentions, à présent, parce qu'il n'y a évidemment pas assez de place dans un top-11.
La Piste du prêcheur, premier tome de Lonesome d'Yves Swolfs, monsieur Durango sur une nouvelle série spagh' au parfum ésotérique (pour une raison aléatoire, le western était d'ailleurs à la mode en début d'année, avec aussi le tome 2 de Duke, que j'ai pas lu, et le 10 de Bouncer, par Boucq tout seul, sans Jodo et sans verve). Edité en VF par le tout jeune Snorgleux comics (qui s'est aussi offert une réédition complète de la saga Elfquest), le premier volume d'Insexts de Marguerite Bennett était fort d'une idée de départ absolument superbe et d'un dessin (signé Ariela Kristantina) tout aussi excellent, mais aussi beaucoup trop comicbook-y et irrégulier dans sa réalisation pour mériter mieux qu'une mention "curiosité". De même pour The Once and Future Tarzan d'Alan Gordon, Thomas Yeates et Bo Hampton, version allongée d'un vieux one-shot de chez Dark Horse, et The Greatest Adventure, crossover fou réunissant tous les héros (et héroïnes) de Burroughs chez Dynamite, deux pulperies pleines de bonnes idées mais aux rendus finaux quelque peu déficients. Oh, et le premier tome des Nanofictions de Patrick Baud, déjà lisibles sur cuicui.
Mentions réédition pour la collection Hellboy Omnibus de Dark Horse, toute la saga dans l'ordre chronologique en six gigantesques volumes pour fêter dignement la fin de la série, et la version anglaise du livre de Bruce "ePenser" Benamran, How to talk science, avec une hilarante préface du précieux Michael "VSauce" Stevens.
Sur un tout autre plan, le comic-strip Nancy, chef-d'oeuvre du minimalisme enfantin vieux de près de 85ans (et un des premiers strips que j'ai lu de ma vie), vient de subir une étonnante révolution sous la plume -encore plus dépouillée- d'Olivia Jaimes, avec force vannes meta et un bon technologique impressionnant (jusque là, le strip était resté sur sa base et n'avait jamais dépassé le niveau technique -ni social- des 50s ; maintenant, on sort son smartphone et on fait des vannes sur les médias) et avec le style deadpan qu'a toujours eu Nancy -et l'inévitable backlash qu'a reçu le changement de la part des vieux fans grégaires-, ça marche à mort. C'est Mark Tatulli, le papa de Lio, qui en parle le mieux.


Je pourrais ajouter des tas de considérations diverses, notamment sur mon esquive volontaire du final du Problème à trois corps de Liu Cixin (je crois que mon attrait pour ce récit s'effrite avec sa progression temporelle, en fait : plus ça va dans le futur, plus j'm'en fous) ou la conclusion de la Trilogie du Rempart (vous savez, Annihilation) parue en VF (chez Acte Sud) pile pour la sortie du film, mais vu ma gueule devant le premier (that thing is scary), on va pas tenter le diable, hein (pas vu le flim non plus, d'ailleurs), ou sur l'absence d'édition numérique de bien trop de livres intéressants (l'intégrale de Perils on Planet X chez Atomic pulp, par exemple, j'ai d'mandé, j'me suis fait envoyé chier comme si j'avais insulté le Livre tout-puissant ; à ce niveau-là j'aurais presque préféré ne pas avoir de réponse), ou sur comment Barbarella réinventée par Dynamite c'est de la merde, mais on va s'arrêter là, ce post est déjà bien assez long.
Tout au plus insisterais-je pour une eulogie pour ma "carrière" de lecteur de superhéros : déjà que ça commence à sérieusement me gonfler au cinéma (Black Panther et Infinity War étaient de belles baudruches racoleuses pleine de vide, sans parler des cochonneries pseudo-subversives à la Deadpool), mais le modèle comics a fini lui aussi par me courir sur le haricot. Le pire, c'est que je filtrais déjà très fin, ayant abandonné Marvel et DC depuis cinq ou six ans maintenant, mais même la vague indé a fini sur le carreau. Le Black Hammer de Dark Horse, pourtant une très bonne série très meta et critique sur le sujet, est parti complètement en banane avec sa mini-série Age of Doom, les dernières absurdités de Dynamite (encore eux...) avec les héros Gold Key m'ont franchement peinées (Sovereign est un non-évènement totalement inconséquent avec une amorce de reboot gritty inutile à la ligne éditoriale plus que douteuse - Magnus passe encore, y a de l'idée à défaut d'une direction, mais Turok, grands dieux... et le cliffhanger final...), et la continuité de Valiant m'a tuer : six ans après, ce qui faisait la force de son univers étendu à l'heure des premiers "Summer of Valiant", quand la boite ne proposait que quatre ou cinq séries en parallèle, est devenu une caravane balourde et envahissante à laquelle il est difficile de trouver un point d'attache : j'ai lu les TPBs du début d'année (SavageWarmother, un bout de Bloodshot Salvation et le dernier Faith) en diagonale et en hallucinant, il m'a vraiment manqué un gros bout de l'histoire, j'ai pas tout compris c'qui s'passait, et surtout, je me suis rendu compte que je me contrefoutais de comprendre. Ca m'intéresse plus.


Oh, et pour le top cinéma, 'faudra attendre encore un peu. 'Me reste des films à rattraper et les sorties blouré/dévédé/véodé ne se feront pas avant février...

lundi 2 janvier 2017

Onze... livres de 2016

Le début d'une nouvelle année, l'heure du bilan de la précédente, l'heure de faire des listes et de raconter des trucs. Ca tombe bien, j'aime bien faire des listes et raconter des trucs.
Après des mois de silence, voici donc une petite sélection très pop et forcément très pulp de mes onze bouquins favoris de 2016, brassant bédés (BEAUCOUP de bédés), romans, nouvelles éparses, recueils, rééditions, non-fiction, physique ou numérique, dans n'importe-quelle langue (que je sais lire, s'entend), peu-t-importe, pourvu qu'ils soient sortis cette année. Pourquoi onze ? Parce que. Et je range ça par date de publication, pas d'ordre de préférence.


Ricardo Delgado - Age of Reptiles: Ancient Egyptians (Dark Horse, 19 janvier)
Celui-là, je l'avais carrément précommandé début décembre 2015, Noël à l'avance pour cadeau en retard. Je n'ai aucune idée de si c'est sorti en VF depuis, et j'ai tendance à penser qu'on s'en fout : dans Age of Reptiles, y a pas de dialogues. Age of Reptiles, c'est le storytelling à l'état brut, sauvage et sans faux col depuis 1993. En même temps, il a le sujet pour, et Ancient Egyptians est définitivement tout là haut avec ses frangins, à la réflexion probablement même mon favori du lot, son accent anecdotique permettant une narration logiquement moins forcée qu'un The Hunt (1996) au background et casting assez épais. L'évolution des couleurs et du design joue également pour beaucoup, tirant parti des découvertes sahariennes récentes autant que de la fin du mythe du Spino comme T-Rex-killer. Ancient Egyptians est l'Age of Reptiles quatrième du nom (sixième en comptant les shorts de 8pages), et il m'apparaît, plus encore que The Journey (2009) qui était déjà un effort colossal sur le sujet, l'épisode de la maturité - graphique et narrative, bien sûr (Delgado est vraiment un maître à donner à étudier dans toutes les bonnes écoles de bédé) mais surtout historique et scientifique : sans totalement renier le pop de ses origines nineties over-the-top, Age of Reptiles est devenu, je pense, le seul vrai documentaire animalier de la planète bédé. D'autant que les crocos géants, moi, ça me parle grave.

Serge Lehman et Gess - L'Oeil de la nuit, volume 3 : Le Druide noir (Delcourt, 20 janvier)
Un jour que je cherchais du pulp à la française, je suis tombé sur cette bédé plus qu'intrigante. Projet (semi-)avorté de ramener le Nyctalope à la vie après son apparition dans La Brigade Chimérique (La Ligue des gentlemen extraordinaires de la littérature francophone, des même auteurs), L'Oeil de la nuit est une réinvention qui sait parfaitement ce qu'elle est et dans quel contexte elle se place, en et hors bédé, abordant le droit à l'image au travers d'un biographe (qui se veut être Jean de La Hire lui-même), nommant Fantômas au détour d'une discussion et plaçant son héros sur les traces de Sâr-dubnotal, un des suiveurs du Nyctalope originel dans la catégorie détective paranormal. Sorte de Doc Strange du Paris des années 10 (avec un arrière goût mignolien plus qu'agréable), jouant avec les ombres comme Judex mais maniant un humour pince sans rire bien plus moderne (une touche de Constantine?), L'Oeil de la nuit est bourré de références pop françaises et donne franchement envie de fouiller dans les archives littéraires de la belle époque. Chose agréable, et ce d'autant plus que je déteste citer des séries incomplètes qui se stoppent en pleine intrigue, quoique volume 3 de sa série, Le Druide noir est une aventure autocontenue (une volonté autant qu'une nécessité après les remous éditoriaux du semi-avortage que j'évoquais au début) et aucune connaissance préalable n'est nécessaire pour suivre L'Oeil de la nuit se lancer à la poursuite de monstres, fantômes et sorciers immortels comme le (super-)héros pulp qu'il est (et à visage découvert, car les héros français d'alors n'avaient pas d'identité secrète). Et puis à la fin, un éther magique, des dieux, des mondes dans les mondes, des destins croisés et des gens qui savent qui ne savent plus vraiment. Du Nyctalope, ces fous ont fait un Planetary de l'occulte ! Et si j'ajoute qu'en lisant les deux premiers tomes à rebours, j'ai vu la momie martienne d'Henri de Parville, croisé Rosny aîné et assisté à la naissance du Futurisme, je pense que la messe est dite... Je n'connaissais pas Serge Lehman, je suis désormais officiellement fan (et c'est pas le long article que je lui ai dédié quelques mois après sa découverte qui prouvera le contraire).

Ben Aggarthy et Adam Brockbank - Mezolith (Archaia, 16 fevrier)
Ou l'exemple même de la réédition qui tombe à point. Mezolith est une bédé sortie en 2010, chapitrée dans un format proche du comics dans The DFC, un hebdomadaire britannique pour enfants, et publiée par Archaia (la filiale arty de Boom!) au coeur de l'hiver de six-ans-plus-tard dans le format de sa version continentale (chez Soleil), un gros paperback de 96 pages. Et tant mieux. D'abord parce que je préfère les paperbacks, mais aussi, surtout, parce que cette bédé aussi contemplative que narrativement serrée profite de ne pas avoir à attendre entre chaque segment. C'est clairement le genre de chose à lire d'une traite, à la fois historique et puissamment mythique (voire mystique), magnifiquement servi par un trait hyperréaliste à l'encrage quasi inexistant et juste ce qu'il faut de recherches paléontologiques (ça reste une publication jeunesse, avec son zeste éducatif) pour la rendre palpable. Mezolith est de ces légendes magiques de temps immémoriaux où le bruit du monde a autant d'importance que celui de ceux qui le peuplent, admirablement bien construite et poussant au fil des pages ce qui semble n'être qu'une suite de scénettes sans véritable lien vers une résolution qui n'aura que rarement mieux porté ce nom - de la fiction préhistorique grand luxe.

Mathieu Bonhomme - L'Homme qui tua Lucky Luke (Lucky Comics, 1er avril)
Il y a... une ambiance bizarre, fantômatique, dans cet album hommage non dénué d'humour mais dont le caractère spagh' ressort avant tout. C'est boueux comme dans un Django (le vrai), y a des grenouilles symboliques, une famille de rouquins véreux, une Laura Legs surprise et un vieux gunslinger malade et hanté nommé Doc. Y a aussi de fort jolies cases aux couleurs franches, un bon character design familier sans être imité (une erreur qu'avait commise la vraie série à la mort de Morris), et une histoire étrangement... réaliste ? L'Homme qui tua Lucky Luke me fait fait penser au Groom vert de gris ou au Journal d'un ingénu de Spirou, une expérience à part, déstabilisante, presque dérangeante, mais ô combien réussie. Un sacré bon western.

Mary et Bryan Talbot - The Red Virgin and the Vision of Utopia (Random House, 5 mai)
Le féminisme est peut être un sujet un peu facile et évident par les temps qui courent, mais la vie de Louise Michel est passionnante et le livre des époux Talbot est une sacrément bonne bédé (en passant, c'est toujours très rigolo de trouver ce genre de récit de la part d'auteurs anglo-saxons, mais pas chez nous). Ce qui est le plus intéressant, c'est la façon dont tout est présenté, au travers d'une rencontre entre deux femmes et de la discussion qu'elles engagent, de dissertations fictionnelles (on y parle science, politique, H.G. Wells et Mary Shelley) en souvenirs romancés de la vie de sa figure titre. Dessins (directement au pinceau, aquarellés, on voit le grain du papier, c'est magique) et dialogues (tout en nuances et en références) sont tout simplement fantastiques, et d'un sujet effectivement "un peu facile et évident par les temps qui courent", les Talbot sortent un récit biographique-mais-pas-que bourré de points d'entrées et de pistes de lectures, passionnant de bout en bout (mais vraiment le bout, les vingt pages d'annexes sont pleines à craquer), aux allures doucement rêveuses, entre exploration idéologique d'une époque et biographie révolutionnaire. Paru en VF chez Vuibert à la mi-septembre, c'est p'tet' bien la meilleure bédé de l'année, tout simplement.

Neil Gaiman - A View From the Cheap Seats: Selected Nonfiction (Harper Collins, 31 mai)
Honnêtement, pour tout ce que j'en parle et ce qu'elle m'influence, j'ai toujours énormément de mal à lire la fiction anglo-saxonne dans le texte en dehors du format séquentiel. Je finis toujours par me noyer dans les pages et les mots, à perdre le sens d'une phrase en cours de route, et malgré tout le bien que je peux dire de mecs pas traduits en français comme Norvell Page ou Will Murray, les affres de la narration anglophones me seront, je crois, à jamais nébuleuses. Les stats de ma liseuse (c'est pratique ces choses là) me disent que j'ai une durée de vie de 15à20pages/session sur un roman en anglais. Pas Plus. Une chose dont je ne me fatigue jamais, en revanche (et je pense que je peux remercier un net à 98% américain pour ça), c'est de lire des gens intelligents accumuler les lignes sur pourquoi tel ou tel truc. La sélection non-romanesque de Neil Gaiman, c'est exactement ça. J'adore Neil Gaiman, j'adore sa prose et ses bédés, il me fait penser à un genre de Tim Burton punk de la littérature, à mi-chemin entre horreur récréative et enfance contemplative (ou l'inverse), mais, genre, bon, sans les tics chiants (j'ai toujours trouvé Burton particulièrement balourd) et autrement plus versatile (de Beowulf aux Loups dans les murs, y a quand même un monde). Neil Gaiman est aussi de ces gens intelligents qui ont réfléchi leur(s) medium(s) avec beaucoup de justesse, de ces gens qui savent des trucs, et les lire réfléchir dessus est juste passionnant. Et moi, qui aborde avant-tout la chose littéraire comme un historien (au cas où le propos de ce blog ne serait pas encore clair), cette démarche ensemblesque et touche-à-tout me fait des trucs spéciaux dans mon cortex et alimente sans cesse ma propre recherche. A View From the Cheap Seats, référence aux places au rabais des stades de base-ball desquelles on distingue à peine le match, porte bien son nom, agglomérat sans véritable sens ni continuité de textes écrits au fil des années par un ex-journaliste devenu un des auteurs britanniques les plus respectés au monde. On y parle de Superman, de Ray Bradbury, de Will Eisner et de Dave McKean, de musique et de cinéma, part dans de longues considérations sur les contes de fées, sur l'art graphique et narratif, sur la construction d'un univers de fiction et la nuance subtile entre "vérité" et "faits", et examine sur une centaine d'essais, blogs, introduction de livres et discours plus ou moins (auto)réflexifs ce qui fait d'un auteur, quel qu'il soit, un auteur. Bourré de pistes critiques et littéraires plus ou moins genresques à explorer avec la juvénile exaltation du lecteur novice découvrant de nouveaux horizons, insistant avec emphase sur l'importance de lire et de se nourrir de ses lectures, A View From the Cheap Seats me rappelle aussi, surtout, pourquoi j'ai tellement envie d'écrire, quel que soit le sujet, quel que soit le moment, quelle que soit la raison.

Alex Nikolavitch - Eschatôn (Les Moutons électriques, 8 juin)
J'aime bien Alex Nikolavitch. On lui doit des trucs aussi variés que des historiques superhéroïques, des chroniques cosmologiques, et Spawn Simonie. C'est aussi un gars dont j'adorais lire les interventions y a dix ans de ça quand je passais 95% de mon temps internet sur les forums de Superpouvoirs. Alors quand je suis tombé par hasard sur ce bouquin, publié quelque part à la fin du printemps (la date exacte est sujette à caution) dans la Bibliothèque voltaïque, la collection random des Moutons aux titres à rallonge, inutile de vous dire que j'étais un poil carrément curieux. Surtout que le synopsis pue les influs du monsieur, concentré (et revendiqué) de pop sulfureuse à la croisée des chemins de Jim Starlin, Warhammer 40k et Lovecraft (et attention, hein, je dis Lovecraft comme dans "gros monstres dimensionnels à tentacules", pas comme "épouvante insidieuse et effondrement des réalités", Eschatôn est un space op' féodo-métaphysique à l'obscurantisme religieux bien bourrin, pas un conte horrifique de la Nouvelle-Angleterre). L'autre truc qui se sent à mort à la lecture, c'est les réflexes bédéastes et vulgarisateurs de son auteur, avec une narration tirant sur la voix-off de bulle carré, des ellipses hyperdécoupées et une tendance à la surexplication techno/théobabillante qui empêchent le récit d'être vraiment fluide (sans compter un style qui jongle brutalement et incessamment entre littéraire affecté et sensationnalisme explosif, et qui, s'il me rappelle avec délice la prose ampoulée du pulp des thirties, pourra surprendre par son apparente lourdeur). Difficile pourtant de bouder son plaisir tant le délire est grand, car Eschatôn est exactement ce qu'il promettait et même un peu plus, Nikolavitch trouvant dans cet épique planétaire aux héros fanatiques plongés dans des batailles strashiptroopiennes le temps de développer des sujets intéressants (voire un peu meta) et un univers salement intrigant. J'suis pas du genre à réclamer des suites (surtout quand l'épilogue laisse aussi peu de doute sur l'impossibilité/inutilité de l'entreprise), mais j'aurais rien contre deux ou trois autres aventures dans cette galaxie furieuse et violente où foi et science (ou science et foi?) ne font qu'un.

Jean-Michel Ferragatti - Les publications américaines en France, l'histoire des super-héros : l'âge d'or (Neofelis, 10 juin)
On oublie souvent qu'il y a un "avant-Lug" dans le domaine super-héroïque hexagonal, et voila un bouquin qui parle en détail des comics des forties, en français de France, dans des périodiques français de France ; un bouquin qui plus est fort élégant, en édition limitée dans un beau format bien lourd (il pèse un petit kilo) et avec une couv' de Jean-Yves Mitton bariolée et kitschoune comme il faut sur laquelle s'élancent le Fantôme d'acier, Judex, le Capitaine Marvel (le vrai) ou la Panthère blonde. A grand renfort d'anecdotes, d'illustrations croustillantes et de bavardages pour amateurs plus ou moins avertis, Jean-Michel Ferragatti (chroniqueur de "French Connection" sur Comic Box) entreprend de narrer aussi précisément que possible une aventure éditoriale complètement folle dans la gloire étoilée d'après-guerre (et de juste avant et de pendant aussi, un peu, mais surtout après), et le fait excellemment bien. J'ai lu ça comme un gamin auquel on raconte des histoires des temps d'avant, sans foncièrement apprendre bien plus que ma propre curiosité ne m'avait fait découvrir, mais j'aurais du mal à retenir ça comme un défaut : c'est didactique et plaisant, plutôt fourni, sans compter que la rareté même de ce type d'exercice complétiste en fait un objet quasiment indispensable pour un paquet de curieux. L'Histoire des super-héros (volume 1?) est un très très bon bouquin, entre checkup de collectionneur et piste de recherche en vulgarisation, à mettre, c'est précisément le but, entre toutes les mains.

Corinna Beckho et Javier Garcia Miranda - Aliens-Vampirella (Dynamite, 27 juillet)
2016 voyait le trentième anniversaire d'Aliens, et, comme Tarzan, difficile de passer une licence dans l'actu sans l'exploiter un poil. Ainsi, pendant que Dark Horse rééditait sa première "suite officielle" (depuis désavouée) au film de Cameron (un truc tout à fait excellent que je voyais pour la première fois en beau noir et blanc tramé des 80's d'origine et pas un scan jaunâtre en 50dpi, et paru en français chez Wetta quasi simultanément), Dynamite s'offrait une rencontre pour le moins étrange entre ce qui reste, en définitive, deux parasites extra-terrestres (mais aux portées ô combien opposées)... Et honnêtement, j'ai beau être super biaisé sur la littérature dédiée à la nosferatu en body-string rouge (celle attachée aux xénomorphes aussi, d'ailleurs), si on m'avait dit quand j'ai commencé à lire que ce truc serait de mon top annuel, je n'l'aurai pas cru, tant le concept même me paraissait abscons. Je veux dire, elle est immortelle, la madame, y a aucun risque, non ? Et pourtant. Situé dans le futur (y a aucune date mais aucun doute non plus), Aliens-Vampirella se passe sur Mars dans une station où "on a trouvé un truc bizarre", sensément en lien avec des vampires. On invite donc la sculpturale brune à y jeter un oeil, et ça part en sucette dans le quart de page qui suit. D'ailleurs, Corinna Beckho (une madame sympathique à laquelle 2016 doit aussi Lords of the Jungle featuring Tarzan and Sheena) a assurément eu la même réaction que moi à l'idée d'envoyer Vampi dans ce merdier, car... elle est la première personne infectée ! Elle survit, évidemment, mais la bête qui lui sort du torse aura droit à quelques upgrades bienvenues pour une course poursuite simple et terriblement bien troussée. J'ai souvent eu l'impression d'un mélange plus que réussi entre Doom et Underworld, avec un pan de mythologie vampirique plutôt chouette et de francs moments de baston acide qui font ressembler l'entreprise à la conjecturale adaptation séquentielle d'un hypothétique vrai bon film d'action fun, rythmé et enlevé, et surtout bien moins idiot qu'il n'y parait, avec juste ce qu'il faut de drame et de développement de personnages. En fait, le seul reproche que j'aurais réellement à faire à cette bédé, c'est que le graphisme soit aussi plat (propre, mais plat - JG Miranda est issu de l'école Zenescope, et c'est pas vraiment un compliment), bien loin de l'ambiance soufrée et pulp des superbes couvertures de Gabriel Hardman (qui avait par ailleurs déjà bossé avec Beckho sur Planet of the Apes)(et oui, "des" covers, parce que j'ai listé l'édition TPB, mais ce truc est originellement paru entre septembre 2015 et février 2016).

Liu Cixin - Le Problème à trois corps (Actes Sud, 6 octobre)
Huit ans. C'est le temps qu'il a fallu à l'héroïne du Problème à trois corps de Liu Cixin pour recevoir une réponse de l'espace, et c'est aussi celui qui fut nécessaire pour que "la révolution de la SF chinoise" parvienne en France, avec une hype terrible et un Hugo à son nom. Il a mis environ soixante pages à me convaincre qu'il était bel et bien ce que la critique en disait et qu'une telle attente n'était en rien imméritée. D'un début en pleine révolution culturelle aux balbutiements de l'ouverture à l'occident, Liu Cixin dresse un portrait cinglant de la politique chinoise sur fond de hard scifi particulièrement poussée (ou est-ce l'inverse?). Car voyez-vous, Le Problème à trois corps tire son titre (aussi bien chez nous qu'en VO) d'une équation gravitationnelle ultra velue, et il ne l'a pas volé, délivrant autant d'informations pratiques vérifiées que de pistes pour les démonter et d'applications farfelues, arrivant presque à faire des communautés scientifiques du monde autant de société secrètes (ce qui, quand on parle politique chinoise, sonne comme un euphémisme). Et quand un de ses personnages annonce gravement, au milieu de ce climat de secrets paranoiaques et à l'issue de ces soixante fameuses pages, que "quelqu'un est en train d'assassiner la science", c'est fini, il devient hors de question de lâcher le bouquin (ou alors, parce qu'on lit au lit au milieu de la nuit, ça force à se lever, à rallumer son ordi et à écrire trois mots sur le sujet - véridique). Je disais à propos de Cheap Seats qu'il me rappelait pourquoi j'écris, eh bien Le Problème à trois corps est l'illustration parfaite de pourquoi je lis : parce que ça me fait réfléchir à plein de trucs, sur plein de sujets différents, en même temps. Didactique, puissant, évocateur et imaginaire (y a même de longs passages oniriques en VR absolument délirants), je pense sincèrement que c'est la meilleure parution SF que j'ai lu depuis un sacré bout de temps (genre, depuis Planetary). Sans rire, j'ai aimé des tas de trucs très pop cette année, mais rien n'a réussi à me retourner le cerveau en m'exposant des tas de théories physiques, en me confrontant à une histoire politique et sociale particulièrement sombre dont l'occident ignore presque tout, et en m'offrant tout à la fois une intrigue homicide extra-terrestre haletante et complètement barrée, au point que j'en redemande. Ca tombe bien, Le Problème à trois corps est une trilogie.

Stjepan Sejic - Sunstone, volumes 4 et 5 (Image Comics, 24 février 2016 et 18 janvier 2017)
Je déteste citer des volumes de fin de cycle à la lourde continuité, je l'ai déjà dit, mais il m'aurait été impossible de ne pas finir sur Sunstone. Impossible. Cette série a, d'une manière ou d'une autre, rythmé mon année fictionnelle. Carrément. C'est que, découverte au coeur de l'hiver via les (trois premiers) volumes reliés par Image/Top Cow (et qui restent la manière la plus agréable de lire Sunstone, ne le cachons pas), la série de Stjepan Seijic est avant-tout un strip en ligne, lisible en entier gratuitement et sans limite sur son compte DeviantArt (avec une pagination tout à fait particulière qui rend l'original numérique au moins aussi intéressant que sa version "professionnelle", d'ailleurs, le modèle choisi par Sejic pour ses strips permettant des compositions verticales assez folles et leur adaptation au format comics offrant quelques variations rythmiques et narratives surprenantes), et moi, fébrilement, j'ai passé mon année à quotidiennement checker la page du monsieur en attendant un nouveau strip avant de filer m'offrir les reliures toutes prop' à leurs sorties. Finalement bouclé fin octobre (et compilé pour juste après les fêtes, et donc listé ici deux semaines à l'avance), ce soap au long court particulièrement attachant (huhu) s'avère, de très loin et à ma très grande surprise, être le meilleur et le plus incroyablement addictif truc que j'ai lu en 2016, tout sujet, support et genre confondu (et ça continue, puisque Sejic a enchaîné la suite, Mercy, dès décembre). Et j'en ai déjà tellement parlé que je pense ne plus avoir besoin d'expliquer pourquoi.


Mentions :
The Big Book of Science fiction des époux Vandermeer, cent cinq nouvelles de vingt neuf pays différents, plus de cent ans de SF dans plus de mille deux cent pages de bonheur. L'Homme qui mit fin à l'histoire de Ken Liu est littéralement le script d'un documentaire sur le voyage dans le temps, et il faut que quelqu'un réalise ce film.  Hellboy in Mexico, intrigant et exaltant interlude (Cthulhu du désert, quoi) qu'il aura fallu six ou sept ans pour compléter. Dessous la montagne des morts de Bones, une mignolardise française de la Première Guerre éditée par Sandawe, le "Kickstarter de la bédé". Wonder Woman: The True Amazon de Jill Johnston, probablement le plus intelligent (et touchant) graphic novel dédié au personnage cette année (et avec le film à venir, y en a eu un paquet). Lucky Penny est une bédé qui n'a AUCUN intérêt si ce n'est celui de vous coller un grand sourire sur les lèvres (et c'est un compliment). Black Magick de Greg Rucka et Nicola Scott, policier fantastique où la fliquette est la sorcière, excellent en tout point sauf un : c'est une série continue et donc ultra dilatée (seule la "première partie du premier arc" est sortie). Dans le même ordre d'idée, le premier volume de l'adaptation du Ravage de Barjavel par Morvan et Walter mérite plein d'attention et l'Injection de Warren Ellis et Declan Shalvey (où des posthumains hackent la réalité et créent une singularité de fiction bien réelle - si, c'est le plot, Warren Ellis, hein) s'avère un délire tout à fait excellent, mais on reparlera de ces deux séries quand leurs conclusions seront sorties (l'an prochain, with hope).  La double intégrale de La Patrouille du temps chez Belial, avec des dessins de Caza dessus. Et de toutes les tarzanneries de l'année (ça aussi y en a eu un paquet), s'il ne vous en fallait qu'une seule, ce serait l'édition complète du run de Joe Kubert publié chez Dark Horse au milieu de l'été ; c'pas neuf (parution originale entre 1972 et 74), mais c'est tout simplement la meilleure bédé jamais consacrée au seigneur des singes. J'ai dit.

J'en profite aussi pour balancer en vrac quelques mentions 2014/2015, à commencer par (enfin!) At the Earth's Core de Bobby Nash et Jamie Chase, dont la qualité narrative est plus que discutable mais les artworks absolument fantastiques. Alex+Ada, because I really am a sucker for scifi romance. Le retour de Bob Morane en bédé, violent (trop) et intrigant (très), malheureusement cours-circuité avant d'avoir pu construire quoi que ce soit. L'Epée brisée de Poul Anderson pour sa première traduction française, soixante ans après sa sortie. L'Encyclopédie du western 1903-2014, pavé bivolume absolument dingue signé Patrick Brion, un monsieur que j'ai cru comprendre ne pas avoir une réputation très flatteuse dans le milieu à santiags mais qui signe là un effort exhaustif tout simplement fantastique (et y a des repros de journaux d'époque en bonus de la classe). La nouvelle Schrödinger's Gun de Ray Wood publiée sur Tor.com. Et le bouquin débile de Nanarland mérite mention, rien que sur la forme (c'est une putain de cassette ! avec sa jaquette et tout !)


Et l'an prochain ?
LES INTEGRALES DE CLARK ASHTON SMITH CHEZ MNEMOS ! (Pardon...) Les deux derniers épisodes de Tarzan on the Planet of the Apes, débuté en octobre et qui finira dans le top, j'annonce. Les deux premiers volumes de Captain Future (Caaaaapitain'flâm par chez nous) chez Belial Pulp, qu'il est hors de question de rater. Norse Mythology de Neil Gaiman, une autre collection, plus ciblée celle-ci, qui m'a l'air tout aussi indispensable que Cheap Seats (et, paraissant début février, sera peut-être même ma première lecture 2017). Je veux une VF d'Infomocracy de Malka Older, que quelqu'un s'occupe du Binti de Nnedi Okorafor, et bien évidemment la suite du Problème à trois corps de Liu Cixin. Pourquoi pas le tome 2 du Caravage de Manara, aussi, conclusion de la vie romancée de ce Zorro-artiste-peintre que j'attend depuis quelque chose comme un an et demi maintenant ?
Et ça n'arrivera jamais, mais çaCa c'est un truc génial, la Folio Society devrait traduire ses bouquins, je veux ça en français, moi, même si c'est juste pour faire beau dans la bibliothèque.

lundi 25 juillet 2016

Serge Lehman et le pulp français

Avant toute chose, sachez que les bandes dessinées dont il est question ici sont tout simplement fantastiques et qu'elles méritent toute votre attention. De ce fait, je n'essaierai en aucune manière de les résumer ici, et si je pense que mon développement peut, justement, vous donner envie de les ouvrir, il est en vérité plus intéressant si vous savez exactement de quoi je parle.
Lisez Serge Lehman avant cet article, ou après, à vous de choisir, mais lisez-le.
Lisez La Brigade chimérique, travaillé avec son compère Fabrice Colin et qui se chargeait, entre 2009 et 2010, de ressortir de la naphtaline de vieux héros comme le Nyctalope et des auteurs oubliés comme Maurice Renard dans un grand délire pré-Deuxième Guerre bariolé de superscience complètement pulp. Lisez les quatre tomes de Masqué, où dans un futur indéterminé Paris se trouve un nouveau héros sorti tout droit de la cave du Fantôme de l'Opéra, ou L'Oeil de la nuit, Nyctalope-en-tout-sauf-de-nom dont la conclusion vient de paraître chez Delcourt, voire Metropolis, qui attend son ultime volume pour cet automne, glaçante évocation d'un âge d'or continu dans une Europe où la Belle Epoque n'a jamais pris fin.
Ceci étant dit, de quoi ça parle exactement, le pulp de Serge Lehman ?


Il y a dans l'ensemble cette oeuvre des trucs géniaux dans tous les sens, mais le vrai tour de force, en fait, c'est que chaque série participe au tout (sobrement nommé "Hypermonde") de son auteur.
Presque, j'aurais tendance à dire qu'elle n'a justement de réelle qualité que dans son ensemble.
Il faut dire qu'au delà du sous-texte et de mon propre plaisir à fouiller dans le qui-est-qui, La Brigade chimérique est une série qui me laisse particulièrement circonspect. Se présentant comme hommage autocontenu de ses deux auteurs à une époque révolue de la littérature française, elle partait d'un point indéterminé au passif ultra-complexe et se terminait entre deux réalités qu'il était assez difficile de réellement imaginer. Elégamment pensée mais trop fortement connotée par son évocation surhumaine du nazisme et finalement coincée par son héros simili-amnésique, sans réelle possibilité d'expliquer les choses, elle sert à mes yeux plus d'introduction aux concepts qui feront l'univers de Lehman qu'elle ne fait figure d'histoire complète. Il manque des choses dans La Brigade chimérique. La série lance des pistes, assemble quelques briques littéraires avec plus ou moins de justesse et de succès, et pose au final plus de questions qu'elle n'amène de réponses. Il lui fallait donc étendre son univers pour exister, et se débarrasser du du poids du contexte Nazi et, surtout, de celui de la blague littéraire omniprésente, inconsidérablement grisante quand on connait le contexte, mais qui empâte sérieusement le récit de la Brigade. Par chance, il ne faudra pas attendre bien longtemps pour que Lehman s'y lance, seul, cette fois. Avec Masqué, L'Homme truqué (tiré des écrits de Maurice Renard et servant de préquelle à La Brigade chimérique) et surtout L'Oeil de la nuit, Lehman crée réellement un monde, référencé, certes, mais qui n'appartient qu'à lui (auquel on pourra ajouter le 1939 alternatif de Metropolis, mais sa genèse est assez différente), recréant contexte et continuité historique afin d'en explorer toutes les possibilités.
Si l'on considère le 1939 de La Brigade chimérique comme présent, Masqué en est un futur dystopique, Metropolis une alternative utopique désenchantée, et L'Oeil de la nuit (qui est réellement le (jeune) Nyctalope de La Brigade chimérique et de L'Homme truqué, il n'a perdu que la "licence") est un passé en forme de point d'ancrage, genèse de toutes les autres séries.
S'y développe un monde ellisien et transhumaniste dans le procédé, mélangeant fiction et réalité (et les héros de chaque "dimension"), dans lequel Paris, véritable personnage, peut se transformer en dictature cyberpunk (avec l'hologramme de Fantômas par dessus la Basilique du Sacré Coeur) et être un nexus dimensionnel druidique en même temps. La ville a une place terriblement importante dans les bédés de Lehman, et se fait le vecteur principal de l'intrigue (des intrigues, plutôt). Berceau du futurisme et du surréalisme, point de départ de "l'âge du radium", littérature, philosophie, magie et science s'y imbriquent, et de son sein émerge un héros (Nyctalope/Oeil de la nuit) constantinien, à la fois savant et golem, sauveur et destructeur, un personnage qui sort de sa coquille et comprend des choses qu'il savait presque naturellement. Il a vu la mort, il connait sa place dans l'univers, il a toujours eu les compétences morales et intellectuelles et il a maintenant la capacité physique de les mettre en action, mais se trompe finalement de chemin et s'efface lui-même de l'histoire, symbole d'un pan magistral de l'histoire oubliée du pop du début du siècle... Mélangeant férocement histoire et fiction au point d'être, certes, plaisant à lire, mais totalement opaque sans connaissance réelle de l'un ET de l'autre, l'Hypermonde de Serge Lehman, c'est un peu le Planetary français.
Là, j'ai sorti mon gros mot, mais sans rire, je ne vois aucune autre comparaison valable.

Peut-être, et je n'en serais à vrai dire aucunement surpris, vais-je chercher un peu loin. Peut-être suis-je aussi trop marqué par mes lectures et mon goût prononcé pour Warren Ellis. Ouvertement, Serge Lehman vise plutôt Alan Moore et sa Ligue des gentlemen, le projet initial de La Brigade chimérique tablant sur un Wold Newton à la française (et me rappelant le projet Shadowmen (2005), qui avait donné naissance aux Compagnons de l'ombre, un hommage anglophone aux héros français sous la direction des époux Lofficier), mais le traitement et les sujets sont à mon sens purement ellisiens, meta jusqu'au bout des tuyaux, croisant les auteurs avec leurs fictions, impliquant profondément l'histoire, celle littéraire et celle avec un grand H, de la France et du Vieux Monde. On n'utilise pas simplement "des personnages" dans une JLA british du XIXeme siècle en proie à des menaces purement fictionnelles. Moore est un auteur ultra réflexif sur son média, capable de le transformer en monstres tentaculaires particulièrement impressionnants mais, en définitive, résolument autocentrés, faits de partis pris narratifs et de déconstructions de mythes. L'Hypermonde de Lehman va au delà, impliquant le hors-livre, la dimension d'oubli d'un travail littéraire dans le temps autant que l'oubli de ses héros par la fiction elle-même. Ces mondes imaginaires sont imbriqués les uns dans les autres et dans le notre, tout se croise, parfois jusqu'à la faute, noyant le sujet dans la référence.
Il faut aussi dire que le sujet en question a besoin d'espace pour s'exprimer. S'il est bien évidemment question de remettre des héros oubliés à la place qu'il auraient pu/du occuper dans notre histoire éditoriale, il s'agit avant tout de le faire dans leur propre contexte fictionnel. Et libéré de l'emprise de son propre mirage, Lehman développe une série d'univers qu'on imagine facilement temporellement liés mais suffisamment différents pour exister de leur propre droit, et si tout se croise, disais-je quelques lignes plus haut, ce croisement se fait dans un éther magique (le Plasme) qui baigne le tout dans une semi-conscience d'un autre monde, ou plutôt d'une autre échelle. Et c'est là qu'on en revient aux sujets transhumanistes. Ellis imagine ses century children comme le système immunitaire de la Terre, et j'ai du mal à ne pas voir les héros "choisis" par le Plasme comme un élément tout à fait semblable. le Plasme de Lehman, c'est la Plaie d'Ellis, l'un préférant une origine magique inexpliquée (et inexplicable) à la théorie hard-SF ultra pointue de réalité parallèle de l'autre, mais le résultat est le même : c'est la clé de tout, et surtout le coeur de tous les pouvoirs. Chez Lehman, la magie va et vient, crée des surhommes quand le moment s'en fait sentir, et du rassemblement héroïque antinazi de La Brigade chimérique naît le futur de Masqué, dont le scénario étend le concept en expliquant, en compagnie de L'Homme truqué (qui fut publié en parallèle de la conclusion de Masqué), une part du mystère qui entoure le monde de Lehman (et le renvoie, encore une fois, directement au notre par la même occasion). Le "Masqué", héros sans nom né d'une cave fantôme (-as ou de l'Opéra?) et ressemblant curieusement au Fulguros de Brantonne, promettait à son Paris futur le retour de héros et d'individus aux capacités proches des siennes, et le Nyctalope (enfin, l'Oeil de la nuit) devient une espèce de prophète magique et scientifique, nexus à forme humaine dont la nature autant que la connaissance font le premier maillon d'une longue chaîne de transhumains aux pouvoirs plus ou moins hasardeux, parfois magiques, parfois fabriqués par l'homme, toujours dans un but précis : protéger "la ville", espèce d'inconscience collective que Lehman fait de Paris et qui guide chaque héros au fil de leurs aventures. Là est tout l'intérêt de Metropolis, vaguement présentée dans le 1939 de La Brigade chimérique et qui prend forme, dystopique et uchronique, dans sa propre série, comme un monde parallèle où elle aurait réussi à se "sauver" de la folie des hommes. Il est à ce titre intéressant de noter que Metropolis est précisément l'origine de tout le projet de Lehman, les hasards artistiques et éditoriaux faisant de la bande dessinée publiée actuellement une version repensée à la lumière de la Brigade d'un roman resté inachevé.

Tout ce qu'il manque pour faire de l'Hypermonde un Planetary à la place de Planetary, c'est un contexte contemporain et un regard "du futur" sur les actions décrites, une optique allant au delà du jeu de la référence et du manifeste "voici ce que nos super-héros étaient, rendons-leur la place qui leur revient". Ce n'est évidemment pas le but. Lehman crée un univers multisérie dans lequel on trouve facilement des passerelles, mais dont chaque épisode est parfaitement indépendant et sur lequel ses héros n'ont aucun recul, leurs luttes internes tournant presque à l'enfantillage. Le regard extérieur et completionniste, c'est uniquement celui du lecteur. Personne ne sait vraiment tout et/ou est immortel chez Lehman, ces gens sont juste les héros de leur temps, des héros qui, contrairement à ceux de notre fiction oubliée, laisseront une trace dans le monde à rebours du scénariste, comme exploré dans Masqué. Et puis Lehman a l'avantage de ne pas avoir à cacher les noms, lui : en dehors du Nyctalope pour lequel un ayant-droit s'est réveillé par magie en 2014, tous sont dans le domaine public ou presque.
Et je ne peux pas m'empêcher de voir dans le Nyctalope la personne même de Lehman, premier super héros made in France et annonciateur de leur retour, protecteur magique et scientifique de la capitale...


Car là se trouve, au delà de tout le blabla metatextuel dont je viens de vous faire part concernant les séries en elles-même, toute la magie de Serge Lehman : faire revivre des personnages que, avouons-le, nous ne connaissions pour la plupart absolument pas, et qui font pourtant partie intégrante de notre héritage fictionnel. A peine ont survécu Arsène Lupin et Fantômas, et encore, pas toujours sous une forme flatteuse (Lupin est toujours resté égal à lui-même, mais si vous pensez que Fantômas est un rigolo avec un masque bleu qui fait faire des grimaces à Louis De Funès, vous êtes loin du compte), et à l'heure où les superpouvoirs sont l'apanage des héros nord-américains, il est aussi très agréable d'avoir une ou deux séries nous rappelant que, non seulement il en existe des français, mais surtout, qu'ils étaient là les premiers.
C'est le sujet premier de La Brigade chimérique, ouvertement sous-titré "la fin des super-héros européens", et la métaphore est filée dans chaque série. Le Nyctalope s'en fait le prophète idéal, prototype qu'il est d'environ tous les héros qui suivront : il a le premier "super-pouvoir", est un homme loyal, juste et bon, mais n'arrive à rien seul et sait admirablement bien s'entourer, tout comme sauront le faire les premiers grands héros américain, le Shadow (en 1931) et Doc Savage (1933).
Soyez curieux, lisez quelques interviews du monsieur, et lisez ses bédés. Il y a, dans cette étrange et autoréférencée remise en contexte, une envie fière et parfois un peu vaine de remettre les grands héros tricolores sur le devant de la scène, mais surtout un véritable amour et une réelle connaissance des personnages en question. Sans rire, même le fait de mêler de vrais personnalités aux aventures des différents héros n'a rien d'innocent : la première aventure même du Nyctalope, en 1911, comptait parmi ses personnages secondaires Camille Flammarion et Maurice Reclus, qui accompagnaient carrément le héros dans sa conquête de Mars.