Relisant de vieilles découvertes et deux-trois mails et échanges divers via messagerie instantanée et forums, je fus soudain prit de l'envie de digresser en tout sens sur un de mes auteurs favoris,
Norvell W Page.
J'étais, en fait, retombé sur
Flame Winds et
Sons of the Bear God,
deux aventures Conanesques mettant en scène un surprenant Prester John
(le prêtre Jean par chez nous) en slip à fourrure. Une vision pas moins
fantaisiste que celle d'un royaume chrétien d'orient
dirigé par un prêtre guerrier,
si vous voulez mon avis, et savamment mise en place par quelques
détails historiques et linguistiques avérés (quoi qu'incomplets) qui
replacent le personnage non pas au XIIIème mais au Ier siècle Après John
Carter. Le reste n'est que légendes, et Norvell W Page, auteur du
Spider et d'un bon paquet de
pulperies des 30's, se propose de nous conter l'une d'elles.
Une des choses les plus intéressantes dans ce diptyque, au delà du style
inimitable de l'auteur, c'est le soin évident avec lequel est
réinterprété dans un monde antique et fantastique tout ce qui fera plus
tard l'aura du personnage. Entre les animaux géants et les tribus
sauvages, on verra ainsi John (ou plutôt "
Wan Tengri", en langue mongole, d'après Page surnommé Prester John d'après un mot grec
désignant les puissantes tempêtes qui ballaient la Méditerranée, mal
traduit des siècles plus tard par les croisés) se balader avec un
étrange talisman de bois et prier avec ferveur le Dieu inconnu
"Christos". Deux petits détails parmi d'autres qui, mêlés aux
proportions épiques de l'aventure (il conquiert un royaume, après
tout), permettent de replacer le personnage dans un contexte historique
vraisemblable, quoiqu'inévitablement romantisé.
Notez que les croisées crurent, en découvrant son histoire, qu'il leur
était contemporain et étaient fermement convaincus qu'il les aiderait
dans leur quête. Une origine qui sera reprise par Stan Lee et Jack Kirby
en 1966 lorsqu'ils recréèrent le personnage pour Marvel dans les pages
des
Quatre Fantastiques : ici, Prester John fut un ami et conseiller de Richard Coeur de Lion (auquel il montera la voie vers Avalon).
Longtemps, j'ai cru que ces deux romans n'avaient jamais traversé l'Atlantique, restant, tout comme le
Master of Men, à jamais inconnues du public francophone. Quelle ne fut donc pas ma surprise, un jour, de découvrir que si, en fait,
ça avait été traduit.
Et attention, hein, c'est pas du p'tit lait : les deux romans réunis
dans un gros volume à couverture rouge du meilleur effet, traduction par
rien moins que
Jacques Parsons (
Le Cycle des Epées de
Lieber, c'est
lui), illustrations couleur de
Philippe Caza (contributeur de
Metal
Hurlant, auteur d'une chiée de couvertures -notamment une superbe
Jirel de Joiry- pour le Livre de Poche et, entre mille autres choses, designer sur le
Gandahar de
René Laloux ; il y reprend d'ailleurs le style utilisé pour
la couverture de
Galaxie #85 (1971), dédiée, déjà, à Jirel), tirage limité à 5500 exemplaires réservé aux membres d'un club...
Evidemment, j'ai tout de suite cherché à me procurer la chose.
On en trouve sur Priceminister à des prix relativement compétitifs compte tenu de la rareté du machin.
Il m'a toutefois fallu m'y reprendre à deux fois pour enfin posséder la chose. A ma première tentative, j'ai failli m'étrangler en découvrant un pseudo mot d'excuse
dedans, genre "je suis désolé, alors que je l'avais sorti pour vous
l'envoyer mon fils de 4 ans a dessiné dessus". Une superbe, que
dis-je, fantasmatique gribouillure AU FEUTRE noir barrait la belle
couverture en travers de la flamme et maquillait le bas de l'objet en une
espèce d'oeuvre pseudo-pop de mauvais étudiant en Arts. Rapidement, je négociais un
renvois et recevait, quelques jours plus tard, un volume en parfait état.
L'intérieur, lui, m'a conquis d'entrée. Illustrations sublimes, noires et blanches teintées du roux de la chevelure de son
héros, traduction impeccable, un bonheur. Evidemment, j'y retrouvais la patte de Parsons, avec des tournures adaptées sur un modèle assez proche de ses Lieber. Pour qui n'a jamais
lu Page qu'en anglais, il peut être très étonnant de le voir traduit en
français avec un lyrisme et une sensibilité très 60's. Je m'en doutais, les Tarzan de Parsons sont aussi très chantants, mais ça reste surprenant. La différence de genre joue aussi. Norvell Page, je le connais surtout sur du polar ou assimilé. Son écriture est riche en tension et en belles tournures mais reste assez sèche, très descriptive et pauvre en "ambiance". Ce côté assez froid est renforcé par l'usage d'un vocabulaire affecté au possible qui crée un décalage très marqué entre le rythme de l'action et le temps qu'on met à la lire. C'est ce qui fait tout l'intérêt de Page mais c'est aussi là, à mon sens, que se pose le problème majeur de la saga du Prêtre Jean : s'il s'accorde parfaitement avec le côté
dandy du Spider, ce style ampoulé prend sur de la
fantasy des airs lyriques un peu vains. Quoique... Tout reste une question de point de vue, et tout cela est peut-être bien volontaire : Wan Tengri apparait en effet très vite comme un personnage outrageusement omnicompétent, au point d'en toucher, déjà (on n'est qu'en 1939), à la parodie. Attention toutefois, on n'est pas dans les
Novaria de
Sprague de Camp et d'humour il n'est aucunement question. La parodie ne se fait que dans la tête du lecteur. Le récit est ainsi violent et aventureux comme comme toute bonne Conanerie de l'époque, foncièrement premier degré, mais il est impossible de ne pas tiquer devant les exploits de ce fougueux rouquin, verbeux et héroïque à l'excès. Il y a aussi derrière tout ça le spectre de cette arrière-pensée puritaine typique de la fiction américaine du début XXeme, où régnait la figure de l'
alpha male inébranlable, dispenseur de la justice républicaine. Une image qui fait d'ailleurs tout le sel de la période et qu'on
retrouve aussi bien chez Page que chez Burroughs et Lieber. Dans le cas présent, la chose est d'autant plus parlante que, je n'ai de cesse de le répéter, Parsons ayant aussi traduit Burroughs
et Lieber, il y a une grande homogénéité de style dans ces parutions françaises.
Notez, au rayon des coïncidences amusantes, que les deux sagas
fantasy, celle de
Prester John et celle de Fafhr et du Souricier, sont apparues
quasiment en même temps dans les numéros de l'été 1939 du magazine
Unknown. The Flame Winds de Page à partir de juin, rejoint au mois d'août par le
premier épisode de
Two Sought Adventure de Lieber (nouvelle qui sera
retitrée
The Jewels in the Forest et publiée dans le deuxième volume des
rééditions actuelles).
Autre découverte sympathique,
Roy Thomas a adapté les deux romans de Page dans ses
Conan.
Flame Winds
entre les #32 et 34 et
Sons of the Bear God du 109 au 112.
Un rapide aparté qui me permet de glisser qu'à mes yeux, Howard, Burroughs et Page forment une espèce de sainte trinité du Pulp.
Si les deux premiers sont mondialement acclamés, Page fait partie de ses auteurs qu'on ne connait pas en France, et ce essentiellement parce
qu'il écrivait principalement sous un pseudo collectif (Grant Stockbridge) des romans
anonymes pour un personnage typiquement 'ricain.
Le Spider, c'est un des nombreux émules du
Shadow, du justicier
pré-Batman typiquement New-Yorkais de l'époque. En France, tout le monde
s'en fout. Aux Etats-Unis, par contre, une fois débarrassé du pseudo
éditorial derrière lequel on publiait le Spider, il est vite devenu un
des auteurs de polar les plus connus. Il faut dire que Norvell Page était un grand malade, il écrivait comme une bête. A sa période la plus prolifique, il pouvait
pondre quatre ou cinq romans du Spider par an et trouver le moyen
de s'en faire deux ou trois originaux sur le côté. Une machine.
Du coup, on voyait de ses histoires un peu partout dans les magazines
pulp et nombreuses de ses idées ont fait du chemin dans l'imaginaire
collectif 'ricain de l'époque.
Par exemple, en décembre 1939 sortait un
des numéros les plus connus et prisés du Spider,
Satan's Murder
Machines. Dedans, Page imaginait des robots radiocommandés meurtriers et dévaliseurs de
banque. Deux ans plus tard, le 28 novembre 1941, débarque
sur les écrans de cinéma
le deuxième épisode du Superman des frères Fleisher,
The Mechanical Monsters, avec exactement le même concept.
Les Fleisher ne s'en sont d'ailleurs jamais caché. Ce robot très particulier est une vision qui est restée très vivace dans l'imaginaire
retro-moderne. On revoit ce genre de robots dans
Sky Captain and the
World of Tomorrow, par exemple. Même Miyasaki y fait allusion dans
Le
Château dans le Ciel.
Et y a plein d'autres trucs géniaux dans les pages de Page (huhu).
Toujours dans ses
Spider, il a été imaginer une arme à mi chemin entre
la radio et l'aimant pour faire "fondre" les structures métalliques des
immeubles (
The City Destroyer, 1935, de très loin mon épisode favori) ou
carrément écrit sa version du nazisme dans une trilogie terrifiante
(dite "
Black Police trilogy", rééditée en 2009 sous le titre
The Spider
vs the Empire State, introuvable en France -et que vous trouverez parmi mes liens dans la colonne de droite-). Dans ces épisodes, New
York devenait une sorte de prison hypertotalitaire soumise à une loin
martiale délirante et surveillée par d'inquiétantes tours de guet... Si
ça vous rappelle
un film de
John Carpenter avec Kurt Russell dedans,
c'est normal.
De quoi réhabiliter un personnage qui, à en voir les illustrations de couvertures, n'est qu'une pâle copie du Shadow ? Oui... Et non. Tout à la fois. Celui qui sort réellement gagnant, c'est Norvell Page.
Le Spider, en lui même, est un personnage sans aucun intérêt. c'est
vraiment une copie quasi carbone du Shadow (du Shadow de papier,
s'entend, il y a aussi un Shadow de la radio, avec des pouvoirs
psychique et hypnotiques qui pète carrément plus la classe). Ce qui fait
du magazine
The Spider un truc absolument dantesque, c'est la folie de
son auteur. Il était un des rares à l'époque à décrire les dommages
causés sur les vies des civils innocents par le combat de son héros.
The
City Destroyer est assez saisissant à ce niveau là, avec un niveau de
destruction proprement hallucinant qui a prit, dans l'imaginaire américain, une force d'autant plus forte après les évènements du 11 septembre 2001 (car oui, l'Amérique a ressorti touuuuutes ses oeuvres de fictions où New York passait à l'as suite à ça comme une sorte de mémorial rétroactif un brin morbide... L'Amérique...)
Néanmoins, fidèle et intrépide lecteur, si tu comprends un brin l'anglais et que tu veux lire du Spider de qualité, je te conseille deux rééditions en fort beaux volumes :
City of Doom et
Robot Titans of Gotham
par Baen Books, avec de superbes
covers de
Jim Steranko (le mec qui a mis
du pop-art dans les comics Marvel). Chanceux tu
seras,
Robot Titans of Gothan contient
Satan's Murder Machines et
City
of Doom doit son titre au
City Destroyer.
(notez que les liens vous guiderons vers
les grands formats brochés, c'est plus cher que la version poche, mais
l'objet est plus joli et confortable -les volumes sont assez épais-.
Perso, j'ai racheté les deux en broché après avoir trimballé
City of
Doom en petit format pendant des plombes)
Aussi, ce qu'il y a d'extrêmement intéressant avec ce
personnage, c'est le nombre de "vies" qu'il a eu au fil du temps.
Parti du
pulp, il y a eu
un serial en 1938 où le personnage se retrouvait vêtu d'un étrange costume kitsch à souhait. Dernièrement
Dynamite a ressorti ce costume pour un nouveau comics.
Rayon
comics, justement, le Spider a eu droit à plusieurs séries chez
Moonstone Books
dans les années 2000. Moonstone avait ceci d'intéressant que ce n'était
pas un vrai éditeur de
comics à la base (ils ont commencé en publiant
des rééditions du
Phantom,
un autre héros des 30's de l'
awesome, mais qui vient des
daily strips
des journaux, lui), aussi ils ont ajouté à leur collection des
adaptations en
graphic novels "
cinémascope" de certains épisodes de Page (dont, encore une fois,
Satan's Murder Machines, retitré
The Iron Man War)
et deux (je crois) recueils de nouvelles totalement inédites par une
jolie collection d'auteurs. Ce qu'il y avait de cool avec le Spider de
Moonstone, c'est qu'ils avaient repris quasi à la lettre le look des
covers du
pulp (qui, pour la petit histoire, étaient volontairement "
Shadowisées" pour l'effet
marketing, en dépit du texte : les descriptions de Page font du déguisement du Spider un personnage
certes capé et chapeauté, mais surtout bossu et difforme). Chez
Moonstone, ils sont allés à fond sur l'
image de vampire que les artistes de couverture des 30's utilisaient. Pour ne citer qu'elle, la version de
Dan Brereton (
cover artist sur le comics de Moonstone) est superbe.
Ma version favorite, néanmoins (en dehors de l'originale de Page, s'entend), c'est une
adaptation futuriste aux accents retro-cyberpunks assez surprenants par l'inimitable
Tim Truman.
Je pourrais en rajouter, notamment sur les
rééditions de la lose des 70's, parler du travail de Page en tant qu'éditeur, de l'impact de Wan Tengri sur la
fantasy moderne (Lyon Sprague de Camp en fait un des papes), mais nous en resterons là.
Aussi concluons, si vous le voulez bien : lisez
Norvell Wordsworth Page.