mercredi 18 mai 2016

Jour 17 – Le vilain le plus inutile ?

Le Pilleur ?

LIES ! 

Ce méchant de Spider-Man (raaah! encore Spider-Man?!) sera, je pense, à jamais le premier nom qui me viendra en tête quand on me parlera de vilains incompétents à un niveau résolument comique. Le Pilleur (The Looter, en VO) est sensé avoir reçu une force surhumaine ou un truc du genre après avoir respiré le gaz d'une météorite. Une origine aussi basique qu'inutile, puisque le monsieur n'a jamais, dans mon souvenir, était plus balèze que son maigre physique (il doit faire 1m70, max) le lui permettait. En revanche, il a souvent su s'équiper de gros canons bien ridicules et s'habiller avec la classe absolue d'un anglais bourré, de rose et de blanc.
Quoique les trois cases qui lui soient allouées dans Dark Reign soient particulièrement drôles, son apparition la plus mémorable restera pour moi celle par laquelle je l'ai découvert (et que j'ai mis deux heures à retrouver pour pouvoir écrire ce post, bien plus de temps que ce personnage stupide n'en mérite) : une backstory d'Amazing Spider-Man Annual 26 (publiée en France dans Nova 196) qui servait de roll call des vilains du tisseur et laissait le pauvre Pilleur comme triste dindon d'une farce qu'il se posait, au final, à lui-même.


Sur une "histoire" de trois pages, il faut quatre malheureuses cases à S-Man pour s'en débarrasser tout en le vannant copieusement. Oui, ce mec est nul. Plus nul encore que le Wrecking Crew.

mardi 17 mai 2016

Jour 16 – La bédé/scène de bédé la plus drôle ?

Prendre une bédé humoristique aurait été d'une facilité effroyable. Pourtant, placer Kevin & KellCalvin and Hobbes ou le fantastiquement mignon Phoebe and her Unicorn (assurément mon strip du moment depuis... 2013?) était diablement tentant. Et ç'aurait été de la bédé américaine. Mais il y a une série dont je voulais parler, une série brillante par la démesure de sa bêtise auto-référencée, une qui le fait en plus sans recourir à l'agaçante ficelle du brisage de quatrième mur, mais qui se moque d'elle-même comme rarement. Cette série, c'est Nextwave.



Nextwave était le numéro 80 de ma liste des 100 trucs cool en bédé. Nextwave, c'est sorti en 2006, et c'est le comics de super-héros pour les dominer tous, le truc le plus fou (et foutraque) que j'aie jamais lu sur le genre, rien que ça. En même temps, il est signé par Warren Ellis (dont je reparlerai), un auteur que j'aime inconsidérément et qui, sans donner l'air de trop y toucher, est un spécialiste de la série autoréflexive un brin méta. Il avait fait ça sur Hellblazer, s'en donnait à coeur joie sur Planetary, et sur Nextwave, c'est la grande récré, bien aidé par le trait sans retenue d'un Stuart Immonen déchaîné.
Bombardant une équipe de seconds-couteaux nullissimes sous les (contre-)ordres de Dirk Anger, la version Tex Avery de Nick Fury, dans une quête absconse pour arrêter l'invasion des hommes-brocolis, détruire une armée de koalas anthropophages, stopper un flic transformé en Gundam par un extra-terrestre et d'autres imbécilités de ce genre, Nextwave, c'est bête. Délicieusement, absurdement et volontairement bête. Et c'est absolument génial.
Le pire (ou le mieux, tout dépend d'où vous vous placez), c'est qu'Ellis arrive à rendre ses personnages tout à fait crédibles malgré le ridicule des situations. Son équipe a une certaine vie et, de par le statut même de ses membres (une bande de losers majuscules), il crée une dynamique toute particulière. Sans compter des méchants complètement abusés parodiant plus ou moins clairement les plus grands adversaires des plus grands héros et des caméos outranciers absolument délicieux. Le délire est gamin et régressif, mais malin, Warren Ellis sait ce qu'il fait et ça se sent : on est en plein superhéroïsme d'alors, totalement raccord avec les autres séries Marvel (la série fut publiée à cheval sur l'évènement Civil War), et c'est justement l'écart entre le sérieux verbeux des New Avengers (pour ne citer qu'eux) et le royal bonkers de Nextwave qui rend cette dernière spécialement intéressante... Et attachante.


Oh ! Et ils ont une theme song, aussi !


His name is the captaaaiiiin !

lundi 16 mai 2016

Jour 15 – Une image de la bédé que tu lis en ce moment ?




"La suite du film dans une bédé explosive." C'est ce que vendait l'accroche de Dredd: Dust, publié en cinq parties entre janvier et mai dans Judge Dredd Megazine en Angleterre et actuellement en cours de parution chez IDW aux Etats-Unis, et à propos de laquelle je suis plus que circonspect.

C'est que, pour cette troisième aventure située dans l'univers du film scénarisée par Arthur Wyatt (les deux précédentes étaient franchement bonnes), on est plutôt loin de l'ambiance tendue et claustrophobique (re)créée par Pete Travis puisqu'on transporte ici Dredd (flanqué du Juge Conti, qui joue, sans les pouvoirs psi, le rôle d'Anderson) au beau milieu de la Terre Maudite, sur les traces d'un étrange tueur aux pouvoir surprenants : il maîtrise le vent et peut créer des tempêtes de sable sur commande.
De fait, quoique ce soit troussé comme un polar à poursuites plutôt pas vilain, ça fait très TRES super-héros, et c'est à la fois une grosse faiblesse et une intrigante qualité. Faiblesse parce qu'on est complètement à côté de la plaque avec le propos très terre-à-terre du film, et qualité parce que, même dans le délire bariolé complètement wacky de son 2000AD d'origine, l'univers de Dredd n'a jamais eu de personnage avec des pouvoirs tels que ceux à l'oeuvre ici, ce qui confère à l'histoire une certaine originalité. Dredd a déjà combattu des télépathes défigurés par les radiations, des grenouilles qui parlent et des juges zombies qui vivent dans les cauchemars des gens, mais jamais de type qui déclenchait une tempête de sable dans un lieu clos rien qu'en levant la main, jusqu'à en étouffer ses victimes. Espèce d'Homme-Sable décrépit à l'origine quasi mystique, ce personnage est par ailleurs suffisamment bien écrit pour attiser au moins la curiosité du lecteur.

Seulement, on est dans Dredd. Karl Urban-Dredd. Et, je viens de le dire, cet univers ne marche pas selon les même règles que son modèle de papier.
D'où une réaction très ambivalente : la bédé est propre et narrativement compétente (quoique la colorisation manque franchement de patate, le trait de Ben Willsher est vraiment intéressant -il me rappelle parfois Colin MacNeil, un de mes dessinateurs favoris sur le personnage-), et sa cinquantaine de pages serait une addition tout à fait recommandable à sa collection dreddienne (ça ferait même un excellent épilogue au Tour of Duty, par exemple), mais, vendue comme une suite du film de 2012, et pour une première exploration de la Terre Maudite, elle est au final totalement hors-sujet.

(L'illustration présente la première rencontre entre Dredd et le bad guy, et reflète assez bien le oui mais que m'inspire la bédé, malgré tout ce que j'ai envie de l'aimer.)

dimanche 15 mai 2016

Jour 14 – Fond d'écran actuel (ou le plus récent) issu d'une bédé ?

"Oula."
C'est la réaction, en toutes lettres, que j'ai eu en voyant cette question la première fois. Mes fonds d'écran sont généralement des paysages, et surtout de grandes étendues sablonneuses du sud-ouest américain. Il est très très rare que j'aie autre chose sur mon bureau.
En fait, le dernier fond d'écran sorti d'une bédé que j'ai eu fut un dessin d'Ultimate Tornade par Chris Bachalo. C'était il y a plus de dix ans, et comme je suis totalement infoutu de retrouver l'image en question et que, très honnêtement, je m'en fous un peu beaucoup passionnément (c'était celle-ci, sans Thor), je vous propre the next best thing : mon dernier fond d'écran issu d'un roman.
En l'occurrence, Une Princesse de Mars par Michael Whelan. C'était il y a quelques années déjà (après la sortie du film, en fait), mais c'est le plus récent qui n'soit pas un cactus ou un bout de désert, et c'est Michael Whelan, toutes les excuses sont bonnes pour montrer du Michael Whelan.


Pour les curieux, mon fond d'écran actuel (depuis, genre, trois ans?) est un bricolage perso de la pochette du Mad Oak de Suplecs et a longtemps servi de bannière à ce blog, avant que Samus-des-forties ne le remplace.

samedi 14 mai 2016

Jour 13 – Un livre que tu as lu plus d'une fois ?

Quand j'ai traduit le questionnaire, j'ai honnêtement voulu supprimer cette entrée. La question me paraissait inutile, redondante et, en fait, tout simplement étrange. Des livres (et bien "livre", ça disait book) que j'ai lus plus d'une fois, y en a des tonnes, mais sur quoi me baser pour en choisir un, dans un contexte bédéphile (superhéroïque, même, à l'origine) ? La question est-elle axée sur les adaptations de prose de héros séquentiels ? Parle-t-on d'un livre au sens large, fascicule multipartite et gros volumes uniques inclus ? J'n'en sais strictement rien, et à vrai dire, j'n'ai pas vraiment cherché à savoir réellement. J'ai regardé vers ma bibliothèque, choisi un titre qui n'aurait eu sa place dans aucune autre réponse, et c'était marre.
Entrée du jour, Sarcophage de Phil Hester et Mike Huddleston, paru chez Semic en 2004.


Comme il est question de "livre", attardons-nous un poil sur l'objet, qui m'avait au moment de son achat, alors que je ne connaissais absolument pas la VO (trois ans plus vieille), intrigué pour deux raisons : d'abord, son format, la collection Semic Noir dont il fait partie se présentant comme un paperback à couverture souple ultra classique, mais ultra épais, usant d'un papier ultra solide, ultra lisse et ultra clair (du papier dessin, presque, si ce n'était l'absence quasi totale de grain), et imprimé en noir et blanc ultra contrasté. Ensuite, son sujet, très très intrigant.
Sorte de Frankenstein à l'envers où le savant fou s'avère être sa propre créature, Sarcophage se veut une plongée introspective dans la psyché du monsieur autant qu'une course contre la montre, la durée de vie de l'élément-titre (une grosse armure capable de stocker une âme défunte) étant limitée.

Phil Hester est un dessinateur et Sarcophage est, il me semble, un de ses premiers travaux de scénariste. Logiquement, on se retrouve dans un monde très graphique, en l'occurrence semi-futuriste aux accents cyberpunk palpables, dont le propos tient autant de Darkman que de Swamp Thing.
De création bête et destructrice il n'est aucunement question, docteur et créature sont une seule et même personne et il sait très bien ce qu'il a fait et ce qu'il doit faire. On a ainsi droit à un demi-tour quasi complet sur la trame narrative habituelle de ce genre de récits, et l'ajout d'une touche de surnaturel, façon Hellblazer corpo du futur, permet d'évoquer quelques idées fort curieuses dans un contexte SF. Le problème, c'est qu'il m'a toujours semblé manquer des morceaux d'intrigue. Certains personnages ont un revirement soudain et inexpliqué, l'élément surnaturel même ne mène nulle part, et si la lente et méditative progression du (anti-)héros vers l'acceptation de la mort s'avère un moteur largement suffisant pour les cent pages de la bête, je n'ai jamais pu m'enlever de la tête l'idée qu'Hester avait probablement pensé en faire une série continue plutôt qu'un roman graphique, surtout en voyant la gueule du final, superhéroïque à s'en fouler le nerf optique.
En fait, Sarcophage est de ces histoires au prémisse particulièrement prometteur qui s'étiolent au fil de la lecture mais parviennent à conserver un capital sympathie non négligeable, notamment ici grâce à une ambiance tout à fait spéciale, et une certaine classe graphique.

D'ailleurs, au moment d'aborder la question du dessin, je me rend compte qu'il est aussi étrange que logique de lister cette bédé juste après L'Ere Xénozoïque. Le style de Mike Huddleston est très exagéré, tout en courbes et en compositions alambiquées (voyez son boulot sur Butcher Baker, the Righteous Maker, par exemple), mais il choisit ici une approche très sage, presque trop, en fait. Très réaliste, obscurci à l'extrême, dense et compact, il n'est pas question de travail virtuose comme chez Mark Schultz. Le trait et le découpage, dont les accents superhéroïques sont évidents dans les poses et le cadrage (le mec a quand même fait ses armes sur Gen13), font leur job, de bien élégante manière, mais sans rien proposer qui sorte de l'ordinaire. Il faut compter sur les forts contrastes du noir et blanc pour apporter une certaine épaisseur à un dessin qui, s'il avait été colorisé à la manière classique d'un titre Avengers ou JLA, aurait sérieusement manqué de force. D'un certain point de vue, ça ne fait qu'amplifier l'impression de décrépitude punk/gothique du récit, mais encore une fois, on dirait parfois du super-héros bien basique, avec de grandes cases purement explicatives entre deux double-pages explosives et bariolées (quoique monochromes). C'est d'ailleurs très visible quand arrivent des planches un peu plus introspectives et/ou aux effets d'ambiance marqués, car elles se détachent très vite du lot. Deux petits détails ressortent ainsi tout particulièrement : l'habillage léger et ponctuel d'un joli tramage (une marque de fabrique d'Huddleston), et l'effet de lumière assez saisissant parfois ajouté aux yeux du sarcophage (deux gros spots de peinture blanche qui déborde, comme le négatif d'un encrage de Bill Sienkiewicz).


Et sans rire, ce qui me scie surtout, c'est la qualité d'impression. A défaut d'un terme plus courtois, je le décrirais, de manière la plus bassement éloquente qui soit, ainsi : "ça pète".
Pour de vrai.
Et ça participe à considérablement relever le niveau général de l'ensemble. Sans compter que le noir et blanc renforce le trait à la base, l'impression ajoute une certaine densité à la chose par le choix du papier, offrant un plus non négligeable à un recit intrigant mais aux faiblesses très perceptibles. Il y a réellement un ajout tactile à la lecture de Sarcophage. Un détail auquel on ne pense que trop rarement et qui, en fin de compte, sied particulièrement à cette entrée dédiée à un "livre".
Avant que Semic ne disparaisse, le premier tome de Walking Dead avait été publié dans cette collection, et en comparaison avec le modèle choisi par Delcourt par la suite, l'édition Semic Noir avait franchement de la gueule, épaisse et spartiate, avec son papier 800g et son impression lourde (sans compter que Tony Moore vaut 109 Charlie Adlards).

vendredi 13 mai 2016

Jour 12 – Une bédé que tout le monde devrait lire ?

Il y a longtemps, j'ai écrit quelques lignes sur un dessin-animé de bruit et de fureur, avec des mondes engloutis, des dinosaures et des grosses voitures. J'avais alors soigneusement contourné le sujet de la BD dont il était adapté, d'abord pour des raisons scénaristiques (les trames divergent dès le début), ensuite parce que j'étais certain d'y revenir un jour. Ce jour, c'est aujourd'hui.
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, Les Chroniques de l'ère xénozoïque de Mark Schultz.


Mark Schultz est un illustrateur farci de pulp et d'anthologies des 60/70's, aussi son style fonctionne aussi bien sur Conan (on l'a vu à l'oeuvre dans le premier tome de l'intégrale dédiée au cimmérien chez Bragelonne) que The Spirit (pour lequel il signa quelques couvertures dans les années 90). Mark Schultz est aussi un conteur génial qu'on a vu se balader entre les genres, d'Alien à Superman, jusqu'à reprendre le strip du Prince Valiant (depuis 2004). Par contre, Mark Schultz combine rarement les deux, aussi sa pratique de graphiste séquentiel se résume aux Xenozoic Tales, une saga post-apo un brin foutraque qui mélange plein d'influences rigolotes dans un joyeux bordel au destin éditorial quelque peu... diffus.
Apparues pour la première fois dans l'anthologie Death Rattle chez Kitchen Sink Press en 1986, Les Chroniques de l'ère Xénozoïque comptent quatorze petits épisodes publiés sur dix ans. Les 300 pages (au total) de folie séquentielle qu'elles représentent ont toutefois eu un impact assez considérable sur le petit monde de la bande dessinée (indépendante) américaine : Schultz étant un nom (re)connu, sa création a vite attisé convoitise et curiosité, et amassé un paquet de trophées aux conventions locales. Le truc, c'est que Mark Schultz, je suis certain que c'est un nom qui ne vous dit pas grand chose...
Sa BD, par contre...

Mélangeant un peu (beaucoup) du Kamandi de Jack Kirby dans un bouillon madmaxo-turokien des plus inventifs, Les Chroniques de l'ère Xénozoïque sont un ensemble de récits typiquement pulp, plus ou moins liés par une intrigue globale mais pensés comme des épisodes uniques, présentant les exploits de Jack Tenrec, un mécano bourrin et bourru dans un monde où le big block 'ricain est le meilleur moyen de défense contre les mastodontes préhistoriques. Puisant son inspiration scénaristique dans les plus belles pages de Pellucidar si Doc Savage avait été y user ses semelles, et sa puissance graphique dans les magazines pour adultes en noir et blanc comme Vampirella ou The Savage Sword of Conan, Schultz crée un monde luxuriant, fantastique et aguicheur comme rarement, dans lequel dangers et les mystères sont le fruit de décennies de catastrophes nucléaires et telluriques. L'Amérique du nord a prit les apparences de la préhistoire de Rahan, peuplée de clans rassemblés autour d'une pratique (les bourgeois, les paysans, les pêcheurs...) en perpétuels conflits.
Tenrec y est une figure connue et le garant des "anciennes voies", détenteur des clés d'une technologie oubliée par ses contemporains (le moteur à explosion) et intermédiaire privilégier entre des hommes désireux de conserver le peu qui subsiste de leur société pré-atomique et les nombreuses créatures plus ou moins mutantes apparues post-catastrophe. Une sorte de Turok de pétrole avec l'humeur d'un buffle bougon, quoi. Son petit quotidien est grandement chamboulé par l'apparition d'Hannah Dundee, scientifique et politicienne venue d'une terre "par delà les eaux" à laquelle il servira de guide, contrait et forcé. Elle, c'est Dejah Thoris avec un flingue, une Jirel de Joiry à la chevelure d'ébène sans la moindre connaissance de l'environnement dans lequel vit Tenrec, le point d'entrée du lecteur et la véritable héroïne de toute cette histoire.

Les influences ne me sortent pas uniquement de la tête pour la beauté de la formule comparative. Schultz les porte en étendard, Hannah vient de la cité de Wassoon, les dinos ont des noms inspirés par ceux qu'Andar et Turok donnent à ceux des Lost Lands, Tenrec ressemble à un Mel Gibson shamanique gonflé à la créatine, et les hommes-lézards télépathes qu'il arrive de croiser sont indéniablement des descendants mutants de ceux qu'a combattu Kull. Tout est fait pour être à la fois totalement perdu dans un monde sauvage et nouveau, et qu'on sache pourtant parfaitement où l'on est et à quoi s'attendre.
La plupart des courtes histoires tournent d'ailleurs autour de ce principe, et le but pour le lecteur va être de deviner comment ces hommes du futur utilisent la technologie qu'il leur reste, comment ils reconstruisent leur monde, et comment ils s'adaptent à de nouveaux dangers. Car certes, la catastrophe est vieille de quelques siècles au moment de l'intrigue, mais l'inexpérience d'Hannah avec le monde qui l'entoure sert de révélateur, et Schultz joue avec les poncifs du genre post-apo comme peu d'auteurs ont su le faire. Evidemment, tout l'art de cette BD va être de le faire de la manière la plus divertissante qui soit, sans jamais toutefois oublier de faire avancer des intrigues plus globales et les enjeux politiques d'une lutte d'influence qui, dès le début, sème les pistes par douzaines. L'identité de Tenrec, son importance sans pourtant être un représentant politique de la ville, la mission d'Hannah, sans oublier évidement les opposants tant à l'un qu'à l'autre, et l'inévitable rapprochement entre les deux personnages ; les Xenozoic Tales ne manquent de rien. Si elles ont cinq Eisner Awards à leur nom, c'est pas pour rien.


Ceci étant, ne nous leurrons pas, si l'univers est fantastique et l'histoire de très grande qualité, l'intérêt numéro un, la raison principale pour mettre le nez dans ces pages, c'est l'art de Mark Schultz. En tant qu'illustrateur, son storytelling pourrait être bourré d'effets de styles et devenir totalement imbuvable, mais c'est justement tout l'inverse, la composition étant académique au possible, avec de belles cases à plat. La lisibilité n'est jamais prise en défaut par le niveau de détail, et le trait, renforcé par l'usage du noir et blanc, est d'une puissance saisissante, donnant au tout une impression de solidité quasi minérale, tout à fait raccord avec le style même du dessin. Car si les inspiration du scénario sont clairement revendiquées, les modèles de l'artiste sont tout aussi pleinement affichés. Il y a du Frazetta dans les formes, du Alex Raymond dans l'encrage, du Hal Foster dans le fourmillement de détails, et le spectre de James Allen St. John, le premier illustrateur d'Edgar Rice Burroughs, flotte sur chaque case ou presque. C'est musculeux et fiévreux dans la technique, avec une surcouche inévitable et évidente de Will Eisner dans les décors et la composition. C'est beau, et soyons honnête, terriblement sexy. Schultz dessine comme il l'entend, et il ne se prive de rien. La BD pop et pulp dans toute sa démesurée splendeur.

Là. Je pense que j'ai épuisé mon stock de superlatifs. Concluons : tout le monde devrait lire Les Chroniques de l'ère Xénozoïque. J'ai dit.
Chanceux vous êtes, ça existe en grosse intégrale hardcover très très classe.

jeudi 12 mai 2016

Jour 11 – Dessin animé issu d'une bédé favori ?

Où je me rend compte que, par habitude, j'ai traduit "dessin animé" (au sens large) une question qui parlait d'animated series (bien plus restreint). Mes films issus de bédés favoris étant, justement, des dessins animés, et la question des films devant revenir (c'est la question n°27), on retiendra donc le sens initial, et ma série animée superhéroïque ultime, c'est le Superman de Max et Dave Fleischer.


J'aurais pu citer le Batman de Bruce Timm et Paul Dini. Evidemment que j'aurais pu citer Batman. Bien sûr que j'aurais pu citer Batman. Batman, c'est la meilleure série animés jamais dédiée à un super-héros, à l'unanimité absolue du monde entier. Vous le savez, je le sais, aucune discussion possible. Mais j'aime pas Batman. Le personnage, s'entend. La série est excellente, mais passé le souvenir d'enfance et l'esthétique 30's ultra léchée, je n'y ai jamais vraiment accroché.

C'est précisément cette esthétique qui me pousse dans la direction de Superman, d'ailleurs. Le Superman animé des frères Fleischer est un des premiers dessins animés dont j'ai un réel souvenir. Il y en avait une cassette chez mes grands-parents, et j'en ai vu et revu le contenu bien avant que Batman n'atterrisse sur les écrans français. Pas que ça change grand chose au final, car les dix-sept épisodes produits entre 1941 et 42 sont l'inspiration même de Bruce Timm. Si vous pensiez que la version animée du chevalier noir de DC était tirée des films de Burton, il vous manque un morceau d'histoire. Elle surfe évidemment sur la vague, est produite par les même personnes, et est sortie conjointement au deuxième film, mais au delà du générique de Dany Elfman, elle doit tout, absolument tout, à son aînée de cinquante ans.


En contexte, il est évident que Superman devait avoir un effet tout particulier sur les spectateurs de l'époque. Toutes animées qu'elles furent, c'étaient leurs années 40 d'alors qui étaient mises en scènes, et sans compter la menace nazi qui y fit une logique apparition (on est à l'époque où Tex Avery prend son envol avec un cartoon "effort de guerre" passablement outrancier, ne l'oublions pas), même les robots géants braqueurs de banques et les savants fous avaient une certaines résonance dans l'actualité. Le Batman de 1992 prend place dans les années 30 indistinctes d'un souvenir pulp ; Superman était une version fantasmée de la réalité du moment (habitée par LE symbole du rêve américain).
Evidemment, ceci est ma vision d'adulte des à-côtés de la production, mais même môme et cinquante ans plus tard, le pouvoir évocateur de ce truc restait incroyable. La bombarde musicale, les couleurs franches, le rythme affolant, les attitudes théâtrales des personnages... et ce panneau proprement terrifiant de l'explosion de Krypton - la représentation la plus froidement graphique jamais réalisée de la mort de la planète verte. Le Superman de 1941 garde toute sa puissance visuelle aujourd'hui.
Et puis il y a cette fantaisie pulp de l'époque. Les robots géants braqueurs de banques, j'ai déjà eu l'occasion de les évoquer, sortent tout droit d'un épisode du Spider. Cet imaginaire me parle, vous le savez.


Design et animation sont très toon, on parle tout de même des auteurs de Popeye, avec un fond de monstres d'Universal. Visuellement, c'est iconique au possible, couleurs, cadrages et style général en faisant un objet coincé entre grandiloquence Art nouveau et imparable drame gothique, absolument fascinant, peu importe l'âge du spectateur.
Pour sûr, on est loin de l'écriture audacieuse de Batman, où au caractère purement jubilatoire (et cathartique au possible) du Joker s'allient des personnages aussi tragiques qu'Harley Quinn ou Mr Freeze (deux personnages si justes dans leurs traitements qu'ils en deviendront canoniques, Harley étant une invention propre là où l'origin story de Freeze, qu'on considère comme acquise aujourd'hui, vient de cette série - jamais sa femme n'avait été évoquée avant, et un bête savant fou avec un canon à neige devint un monument quasi shakespearien dans une série pour enfants). Mais Batman a pour lui d'être une série dilatée sur quatre-vingt fois vingt minutes là où Superman est un cartoon de pré-séance à dix minutes pièce sans contrainte de continuité. Les personnages y sont moins nombreux, moins développés, et l'accent est logiquement mis sur le visuel.
Superman y est plus monolithique que jamais, Clark Kent est presque totalement effacé et Lois Lane, courageuse Lois Lane, reste un prototype de demoiselle en détresse peu importe la hargne qu'elle met à plonger dans les situations les plus dangereuses (elle symbolise aussi l'engagement des femmes dans l'effort de guerre). Et là se trouve, à mon avis, tout le propos : le Superman des frères Fleischer est un réservoir à symboles.
Certes, il pourra sembler ancien au public d'aujourd'hui, mais entre les trouvailles de mises en scène (ce POV du robot qui avance sur ce pauvre flic à la quatrième minute de The Mechanical Monsters...), la portée souvent terrifiante du message et le pur fun de certains scénarios, difficile d'en minimiser l'impact ou l'influence, et, de fait, le caractère toujours pertinent qu'il revêt. Superman est vieux, mais pas daté.

Faites une comparaison toute simple : prenez-vous un épisode de Phantom 2040, série contemporaine de Batman et qui fut très certainement ma favorite à l'époque (l'est toujours, en fait, mais c'est le Phantom, je suis biaisé), et un de Superman, n'importe-lesquels, vraiment, et voyez quelle série, malgré toutes ses bonnes idées, pue les 90's avec une animation à la rue, de la synthèse gadget et des scénarios décompressés à en devenir totalement insipides, et quelle autre reste, ayant fêté ses soixante-quinze ans cette année, un modèle de puissance et d'élégance graphique et narrative.

mercredi 11 mai 2016

Jour 10 – Le combat de tes rêves ?

Assurément, ce serait Turok vs Predator. Par un hasard étrange (et un truchement de mon imaginaire), il s'avère que ce combat a déjà eu lieu, ou du moins que la manière dont je l'imagine a déjà une forme.
En 1996, Walt Simonson et Lee Weeks livraient un certain Tarzan versus Predator: At the Earth's Core. Sans compter qu'elle est contemporaine de la version post-vidéoludie de Turok qui me fascinait tant, cette aventure épique et totalement folle représente, transposée dans la géographie burroughsienne, tout ce que je rêverais d'avoir dans une lutte à mort entre l'indien chasseur de dinos et l'alien chasseur de xenos.

Tout.


L'apparition d'une telle bédé à un tel moment se fait presque naturellement, en plus. Les années 90 furent une période assez étrange des comics (j'aurai assurément l'occasion d'y revenir en détail lors de ce questionnaire), où le gimmick régnait en maître. Et outre les couvertures variantes, la star du gimmick bédéphile nord-américain, c'est le crossover. En 1996, Tarzan et le Predator appartenaient tout deux à Dark Horse, avaient leurs petits succès dans leurs coins, et la jungle étant leurs milieux naturels, les réunir coulait pour ainsi dire de source. Son succès engagea même l'éditeur sur le chemin de deux autres crossovers pour le Seigneur de la Jungle, bien plus ambitieux, puisque réalisés en partenariat avec DC Comics (et impliquant les inévitables Batman et Superman).

Si la majeure partie de la production extra-terrestre chez Dark Horse consistait à se faire se taper Aliens et Predators dans une mythologie qui restait encore à inventer, pour Tarzan, l'éditeur, tout en présentant des histoires 100% originales, avait axé sa communication sur une grande fidélité à la continuation burroughsienne, là où les précédentes adaptations séquentielles s'en foutaient éperdument. Le héros des strip n'avait qu'un lointain lien avec le personnage des romans, le Seigneur de la Jungle de Joe Kubert volait solo, et Marvel avait certes réintégré Jane mais réinventait en parallèle un tas de petits trucs qui en faisaient une personnage bien plus ancré dans l'univers de Captain America et Spider-Man. En fait, chaque éditeur avait choisi d'imprimer sa marque sur le personnage et celle de Dark Horse serait de respecter au maximum les univers d'ERB... et de les exploser  à la dynamite créative de l'époque.
Parce que bien sûr, des "histoires 100% originales" dans le contexte bariolé des 90's impliquent forcément leur lot de délicates intentions. Tarzan vs Predator fait ainsi plus qu'honneur à son titre, présentant un scénario violent, rythmé, brutal et décousu. Forte en action mais bourrée de personnages et de sous-intrigues, cette bédé est aussi dense que la jungle qui lui sert de cadre. On suit Tarzan courant de point en point dans une poursuite effrénée à la recherche de ses amis , chaque caillou retourné dévoilant toujours plus d'ennuis et d'ennemis, chaque épisode l'approchant d'un final en forme de carambolage. Un schéma narratif au caractère purement burroughsien (j'ai déjà eu l'occasion d'en parler) qui permet en outre de découvrir jusqu'où chaque héros serait prêt à aller pour retrouver la place qui est la sienne... Et Tarzan ne recule devant absolument rien.

Une autre chose qui rend cette bédé spécialement sauvage, c'est le trait de Weeks qui offre à l'Homme-Singe des allures conaniennes, ce que même John Buscema n'avait pas fait lors du passage du personnage chez Marvel. L'effet étouffant des décors ajoute sans mal à l'impression d'immédiat danger, le plus clair de l'action se passant entre une jungle touffue et une ville-temple aux accents précolombiens très marqués dans lesquels les personnages paraissent à l'étroit, un cadre par ailleurs tout à fait propice au seigneur des singes et aux chasseurs extra-terrestres, mais tout de même bien loin des descriptions des cités troglodytes des Mahars et de l'aride Pellucidar. Conjugué à l'aspect résolument simiesque des Sagoth et au look frazettien des personnages, on se sent en vérité bien plus proche de la cité perdue d'Opar... si ce n'était les dinosaures.
Et on en revient là au propos d'origine de cette longue description : s'il y a bien un lieu qui répond dans mon esprit à la description "Opar avec des dinosaures", c'est les Lost Lands. Quand je vous dis que tout dans cette bédé se prête à en faire le Turok vs Predator de mes rêves... Il ne manque en vérité que Turok. Pas que la présence de Tarzan me gène le moins du monde, cependant, je pense que ce que je présente de cette mini-série ne laisse aucun doute quant au plaisir que j'ai à la lire, d'autant que le lot de personnages connus et l'épaisse continuité pellucidienne qu'elle propose satisfait au plus haut point l'amateur des lieux que je suis.

Et puis bon, comme cette rencontre relève principalement de ma propre fantaisie, il y a évidemment des choses que j'aurais pensé différemment. J'y aurais probablement activement associé Joshua Fireseed et Tal'Set plutôt que de laisser Tarzan courir seul aux trousses de Jane, Innes et Mugambi, mis des fusil lasers dans les mains des natives et coiffé quelques T-Rex de canons dinosoïdes, mais dans l'idée, de la manipulation des Mahars à la furtivité des Predators, il y a dans cette histoire exactement ce que j'aurais voulu voir de l'arrivée des vilains chasseurs de l'espace dans la géopolitique houleuse des Lost Lands : un conflit larvé entre deux opposants séculaires qui s'envenime soudain quand l'apparition d'une troisième force pousse les deux autres à l'assaut frontal.

mardi 10 mai 2016

Jour 09 – La scène la plus touchante/poignante/troublante ?

Ca, c'est la question piège par excellence.
J'avais commencé à y répondre par un flot de considérations narratives sur les comics. Voyez-vous, j'n'ai jamais, très honnêtement, été spécialement touché par une scène "à émotion" d'un comic book. La majeure partie m'a même bien au contraire semblé outrageusement forcée (la révélation de l'avortement d'Atom Eve dans Invincible, par exemple) ou totalement anecdotiques, comme la mort de Mary-Jane Parker. C'est en pensant à cette dernière, qui plus est sur un sujet qui commence à prendre beaucoup trop de place dans ce questionnaire, que j'ai commencé à réfléchir plus sérieusement à la question : la mort de MJ n'avait aucun impact parce qu'elle était réglée en trois cases, à la manière du cliffhanger le plus putassier du monde. Par contre, si elle n'avait droit à aucune scène grandiose elle-même, elle avait permis quelques fort belles planches dans les mois qui suivirent (et un développement assez inattendu pour Peter), et surtout un superbe épisode pour... le retour de MJ ! Plus récemment, en 2013, la mort de Damian Wayne m'avait fait le même effet : c'était nul, franchement nul, mais l'épisode suivant, muet, est magnifique, un peu dans le style du superbe 'Nuff Said de Thor suite à la mort d'Odin.
Et je pense que toute l'explication est là : le soucis vient tout simplement du format épisodique. Il m'apparaît en effet plutôt ardu de trouver une scène spécialement touchante, poignante ou troublante, dans un monde où les schémas narratifs gèrent mieux les après-coups des scènes en question.

Alors j'ai réfléchi au versant auto-contenu de l'art séquentiel. Un paquet de scènes issues d'oeuvres plus poétiques me sont venues en tête, comme la fin abyssalement froide du Porcelain de Benjamin Read et Chris Wildgoose, ou la révélation cruelle de The Last Unicorn de Peter Gillis et Renae De Liz (deux bédés que je vous invite fortement à chercher, La Dernière Licorne n'existe chez nous que sous son format romanesque d'origine -par Peter S. Beagle- mais Porcelaine a été traduit chez Delcourt). C'est en pensant parler de cette dernière que m'est revenue une scène finale qui m'avait vraiment marquée. Je me souviens distinctement être resté un bon moment assis avec un sentiment très étrange et un tas de questions une fois l'objet refermé, seulement pour en parler, il me faut faire une nouvelle entorse au caractère nord-américain de ce questionnaire, et surtout, citer une bande dessinée plutôt controversée par chez nous.


En 1998, Tome et Janry avaient eu l'idée complètement folle d'un Spirou réinventé et réaliste. Machine qui rêve est une bédé que j'aime énormément, mais étonnement difficile d'accès. Une histoire étrange, un thriller SF sur fond de clonage dont le découpage rend le scénario particulièrement opaque et dont le sujet-même s'avère difficile à saisir. On ne sait absolument pas ce qui se passe, le dénouement est terriblement brusque et l'ambiance, lourde et froide, n'est absolument pas accueillante. Pourtant, il y a dans ces 48 pages des choses fascinantes et cette ambiance à rebrousse-poil n'en est pas la moins intéressante. Mais j'ai toujours bloqué sur les relations entre les personnages, et surtout le soudain revirement de caractère de Seccotine... Sophie, pardon. Son attirance pour Spirou a quelque chose de terriblement désespéré, et ce final, où elle part en compagnie de son clone en se contentant d'un vague "Tu as besoin de moi" pour raison, est à la réflexion assez effroyable. Une fille paumée et un type qui n'a aucune raison d'exister.
Formellement, ce vrai-faux happy-end n'a rien de grandiose, mais il intervient au terme d'un album très pesant et me laisse systématiquement dans l'état émotionnel d'un accident ferroviaire. Je pense que c'est, de loin, la scène la plus déchirante que j'aie jamais lue en bande dessinée.

lundi 9 mai 2016

Jour 08 – Meilleure série publiée en ce moment ?

Entre toutes les infimes choses qui égayent mes lectures, je suis toujours très attiré par les petites romances qui traînent au milieu des histoires, quelles qu'elles soient. Néanmoins, ce sont toujours des récits annexes, des sous-quêtes totalement facultatives qui n'entravent en rien le rythme global de l'intrigue principale, et jamais je n'aurais cru sciemment aller chercher un livre DE romance. J'avais bien lu Cinquante nuances de Grey, "pour la science" et surtout pour comparer nos impressions avec une amie, mais on me l'avait mis entre les mains. De là à clairement rechercher la chose par moi-même, il y avait un gouffre.
Gouffre que j'ai allègrement franchi avec l'entrée du jour, Sunstone de Stjepan Sejic.



J'en ai d'abord vu une publicité à la fin d'une lecture random (je ne sais honnêtement plus quoi), la couverture était aguicheuse, les accroches complètement farfelues, et surtout, c'était Stjepan Sejic.
Sejic est, avec Ron Marz, l'homme qui a revitalisé Witchblade et la totalité du line-up Top Cow à la fin des années 2000, avec des intrigues croisées et un dessin tout-numérique absolument superbe, quoique très moyen narrativement parlant. Sejic a du style, mais manque clairement de qualités de conteur. Alors quand le garçon se lance tout seul dans la fiction SM lesbienne, il y a de quoi se poser des questions.
Honnêtement, je m'attendais à du soft-porn un brin graveleux, parfaitement inoffensif mais aussi et surtout totalement inutile. Une lecture bas de gamme, un Aphrodite IX avec du sexe à la place des bastons, un Fifty Shades of Lesbian à lire pour rigoler. J'avais tort.

Il faut dire que Sunstone a débuté en 2014 comme une blague, sur le net, sous forme de stips humoristiques. Sejic y développait une galerie de personnages "pour le fun" et, de son propre aveu, s'est finalement laissé prendre au jeu. Il leur a inventé des origines, des caractères, des buts, et s'est mis à mettre tout ça en images.
De fait, c'est composé comme un strip et ça se voit. Quoique je préfère largement son format relié publié chez Top Cow, la bédé se lit dans sa forme originale en longues bandes verticales sur le compte DeviantArt dédié du monsieur. Le découpage y est fort différent, les séquences publiée à des dates aléatoires offrant une gestion plus libre du rythme narratif et le format web permettant de longues et hautes compositions sans aucun regard pour le modèle d'impression. Heureusement, Sejic n'hésite pas à retoucher ses planches en fonction, mais la différence n'en reste pas moins palpable. En fait, lire les deux est presque recommandé si vous avez un minimum de curiosité pour les questions narratives : le découpage est vraiment très bien pensé, tant au niveau du scénario que des compositions même.
Autre chose de très prégnant, et beaucoup plus surprenant de la part d'un auteur dont ça a toujours été le gros point faible : le scenario à (très) longue durée. Chaque personnage a son parcours prédéfini, de nombreuses allusions à des évènements passés et à venir sont décelables, et l'effet secondaire tout à fait désirable d'une telle construction, c'est que la relecture d'anciens chapitres devient vite, au delà même de l'excellente histoire qu'on re(rererere)lit juste parce qu'elle est bonne, une chasse à l'élément manqué. Cet univers à mi chemin entre rose bonbon et rouge démon a une vie.


Au delà de ça, il est très intéressant de noter que, quoique le sujet soit à la mode, Sejic ne tire en vérité aucun réel avantage de la relation lesbo-sado-maso de ses héroïnes. Certes, le roman reste très graphique (on parle d'un gars qui a bossé six ans sur Witchblade et Aphrodite IX, quand même), mais la nature de la relation est très vite relayée au rang d'accessoire, expliquée de la manière la plus naturelle qui soit par la narratrice. La vraie raison d'être de cette bande dessinée, c'est ses personnages, et leur relation. Tout court. Un will they/won't they classique de comédie romantique, avec un twist de cuir et de latex.
Sunstone est singulièrement honnête, simplissimement direct, maladroitement drôle et d'une franchise aussi embarrassante qu'attachante. Pour les curieux, j'ai été retrouver cette preview du tome 3 qui illustre parfaitement la chose.

Concluons : "Je suis venu pour le sexe", et je suis resté pour la romance, les personnages, l'humour, et tout le reste. C'est tristement, drôlatiquement et surtout totalement vrai, et j'attends très sérieusement le tome 5, qui devrait sortir cet automne, en me retenant de rafraîchir la page DeviantArt du monsieur trois fois pas jour. Lisez Sunstone. Franchement.