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lundi 25 juillet 2016

Serge Lehman et le pulp français

Avant toute chose, sachez que les bandes dessinées dont il est question ici sont tout simplement fantastiques et qu'elles méritent toute votre attention. De ce fait, je n'essaierai en aucune manière de les résumer ici, et si je pense que mon développement peut, justement, vous donner envie de les ouvrir, il est en vérité plus intéressant si vous savez exactement de quoi je parle.
Lisez Serge Lehman avant cet article, ou après, à vous de choisir, mais lisez-le.
Lisez La Brigade chimérique, travaillé avec son compère Fabrice Colin et qui se chargeait, entre 2009 et 2010, de ressortir de la naphtaline de vieux héros comme le Nyctalope et des auteurs oubliés comme Maurice Renard dans un grand délire pré-Deuxième Guerre bariolé de superscience complètement pulp. Lisez les quatre tomes de Masqué, où dans un futur indéterminé Paris se trouve un nouveau héros sorti tout droit de la cave du Fantôme de l'Opéra, ou L'Oeil de la nuit, Nyctalope-en-tout-sauf-de-nom dont la conclusion vient de paraître chez Delcourt, voire Metropolis, qui attend son ultime volume pour cet automne, glaçante évocation d'un âge d'or continu dans une Europe où la Belle Epoque n'a jamais pris fin.
Ceci étant dit, de quoi ça parle exactement, le pulp de Serge Lehman ?


Il y a dans l'ensemble cette oeuvre des trucs géniaux dans tous les sens, mais le vrai tour de force, en fait, c'est que chaque série participe au tout (sobrement nommé "Hypermonde") de son auteur.
Presque, j'aurais tendance à dire qu'elle n'a justement de réelle qualité que dans son ensemble.
Il faut dire qu'au delà du sous-texte et de mon propre plaisir à fouiller dans le qui-est-qui, La Brigade chimérique est une série qui me laisse particulièrement circonspect. Se présentant comme hommage autocontenu de ses deux auteurs à une époque révolue de la littérature française, elle partait d'un point indéterminé au passif ultra-complexe et se terminait entre deux réalités qu'il était assez difficile de réellement imaginer. Elégamment pensée mais trop fortement connotée par son évocation surhumaine du nazisme et finalement coincée par son héros simili-amnésique, sans réelle possibilité d'expliquer les choses, elle sert à mes yeux plus d'introduction aux concepts qui feront l'univers de Lehman qu'elle ne fait figure d'histoire complète. Il manque des choses dans La Brigade chimérique. La série lance des pistes, assemble quelques briques littéraires avec plus ou moins de justesse et de succès, et pose au final plus de questions qu'elle n'amène de réponses. Il lui fallait donc étendre son univers pour exister, et se débarrasser du du poids du contexte Nazi et, surtout, de celui de la blague littéraire omniprésente, inconsidérablement grisante quand on connait le contexte, mais qui empâte sérieusement le récit de la Brigade. Par chance, il ne faudra pas attendre bien longtemps pour que Lehman s'y lance, seul, cette fois. Avec Masqué, L'Homme truqué (tiré des écrits de Maurice Renard et servant de préquelle à La Brigade chimérique) et surtout L'Oeil de la nuit, Lehman crée réellement un monde, référencé, certes, mais qui n'appartient qu'à lui (auquel on pourra ajouter le 1939 alternatif de Metropolis, mais sa genèse est assez différente), recréant contexte et continuité historique afin d'en explorer toutes les possibilités.
Si l'on considère le 1939 de La Brigade chimérique comme présent, Masqué en est un futur dystopique, Metropolis une alternative utopique désenchantée, et L'Oeil de la nuit (qui est réellement le (jeune) Nyctalope de La Brigade chimérique et de L'Homme truqué, il n'a perdu que la "licence") est un passé en forme de point d'ancrage, genèse de toutes les autres séries.
S'y développe un monde ellisien et transhumaniste dans le procédé, mélangeant fiction et réalité (et les héros de chaque "dimension"), dans lequel Paris, véritable personnage, peut se transformer en dictature cyberpunk (avec l'hologramme de Fantômas par dessus la Basilique du Sacré Coeur) et être un nexus dimensionnel druidique en même temps. La ville a une place terriblement importante dans les bédés de Lehman, et se fait le vecteur principal de l'intrigue (des intrigues, plutôt). Berceau du futurisme et du surréalisme, point de départ de "l'âge du radium", littérature, philosophie, magie et science s'y imbriquent, et de son sein émerge un héros (Nyctalope/Oeil de la nuit) constantinien, à la fois savant et golem, sauveur et destructeur, un personnage qui sort de sa coquille et comprend des choses qu'il savait presque naturellement. Il a vu la mort, il connait sa place dans l'univers, il a toujours eu les compétences morales et intellectuelles et il a maintenant la capacité physique de les mettre en action, mais se trompe finalement de chemin et s'efface lui-même de l'histoire, symbole d'un pan magistral de l'histoire oubliée du pop du début du siècle... Mélangeant férocement histoire et fiction au point d'être, certes, plaisant à lire, mais totalement opaque sans connaissance réelle de l'un ET de l'autre, l'Hypermonde de Serge Lehman, c'est un peu le Planetary français.
Là, j'ai sorti mon gros mot, mais sans rire, je ne vois aucune autre comparaison valable.

Peut-être, et je n'en serais à vrai dire aucunement surpris, vais-je chercher un peu loin. Peut-être suis-je aussi trop marqué par mes lectures et mon goût prononcé pour Warren Ellis. Ouvertement, Serge Lehman vise plutôt Alan Moore et sa Ligue des gentlemen, le projet initial de La Brigade chimérique tablant sur un Wold Newton à la française (et me rappelant le projet Shadowmen (2005), qui avait donné naissance aux Compagnons de l'ombre, un hommage anglophone aux héros français sous la direction des époux Lofficier), mais le traitement et les sujets sont à mon sens purement ellisiens, meta jusqu'au bout des tuyaux, croisant les auteurs avec leurs fictions, impliquant profondément l'histoire, celle littéraire et celle avec un grand H, de la France et du Vieux Monde. On n'utilise pas simplement "des personnages" dans une JLA british du XIXeme siècle en proie à des menaces purement fictionnelles. Moore est un auteur ultra réflexif sur son média, capable de le transformer en monstres tentaculaires particulièrement impressionnants mais, en définitive, résolument autocentrés, faits de partis pris narratifs et de déconstructions de mythes. L'Hypermonde de Lehman va au delà, impliquant le hors-livre, la dimension d'oubli d'un travail littéraire dans le temps autant que l'oubli de ses héros par la fiction elle-même. Ces mondes imaginaires sont imbriqués les uns dans les autres et dans le notre, tout se croise, parfois jusqu'à la faute, noyant le sujet dans la référence.
Il faut aussi dire que le sujet en question a besoin d'espace pour s'exprimer. S'il est bien évidemment question de remettre des héros oubliés à la place qu'il auraient pu/du occuper dans notre histoire éditoriale, il s'agit avant tout de le faire dans leur propre contexte fictionnel. Et libéré de l'emprise de son propre mirage, Lehman développe une série d'univers qu'on imagine facilement temporellement liés mais suffisamment différents pour exister de leur propre droit, et si tout se croise, disais-je quelques lignes plus haut, ce croisement se fait dans un éther magique (le Plasme) qui baigne le tout dans une semi-conscience d'un autre monde, ou plutôt d'une autre échelle. Et c'est là qu'on en revient aux sujets transhumanistes. Ellis imagine ses century children comme le système immunitaire de la Terre, et j'ai du mal à ne pas voir les héros "choisis" par le Plasme comme un élément tout à fait semblable. le Plasme de Lehman, c'est la Plaie d'Ellis, l'un préférant une origine magique inexpliquée (et inexplicable) à la théorie hard-SF ultra pointue de réalité parallèle de l'autre, mais le résultat est le même : c'est la clé de tout, et surtout le coeur de tous les pouvoirs. Chez Lehman, la magie va et vient, crée des surhommes quand le moment s'en fait sentir, et du rassemblement héroïque antinazi de La Brigade chimérique naît le futur de Masqué, dont le scénario étend le concept en expliquant, en compagnie de L'Homme truqué (qui fut publié en parallèle de la conclusion de Masqué), une part du mystère qui entoure le monde de Lehman (et le renvoie, encore une fois, directement au notre par la même occasion). Le "Masqué", héros sans nom né d'une cave fantôme (-as ou de l'Opéra?) et ressemblant curieusement au Fulguros de Brantonne, promettait à son Paris futur le retour de héros et d'individus aux capacités proches des siennes, et le Nyctalope (enfin, l'Oeil de la nuit) devient une espèce de prophète magique et scientifique, nexus à forme humaine dont la nature autant que la connaissance font le premier maillon d'une longue chaîne de transhumains aux pouvoirs plus ou moins hasardeux, parfois magiques, parfois fabriqués par l'homme, toujours dans un but précis : protéger "la ville", espèce d'inconscience collective que Lehman fait de Paris et qui guide chaque héros au fil de leurs aventures. Là est tout l'intérêt de Metropolis, vaguement présentée dans le 1939 de La Brigade chimérique et qui prend forme, dystopique et uchronique, dans sa propre série, comme un monde parallèle où elle aurait réussi à se "sauver" de la folie des hommes. Il est à ce titre intéressant de noter que Metropolis est précisément l'origine de tout le projet de Lehman, les hasards artistiques et éditoriaux faisant de la bande dessinée publiée actuellement une version repensée à la lumière de la Brigade d'un roman resté inachevé.

Tout ce qu'il manque pour faire de l'Hypermonde un Planetary à la place de Planetary, c'est un contexte contemporain et un regard "du futur" sur les actions décrites, une optique allant au delà du jeu de la référence et du manifeste "voici ce que nos super-héros étaient, rendons-leur la place qui leur revient". Ce n'est évidemment pas le but. Lehman crée un univers multisérie dans lequel on trouve facilement des passerelles, mais dont chaque épisode est parfaitement indépendant et sur lequel ses héros n'ont aucun recul, leurs luttes internes tournant presque à l'enfantillage. Le regard extérieur et completionniste, c'est uniquement celui du lecteur. Personne ne sait vraiment tout et/ou est immortel chez Lehman, ces gens sont juste les héros de leur temps, des héros qui, contrairement à ceux de notre fiction oubliée, laisseront une trace dans le monde à rebours du scénariste, comme exploré dans Masqué. Et puis Lehman a l'avantage de ne pas avoir à cacher les noms, lui : en dehors du Nyctalope pour lequel un ayant-droit s'est réveillé par magie en 2014, tous sont dans le domaine public ou presque.
Et je ne peux pas m'empêcher de voir dans le Nyctalope la personne même de Lehman, premier super héros made in France et annonciateur de leur retour, protecteur magique et scientifique de la capitale...


Car là se trouve, au delà de tout le blabla metatextuel dont je viens de vous faire part concernant les séries en elles-même, toute la magie de Serge Lehman : faire revivre des personnages que, avouons-le, nous ne connaissions pour la plupart absolument pas, et qui font pourtant partie intégrante de notre héritage fictionnel. A peine ont survécu Arsène Lupin et Fantômas, et encore, pas toujours sous une forme flatteuse (Lupin est toujours resté égal à lui-même, mais si vous pensez que Fantômas est un rigolo avec un masque bleu qui fait faire des grimaces à Louis De Funès, vous êtes loin du compte), et à l'heure où les superpouvoirs sont l'apanage des héros nord-américains, il est aussi très agréable d'avoir une ou deux séries nous rappelant que, non seulement il en existe des français, mais surtout, qu'ils étaient là les premiers.
C'est le sujet premier de La Brigade chimérique, ouvertement sous-titré "la fin des super-héros européens", et la métaphore est filée dans chaque série. Le Nyctalope s'en fait le prophète idéal, prototype qu'il est d'environ tous les héros qui suivront : il a le premier "super-pouvoir", est un homme loyal, juste et bon, mais n'arrive à rien seul et sait admirablement bien s'entourer, tout comme sauront le faire les premiers grands héros américain, le Shadow (en 1931) et Doc Savage (1933).
Soyez curieux, lisez quelques interviews du monsieur, et lisez ses bédés. Il y a, dans cette étrange et autoréférencée remise en contexte, une envie fière et parfois un peu vaine de remettre les grands héros tricolores sur le devant de la scène, mais surtout un véritable amour et une réelle connaissance des personnages en question. Sans rire, même le fait de mêler de vrais personnalités aux aventures des différents héros n'a rien d'innocent : la première aventure même du Nyctalope, en 1911, comptait parmi ses personnages secondaires Camille Flammarion et Maurice Reclus, qui accompagnaient carrément le héros dans sa conquête de Mars.

mardi 31 mai 2016

Jour 30 – Série favorite de tous les temps ?

Au moment d'arriver à la dernière question, au dernier jour de ce mois séquentiel, évidemment, il ne restait plus qu'une chose à demander : quelle était la meilleure bédé que j'avais jamais lue. Ma réponse tient en un mot et vous la connaissez déjà si vous portez ne serais-ce qu'une demi attention à ce que j'écris : Planetary.


Planetary est une série de Warren Ellis et John Cassaday que j'ai découverte un peu beaucoup complètement au pif, dans le désordre, par dessus le marché, et elle m'a tellement marquée que je suis aujourd'hui strictement incapable de vous expliquer comment je suis tombé dessus et ce que je lisais en parallèle. Je sais que j'en ai d'abord lu le crossover aux multiples Batmen, et que j'ai acheté les volumes publiés par Semic après la reprise de la publication de la série par Panini, en 2007. Au delà de ça, rien. J'ai dévoré ce truc, et oublié tout le reste. Il y avait tout dedans. Des Doc Savage cryptiques, la fille de Tarzan, les Quatre Fantastiques en méchant, de la SF plus ou moins dure de partout, et surtout un usage malin et complètement méta d'une imagerie qui prédatait les super-héros et qui, semblant de rien, me parlait beaucoup plus que Superman et ses potes.
Il faut ajouter à ça le fait que je commençais à sérieusement apprécier le boulot de Warren Ellis (je l'ai déjà expliqué) et que ses thèmes éparpillés me plaisaient beaucoup. Planetary, qui avait alors presque dix ans (et seulement une petite vingtaine d'épisodes au compteur), a immédiatement pris à mes yeux des allures de manifeste de l'auteur, et je ne vois décemment pas comment le présenter autrement. Tous les éléments y sont, du transhumanisme aux messies historiques en passant par les conceptions inter-dimensionnelles et la part de réel de chaque fiction jamais écrite. La grande force de la narration, c'est d'enrober chacun de ces éléments dans un gros duvet de backstory, autant intra-univers que paralittéraire. On fait les ramifications dans le monde de Planetary souvent en reflet des choses qu'on connait des personnages (et de ceux qu'ils représentent) dans notre pratique de lecteur.

Le haut concept complètement craqué qui fait 75% de l'intérêt du bouquin, néanmoins, c'est celui des century childs. Ellis avait déjà touché à l'idée au travers de Jenny Sparks, personnage qu'il a baladé de Stormwatch à Authority, mais c'est définitivement Elijah Snow qui s'en pose comme l'archétype ultime. Né le 1er janvier 1900 à minuit, il est l'âme de son siècle, un protecteur aux capacités surdéveloppés, tant physiques que mentales. Une espèce de Doc Savage 2.0 (transhumaniste...) créé par mère nature pour veiller sur ses petits. Et Snow va se confier une mission bien particulière. J'éviterai soigneusement de préciser laquelle puisqu'elle est un des noeuds du récit. En effet, Snow est d'abord présenté comme un amnésique engagé par l'agence Planetary, une organisation (trans)humanitaire spécialisée dans les phénomènes étranges, et il est évident que sous ce ressort scénaristique classique (il fait figure de porte d'entrée pour le lecteur), le personnage cache quelque chose de bien précis et en lien direct avec la raison pour laquelle il a été recruté (il en est, gonflé à la connaissance qu'il acquiert, également la porte de sortie).
Autour de lui gravitent des personnages tout aussi classiques en apparences mais dont les origines sont là encore tout à fait particulières et à mettre en relation avec le hors-livre. Si l'on rencontre Axel Brass, le Doc Sacage local, dès le #1 et qu'il attise une grande partie de la curiosité des premiers épisodes, les deux acolytes de Snow (Jakita Wagner et le Batteur) ne sont pas là que pour être les muscles et la science de la bande. Tous savent des choses, et recoller les morceaux fait partie intégrante de la narration : elle crée un univers pour le lecteur, et fouille dans les souvenirs oubliés de Snow.
Et c'est précisément là que la série devient conceptuellement grandiose. Planetary est une bédé fantastique à lire, car elle fait réfléchir sur son univers propre et qu'elle est construite pour qu'on enquête exactement de la même manière que son héros : sans rien savoir du monde qui nous entoure. MAIS, si l'on possède le bagage référenciel, un sous-texte proprement démentiel commence à se développer, un sous-texte plein de godzillateries, de matrices extra-sensorielles, d'enfants tombés du ciel, de cités perdues, de trésors éditoriaux oubliés et de super-héros réimaginés pour l'occasion. Planetary se base sur une idée de failles dimensionnelles, et elle est l'excuse pour une exploration en profondeur d'un imaginaire pulp littéraire et cinématographique foisonnant. Ellis va même jusqu'à revoir le concept de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires d'Alan Moore, qui en devient le Planetary occulte du siècle précédent.
Evidemment, toutes les références ne sont pas faciles ni immédiatement accessibles, et c'est à la fois la force et le faiblesse du récit. Si vous êtes à moitié malins, vous savez que vous passez à côté de tas de trucs même si vous vous passionnez pour l'enquête (et la quête) interne de Snow.
Parlant (souvent) de la série avec des amis, c'est généralement le sentiment qui en ressort : "c'est bien, mais j'ai pas les outils pour tout comprendre." Sans compter qu'au delà du jeu des références, certains concepts de science dure n'ont rien à envier aux folies de Stephen Baxter ou Kim Robinson. Mon conseil (et un que j'ai moi-même pratiqué) ? Relisez ce truc cinquante fois, au fil de vos découvertes littéraires. Il y a toujours quelque chose de nouveau à voir.
Planetary est un objet passionnant que, malgré tout le bien que j'en dit, je n'ai évidemment pas saisi de suite et dont je ne possède toujours pas toutes les clés. C'est aussi l'une des petites choses qui rendent son exploration meta absolument fantastique.

Oh, et John Constantine y tue Superman, aussi...

Sans compter qu'au delà de ses qualités scénaristiques et/ou metalittéraires pures, Planetary est aussi une bédé qui pue la classe sur le plan graphique. John Cassaday fera d'ailleurs considérablement évoluer son style au cours de la publication plus que mouvementée de la série, et son découpage dilaté, fait de grandes cases (et de splash pages) qui ne s'entrecroisent pratiquement jamais, participe au rythme tout particulier de l'intrigue. Il y a un côté résolument cinématographique (voir les six superbes pages sur la gauche, tirées du #3), quoique très ancienne école, dans la narration. Souvent très sage et contemplative, elle ne s'éclate que pour des scènes d'action hyper descriptives, offrant dans le storytelling même une réelle visualisation des pouvoirs des personnages (les coups de Jakita explosent littéralement en pages pleines, tandis chaque usage du temps chez Ambrose Chase est un monument de micro-découpage). J'irais même jusqu'à dire que si tout le délire paralittéraire pulp vous passe totalement au dessus voire ne vous intéresse tout simplement pas outre mesure, le graphisme en lui-même est une raison suffisante pour lire la série, tant les compositions fourmillent d'idées narratives. Il y a beaucoup de gimmicks selon l'ambiance des épisodes (le #3, façon polar hong-kongais, est ainsi presque entièrement présenté au format scope) et, ajouté au jeu des couvertures, Planetary a un côté multifacettes passionnant ne serais-ce que dans sa présentation. Si vous voulez apprendre à dessiner de la bonne bédé, vous pouvez sans aucune arrière pensée utiliser Planetary comme modèle (et Age of Reptiles de Ricardo Delgado, mais ça n'a rien à voir).
Planetary est un trésor de narration, stylistiquement hyper travaillé, et si vous êtes à demi curieux de voir ce que donnent les autres travaux de Cassaday, il est indéniable qu'Ellis a une grande part de responsabilité dans son évolution au cours des années 2000. Comparez ses apparitions sur les publications Image en 1997-98 (Gen13, Desperadoes) avec ce qu'il signera plus tard chez DC ou le fantastique Astonishing X-Men réalisé en compagnie de Josh Whedon, voire son court passage sur Captain America, et la différence saute aux yeux.

En même temps, si Ellis et Cassaday sont d'excellents auteurs de leur plein droit, l'un comme l'autre ont eu largement le temps de développer leurs arts respectifs pendant l'interminablement longue durée de publication de la série. Longue de vingt-sept épisodes, elle aurait logiquement du prendre deux ans et demi à être publiée. Il en faudra onze, entre un numéro zéro de présentation en 1998 et l'ultime volume en 2009, auxquels on ajoutera quelques crossovers (avec la JLA, Batman et l'Autorité) pour faire patienter les lecteurs entre 2003 et 2004, pendant la longue période de rien du tout de la série.
Une partie de moi ne peut s'empêcher de penser qu'un large pan du succès de Planetary est d'ailleurs du aux longues périodes d'incertitudes dans sa publication. Qualitativement impeccable, la perspective de la voir disparaître dans les méandres du temps a assurément ajouté à son côté culte, sachant en prime que son manque de visibilité (et sa difficulté d'accès, voire quasi-impossibilité en français) en fait une bédé relativement inconnue du grand public. Ce qu'il lui faudrait, c'est un bel omnibus bien classe de mille pages...


Et si avec tout ce que je viens de dire je ne donne à personne l'envie ne serais-ce que de feuilleter ce truc, je peux arrêter ce blog ici. Planetary est une bédé-concept, un objet qui va au delà du simple fait de raconter une (excellente) histoire, je lui dois probablement une partie de mon amour pour plein de trucs bizarres, de la même manière que d'autres trucs bizarres que j'aime m'ont permis de l'apprécier. J'adore l'ouvrir au hasard et juste regarder les pages, à chercher des détails que je connais ou auxquels je n'avais jamais porté attention avant, j'adore la lire dans le désordre en remettant moi-même les pièces dans le bon sens, et j'adore écrire des tartines hautement biaisées et unanimement partiales sur à quel point elle est bien.
Parce qu'elle est bien. Meilleure bédé ever.
J'ai dit.


Edit : A peine trois mois après l'écriture de cet article, Urban Comics publiait une réédition de la série en deux tomes XXL de quatre-cent pages pièce. Plus aucune excuse, donc.

lundi 23 mai 2016

Jour 22 – Scénariste favori ?

J'avais dit que j'en reparlerai, mesdames-selles-sieurs, Warren Ellis.
Comme beaucoup de trucs chouettes, Warren Ellis est de ce que les anglophones nomment un "goût acquis". J'ai pas aimé tout de suite, et surtout j'ai pas compris tout de suite. La première bédé que j'ai lue de lui (en sachant qu'elle était de lui, s'entend) a un peu plus de dix ans, et date de son passage sur Ultimate Fantastic Four. Honnêtement, si j'avais trouvé ça fort bien troussé, c'était en grande partie du au trait absolument fantastique de son compère du moment, un certain Stuart Immonen (et si vous vous souvenez de ce que j'ai dit sur Nextwave, vous savez déjà ce que je pense de cette association). Sa réputation le précédait et les gars du forum Superpouvoirs, où je passais 99% de mon temps internet à l'époque, étaient à fond dessus. Moi, je savais qu'il avait créé Authority, que je connaissais de nom sans jamais avoir osé le lire (à cause de Mark Millar, un monsieur qui pointe à l'exact opposé de mon spectre ellisien en compagnie de Peter Milligan et Terry Kanavagh), mais c'était à peu près tout. La première fois qu'on m'avait parlé d'Ellis, c'est quand on m'avait présenté Transmetropolitan. J'aime pas Transmetropolitan. Son nihilisme ironique latent me déplait fortement, le caractère purement putassier de son héros également. Evidemment, c'est le principe de la série, et ça n'avait pas empêché un paquet d'idées évoquées au fil des discussions par des amis qui, eux, le lisaient, de m'intriguer tout particulièrement, mais l'auteur ne me branchait, vous l'aurez compris, pas franchement. Or donc, j'avais à ma grande surprise plutôt apprécié son passage sur Ultimate FF (que je considérais par ailleurs jusque là comme la plus faible des publications Ultimate). Et puis je suis tombé sur Planetary.

Page 20, Doc Savage et le Shadow affrontent la JLA. Ouaip. Vendu.

Rarement a-t-on l'occasion de réellement découvrir un auteur par son oeuvre phare. Et Planetary est celle de Warren Ellis. C'est son manifeste, une ode aux gloires du pulp, aux possibilités de la SF et aux superhéros dans leur globalité. En France, la publication de cette série, déjà longuement délayée outre-atlantique, s'est longtemps cantonnée à deux volumes si incomplets qu'ils étaient principalement un agglomérat de récits autocontenus, explorant des questions aussi vastes et diverses qu'une explication scientifique logique aux monstres géants, une enquête avec un flic fantôme ou une version totalement faussée des Quatre Fantastiques ('faudra que je vous explique un jour pourquoi j'adore les Quatre Fantastiques). Ca n'avançait pas beaucoup, mais c'était plein d'idées et de niveaux de lectures, ça chatouillait toutes les fibres pulpesques de mon intérieur de moi-même, c'était juste LA bédé. J'étais amoureux.
Evidemment, les délais et les affres de la traduction m'ont fait patienter un bout de temps avant un volume 3 (et j'ai fini par m'offrir l'intégrale en anglais, le dernier tome francophone étant proprement introuvable). Mais j'avais mordu à Warren Ellis, et, après Planetary, je me suis logiquement et avidement jeté sur Nextwave, newuniversal, Global Frequency, ou des écrits des débuts comme ses DV8 ou Doom 2099, dont il signa le run présidentiel, un des grands moments de mes lectures de jeunesse (je ne vous raconte pas le mindblow quand j'ai découvert qu'il en était l'auteur). Evidement, il y a de ses écrits qui m'ont bien plus marqués que d'autres, notamment l'angoissant Desolation Jones ou sa superbe nouvelle At the Zoo (Comme des animaux en cage, 2000), mais c'est surtout la lecture de son run sur Hellblazer qui m'a mis devant les réelles fixettes du monsieur. Outre l'inhérent et logique, vu son rapport SF/pulp à la littérature séquentielle, afflux de nouvelles technologies dans ses récits, c'est tout simplement sa fixation sur le personnage de Constantine qui m'a fait tiquer. Cet archétype de connard captivant aux motivations opaques, "qui sait", ce Shadow transhumaniste aux capacités irréelles, qu'elles soient technologiques ou magiques (la frontière n'est jamais bien loin chez Ellis), il en met toujours un quelque-part. La raison, toute simple, c'est qu'il a toujours voulu écrire John Constantine. La réalité, hasardeuse et injuste, c'est qu'on le lui a retiré bien trop tôt.


Pour bien comprendre, un peu d'histoire.
Après des passages réussis quoique peu remarqués à l'époque sur Doom 2099, Doc Strange et Thor (où il explore des thèmes aussi variés que les médias, les luttes de pouvoir et, déjà, une idée d'être humain augmenté par une technologie qui touche à la sorcellerie), Ellis atterrit chez Wildstorm en 1996, où il crée en compagnie d'Humberto Ramos une bande de X-Men génétiquement modifiés avec DV8 et s'attaque de front aux problèmes superhéroïques d'autorégulation en reprenant Stormwatch avec Tom Raney. Ces deux séries, aux thèmes quasi-identiques mais aux échelles radicalement opposées, vont permettre à Ellis, qui a fait ses armes dans les mondes cyberpunk de Judge Dredd Megazine, de mettre en place une problématique qu'il poursuivra toute sa carrière : le transhumanisme (ça fait quand même douze fois que j'écris ce mot), mouvement intellectuel visant à améliorer l'Homme par la technologie. Ellis aborde le thème sous tous les angles possibles, positifs, négatifs, humanistes, totalitaires, tout y passe (il se permet même d'intercaler cette préoccupation au milieu de commentaires sociaux beaucoup plus proches de nous - jetez un oeil à sa vision des leaders africains dans Astonishing X-Men: Xenogenesis, par exemple).
Stormwatch lui permet également de poser sa première alternative à John Constantine : Jack Hawksmoor. Ce monsieur, en costard noir et pieds nus à la Pirelli (manque juste des tattoos et des lunettes bicolores), parle aux villes et a un lien tout particulier avec le monde moderne. Shaman urbain au sens noble, il est tout simplement une âme de son temps, comprend les choses à un niveau bien supérieur au bien/mal superhéroïque, et se fait une espèce de voix de la raison aux motivations pas toujours claires. Les tattoos et les lunettes bicolores arriveront en 1997, Spider Jerusalem se faisant, lui, la petite voix d'une société bouffée par la grande voix défendue par Hawksmoor. Deux visions d'une même idéologie, et deux visions d'un même personnage (et deux visions qui s'allieront finalement quand il importera son sorcier des villes dans Hellblazer au travers du personnage de Map). Dans le même temps, il s'amusera aussi à (dé)tuer Wolverine en compagnie d'un alors tout jeune Leinil Francis Yu (Wolverine: Not Dead Yet) et jouera à Frankenstein avec Batman (Legends of the Dark Knight 83 et 84), il touche même un temps à Starship Troopers (d'après le film de Verhoeven) et à Solar, Man of the Atom pour le compte d'Acclaim Comics, mais ça n'a (presque) rien à voir.
En 1999, tout va s'accélérer : alors même qu'il dynamite son concept de Stormwatch avec The Authority, Ellis se voit confier Hellblazer. Consécration. Il peut enfin écrire le personnage qu'il décortique depuis si longtemps... Pendant six mois. Le monde réel rattrape en effet l'auteur et, alors qu'est prévue l'édition d'un épisode intitulé Shoot, traitant d'une fusillade entre jeunes (commentaires sociaux, disais-je), arrive de drame de Columbine. L'épisode est décommissionné (il sera finalement publié douze ans plus tard dans Hellblazer Resurrection) et Ellis claque la porte.
Ayant créé à la même période son superbe Planetary, il fit le deuil de John Constantine en le tuant métaphoriquement dans un épisode troublant où l'homme se transforme, en quelques cases, en Spider Jerusalem. La magie ne marche plus, place au nihilisme gonzo. En passant, je pense que la raison pour laquelle Ellis fit durer Transmetropolitan aussi longtemps (60 numéros, quand il dépasse rarement la dizaine) est justement la perte d'Hellblazer.


D'une certaine manière, la chose va également le libérer. Ayant exorcisé son fantôme, Ellis plonge à pieds joints dans un cycle SF "dure", signant sur les bases d'idées spatio-temporelles explorées dans Planetary des monstres comme Ministry of Space (2001) et Ocean (2004), réinvente Tony Stark dans le sublime Extremis (2005) et s'offre une fantastique virée sur les séries Ultimate entre 2004 et 2006 (j'ai déjà cité UFF, mais il pose aussi sa paluche transhumaniste sur Ultimate Iron-Man et balance douze idées géniales par pages sur sa trilogie Ultimate Gah-Lak-Tus, probablement un de mes runs favoris du monsieur). Il embrasse également son côté purement ésotérique sur des titres comme Fell, fait de la spyfy fun et débridée (mais pas idiote) avec Red (oui, la bédé qui donnera les films avec Brice Willous) et, surtout, s'acoquine dès 2001 avec un indépendant qui lui permettra d'écrire et de publier ce qu'il veut : Avatar Press. L'éditeur fera même 90% de sa comm' de l'époque sur le nom de Warren Ellis. A raison, parce que si Planetary est son manifeste artistique, il signera chez Avatar une trilogie superhéroïque qui est probablement sa plus complète exploration des incidences transhumanistes. Après avoir écrit un bon paquet d'épisodes de Gravel, un Constantine hardboiled apparu -tiens tiens- en 1999, Ellis livre Black Summer (2007), No Hero (2008) et Supergod (2009), trois étapes d'une trilogie formelle (à défaut de l'être scénaristiquement) déconstruisant tout son mythe (et se faisant un drôle de pendant à son travail contemporain chez Marvel -Nextwave et newuniversal, notamment-). On y croise toujours des relents de constantinisme (Frank Blacksmith, le mentor de Black Summer), mais même eux ne peuvent résister à l'inévitable vague de violence désespérée de l'être humain qui désire n'être qu'un être humain. Au diable l'augmentation, quitte pour cela à devoir détruire toute une civilisation voire à crucifier Dieu lui-même.
Notez également que les concepts transhumains et constantiniens se télescoperont dans celui des "century childs", dont les plus éminents représentants sont la punk Jenny Sparks de The Authority et le glacial Elijah Snow de Planetary. Et normalement, c'est là, alors que je viens d'évoquer plus ou moins la totalité de ses travaux, que vous vous rendez compte que je n'ai justement pas dit un mot ou presque sur Planetary alors que je n'ai pas arrêté de dire que Planetary, c'est son manifeste et son meilleur boulot.
Précisément.
Planetary, j'en reparlerai mardi prochain.


En attendant, trois mots : lisez Warren Ellis.
Récemment, il a été à l'origine d'une énième réinvention de Moon Knight, empruntant (évidemment) une partie de sa folie rêveuse au sorcier londonien, avant d'aller casser des trucs dans l'intrigant Karnak, inhumain rebelle devenu gourou de la sagesse (depuis décembre 2015, c'est tout frais). Deux séries à courte portée, dédiées à des personnages dont presque tout le monde se fout, mais dans lesquelles il a pu s'amuser : les coudées franches, il alterne épisodes aux thématiques touffues (le messie sans pouvoirs de Karnak) avec d'autres plus directement pop et inconséquents (comme ce nettoyage de kidnappeurs dans Moon Knight) sans jamais se laisser aller à la pure facilité d'une bonne baston séquencée. Il fait pareil avec James Bond chez Dynamite Entertainment (depuis octobre 2015, c'est tout frais aussi). Ces récits ont en commun un genre de rythme de croisière où plus rien n'est surprenant venant du monsieur (d'autant qu'il ne reste jamais plus de six épisodes sur une série), mais où tout reste savamment orchestré et définitivement excellent. Une manière de rappeler qu'il n'a plus rien à prouver ?

Et encore, je n'ai pas parlé de sa manière de faire tourner ses lecteurs en bourrique en créant de l'autopromo virale pour ses romans, ou de ses histoires de disque durs brûlés pour expliquer l'éternel hiatus de Desolation Jones, ou de son amusement à parfois se faire passer pour homonyme australien (qui est un compositeur de génie)... Warren Ellis n'a pas l'air d'un mec facile à vivre, mais c'est un auteur plein de pop et de pulp et d'idées SF punkisantes à la cool dont je pourrais parler pendant des heures, qui n'a jamais rien écrit de vraiment bassement mauvais (quoique, Wolfskin...) et qui a un look absolument fantastique.