vendredi 3 mars 2017

This is why I never get anything done

Je suis toujours un peu beaucoup très fort ennuyé quand je me retrouve à laisser des mois complets défiler sans avoir publié le moindre billet.
Bon, j'ai jamais été un frénétique non plus, et en dehors du mois séquentiel de mai dernier qui fait honteusement gonfler les scores (et m'a mis dans le mood to write), j'ai rarement une douzaine d'articles par an depuis 2013 que je tiens ce blog. Je suis même plutôt du genre à disparaître par tranches de six mois sans laisser d'adresse et/ou à programmer des tas d'articles à l'avance. Tout ça est du au seul et néanmoins bien réel problème de ma rédaction multisupport : je suis un as de la dispersion désordonnée.


Je commence à écrire un truc, puis change, débute quinze articles en même temps, pitche quatre fictions à la file à des amis, commence moi-même à rédiger quelque chose, et ne finit rien, sur aucun des tableaux.
Pourtant, j'ai de quoi faire rien qu'avec la diversité des articles que je publie. Certains sont des traductions de textes trouvés au hasard du web auxquels j'ajoute mes propres considérations, d'autres sont de purs travaux de recherches, quelques uns s'écrivent en quarante-cinq secondes montre en main, la plupart prennent des semaines à se finir pour se lire en moins de dix minutes. C'est le but, mais la dose de travail à la rédaction d'un article (en dehors des pauses random) est totalement incompatible avec la volatilité avec laquelle je les écris.

Dernièrement, j'ai débuté un article expliquant pourquoi je collectionnais les éditions de Beowulf. J'ai au fil des années accumulé, dans toutes les langues (que je sais lire, s'entend), toutes les traductions que je pouvais trouver du poème épique millénaire (et j'en ai des vieilles), des épisodes raccourcis pour des besoins anthologiques, des tas de bande dessinées adaptées du mythe, un nombre incalculable de versions jeunesse illustrées par des types aussi ronflants que Michael Foreman ou John Howe, des inspirations plus discrètes comme Les Mangeurs de morts de Crichton, des récits dédiés aux personnages secondaires à l'image du Grendel de John Gardner, et, évidemment, toute transcription cinématographique ou télévisuelle de la chose... Ca m'a fait voir et lire un paquet d'horreurs, mais ça n'a jamais diminué la fascination que Beowulf a sur moi.
Sauf que donc, perdu dans les méandres de ma propre fantaisie (c'est vraiment l'usage et l'impact moderne du personnage qui m'intéresse, pas le poème d'origine, et ça fait forcément digresser très fort), l'article n'avance pas.
Alors, comme j'ai l'attention span d'un gosse de huit ans, je zappe.
Je zappe sur de la bédé que je connais par coeur, par exemple, tentant par exemple d'explorer les arcanes du voyage dans le temps à la mode Warren Ellis dans le dernier épisode de Planetary, ou en dressant un historique fou des magazines horrifiques en noir et blanc des années 70. J'ai même commencé à expliquer l'inavouable (et pourtant mondialement connu) secret derrière la narration particulière de la trilogie John Carter (et de l'oeuvre d'Edgar Rice Burroughs toute entière, en vérité). J'ai aussi l'impasse des "séries" d'articles sur ce blog même où, depuis des lustres, je dois rédiger les follow-ups des mes histoires de couverturesaventures préhistoriques ou explorations de la fiction lesbienne. J'ai plein de pistes et d'idées pour les articles en question, j'en ai même planifié trois ou quatre suites dans les grandes largeurs, mais pour plein de raisons aléatoires, je n'ai pas encore débuté leurs rédactions.
C'est qu'au fil de mes recherches, je suis très vite distrait par mes propres découvertes, comme quand je me met à réfléchir à un récit mettant en scène un lansquenet allemand dans la Saxe du début XVIème, façon justicier solitaire complètement pop, après avoir revu Sanjuro et Yojimbo (ce qui date déjà de juillet-août dernier, si j'en crois mon propre post d'une photo du film), et que je finis par me plonger des les conflits religieux et la géographie de la Germanie de l'époque. Ou quand je me demande quel type d'épée je choisirais si, demain, je devenais immortel, à la Highlander (pour info, ce serait un sabre à deux mains de l'Allemagne renaissante, type kriegsmesser ou schweizersäbel - d'où l'histoire avec le lansquenet). Ce dernier point m'a fait fouiller le web à la recherche de spécimens particulièrement intrigants, jusqu'à palabrer avec un spécialiste des fauchons médiévaux quant à l'origine même des épées à simple tranchant sur le continent européen, considérant le trou entre les modèles romains et vikings d'avant le Xème siècle et l'arrivée du sabre à la fin du XIIIème (j'ai toujours pensé que les croisades contre les seldjoukide avaient importé le cimeterre en occident, mais, n'en déplaisent aux représentations iconiques de Saladin avec son épée-croissant, il semblerait que la présence même de l'arme dans la péninsule arabique à l'époque soit particulièrement discutée, les spécimens les plus récents en notre possession datant des années 1290, soit plus d'un siècle plus tard - alors que le modèle de l'arme date, lui, du VIIIème siècle turkmène). Notez par ailleurs que regarder un film est un effort marathonien pour moi, puisque j'ai sur un métrage exactement la même tendance qu'avec un livre : faire pause toutes les cinq minutes pour allumer Google et aller chercher pendant trois heures des tas de trucs auxquels une scène, un dialogue, une image ou que-sais-je encore m'a fait penser (je vous laisse imaginer le temps que prend pour moi le visionnage d'un truc comme la trilogie du Hobbit par exemple)...  'Voyez, même en expliquant pourquoi je digresse, je digresse.
Et ça, c'est pour les articles en cours, parce qu'il arrive également qu'un papier écrit à une vitesse éclair dans la frénésie de l'instant semble totalement absurde et sans intérêt une fois le point final tapoté. C'est ainsi ce qui est arrivé à une courte (et franchement polémique) chronique sur les rapports entre Disney, Tezuka et la création du manga, que j'ai après sa rédaction soumis à un ami vivant sur l'archipel et à même de corriger la (plus que) plausible erreur de mon jugement. Il fut plutôt enchanté par le texte, m'offrit quelques pistes supplémentaires et modifications bienvenues, mais au final, l'article ne me plait plus. Pas parce qu'il a été changé, bien au contraire, c'est même précisément le problème : je ne suis moi-même plus franchement d'accord avec le point que je développe, et je suis bien malgré moi totalement incapable de retoucher l'article pour lui redonner un semblant de pertinence.

J'ai l'air de me plaindre, mais il n'en est rien. Prenez plutôt ce billet pour une note d'intention, et l'assurance -parce qu'on m'a posé la question- que Fiction électrique n'est pas mort. En friche, peut-être, mais ce n'est que pour mieux ressemer.
Un de mes faux-dictons favoris dit que l'important n'est pas d'aléatoire, mais d'en revenir. J'écris, plein même, mais je ne conclus rien. Parfois, j'ai quatorze articles en cours, d'autres fois, j'en ai zéro. En ce moment, j'en ai trente. Ouaip, trente. Et c'est là où ça devient drôle : vu tout ce que j'ai en plan, j'aurais surement une douzaine de nouveaux articles en réserve d'ici quelques temps et je pourrais planifier deux-trois mois de posts intéressants à intercaler entre des random works of spur of the moment, et donner l'air d'être hyperactif tout en me tournant les pouces. Et ça me fait rire à un niveau lunaire. Les aléas du bloguisme.

lundi 16 janvier 2017

Numérique ?

Il y a quelques jours, je suis tombé sur un article plutôt intéressant sur le blog de l'éditeur Walrus, spécialisé dans le pulp numérique.
On y parle du format, des choses qu'il est possible de faire avec le numérique que le papier est incapable de proposer, d'une lecture proche du web-browsing, d'options interactives, de plein de trucs qui sonnent tristement Internet 2.0 à mes oreilles et qui, je pense, loupent totalement le point, mais qu'il est assurément intéressant de discuter (c'est d'ailleurs ce que fait La Bauge Littéraire dans un long article-réponse). Ce qui m'intrigue surtout dans le discours (et ce tant chez Walrus que La Bauge), c'est l'aveu clair que la publication française n'a rien compris au numérique.
Laissez-moi vous exposer mon point de vue médicalement assisté sur la question.


Cette année, j'ai décidé de ne plus acheter de livres. Physiques, s'entend.
Voyez-vous, je déteste la poussière et les petites choses qui s'y développent me détestent en retour. Il y a certains bouquins de ma bibliothèque que je suis absolument incapables d'ouvrir à cause de ça, mais j'ai toujours su, plus ou moins, faire avec. Plus ces derniers mois. J'ai acheté L'Histoire des super-héros de Jean-Michel Ferragatti sur papier parce qu'il n'existe pas en numérique (c'est d'ailleurs seul seul bouquin de mon top11 que je possède en physique), et j'ai pas pu aller au bout. Y a fallu que j'en fasse mon propre scan (enfin, j'ai demandé qu'on m'en fasse un, même ça j'y arrivais pas). L'odeur du papier, de la colle, le nez qui pique et les yeux qui brûlent... Je vous passe les détails, le fait est que le livre papier, pour moi, c'est fini.

Comme un symbole, les dernières reliures que j'aurai acheté auront été celles que j'ai le plus longtemps cherché. Mises sur mon chemin totalement par hasard, les (futures) intégrales de Clark Ashton Smith chez Mnémos sont un rêve de (grand) gosse qui se réalise, après que j'aie passé des années à essayer de dénicher les éditions NéO du monsieur et/ou à le lire dans sa langue, faute de pouvoir me satisfaire des quatre pauvres nouvelles que j'ai de lui dans mes diverses anthologies. Une des raisons même qui ont motivé cet achat était d'ailleurs la présence hypothétique d'éditions numériques dans le lot. Les objets ont l'air superbes, j'adorerai (oui, c'est du futur) les avoir dans ma bibliothèque, mais dès que j'ai vu qu'il y avait des versions de bits et de bytes, j'ai su que je lirai ça sur ma liseuse. Et pourtant, c'était pas sûr du tout qu'il y ai ces fichiers numériques, ils n'étaient qu'un bonus de fin de parcours... Et là est tout mon dilemme depuis quelques années.
Je suis un adopteur (j'ai le droit d'inventer des mots) des premiers jours de la lecture numérique, je fais ça avec les bandes dessinées depuis près d'une décennie et l'encre électronique et le format epub sont probablement mes deux créations (plus ou moins) récentes favorites (avec les textiles hydrophobes, mais ça n'a rien à voir). J'adore l'idée d'avoir ma bibliothèque complète (qui ne comporte d'ailleurs pas tant de bouquins que ça) dans ma poche, j'ai même plus de livres en binaire que de volumes imprimés, en vérité. Sauf que je dois la très très large majorité de ma collection numérique à la gratuité de nombreuses oeuvres du XIXème et du début du XXème siècle désormais libres de droits (au hasard, les Paul d'IvoiGaston LerouxMichel ZévacoRosny aînéArthur Bernède et consort que je cite à l'envi quand il s'agit de pulp francophone) et, surtout, à une flopée de dévoués scanneurs qui se sont mis en tête, par exemple, de reporter sur leurs liseuses la totalité du catalogue Fleuve Noir Anticipation, totalement introuvable hors des cercles pirates. Des vieux trucs, quoi, car la production contemporaine sur le format est pratiquement nulle, et il s'avère que 101% de mes derniers achats de livres physiques se sont fait de dépit ou presque, faute de trouver le livre numérique correspondant. Parfois, c'est logique, comme dans le cas de petites éditions et de formats particuliers (L'Histoire des super-héros, disais-je, quoiqu'en écrivant à monsieur Néofélis, il me disait ne pas être contre l'idée d'une transcription numérique, simplement ignorant), mais souvent, c'est juste bassement frustrant : pourquoi Les Pionniers de la fantasy de Lyon Sprague de Camp (2010 chez Bragelonne) ou Orphée aux étoiles (la biographie de Poul Anderson chez les Humanos) n'existent pas en numérique alors que ces deux éditeurs mettent justement en avant leurs offres dématérialisées ?
Et encore, ce sont là deux éditeurs qui ont ce type d'offre pour commencer, parce que la plupart du temps, le numérique n'est même pas une arrière-pensée. Une des bédés qui m'intriguaient le plus cette année, O Sensei d'Edouard Cour, m'est ainsi passée sous le nez. Pourtant, l'éditeur Akileos a un semblant d'offre numérique, mais comme souvent, la conversion et la distribution sont sous-traités (par Avé!Comics en l'occurrence, qui ne propose qu'une toute petite partie du catalogue, et zéro nouveauté), l'éditeur d'origine ne s'en occupe même pas. La plupart du temps, on ne veut tellement pas voir le numérique qu'il est purement et simplement absent des boutiques en ligne, sur lesquelles on s'attendrait pourtant à le voir mis en avant (au hasard, je vous met au défi de trouver le catalogue epub de Fleuve Noir sur le site de Fleuve Noir - y a pas, tout est chez 12-21, qui se charge de la conversion pour trois ou quatre autres "gros" de l'édition), et quand on en propose, c'est bourré de DRMs et de limitations (l'offre sur Izneo, wannabe concurrent franco-français de ComiXology, par exemple, est restreinte à un horrible lecteur en ligne). Tout ça, une partie de moi est persuadée que c'est du à une chose et une chose seulement, une chose qui fait paniquer le moindre fournisseur de contenu de l'hexagone comme une pucelle devant un drakkar : le piratage. Parce que c'est l'Internet, 'voyez, les Grandes Eaux du grand-banditisme moderne, et par peur que le petit epub de 600k vendu au triple de sa valeur soit immédiatement (et à juste titre?) disponible sur toutes les plate-formes illégales du monde, l'éditeur français préfère tout simplement ne pas le proposer, ou le blinder de saloperies qui le rendent certes "inviolable", mais également incompatible avec de nombreuses liseuses... Quand le fichier n'est pas carrément un chef-d'oeuvre d'incompétence en lui-même, comme l'horrible "réédition" de la Compagnie des Glaces par French Pulp.
Autre problème, outre l'indisponibilité, pourquoi, quand ils le sont, comme c'est le cas pour l'intégrale de La Patrouille du temps ou le dernier volume de L'Oeil de la nuit (pour citer deux parutions de 2016), sont-ils distribués AU MEME PRIX en physique et en numérique ? Ca me parait non seulement totalement injuste mais aussi et surtout totalement illogique. Et c'est d'autant plus agaçant quand on est bilingue et qu'on a la possibilité de comparer avec l'offre anglo-saxonne, largement uniformisée : Tarzan vs Kong ? $5.99 (environ 5,50€ au taux de janvier 2017). Les dragons de Marie Brennan ? $5.99 (contre 10€ au format Kindle pour la VF, que L'Atalante ne fournit même pas lui-même). Un abonnement illimité à ComiXology ? $5.99 (mon royaume pour cette offre hors US!). On trouve aussi un paquet d'offres promotionnelles et gratuites, comme le superbe "club de lecture" de Tor.com, blog éditorial parent de l'éditeur Tor/Forge et devenu sa branche numérique en 2015 (avec une sacrée sélection, c'est là que j'ai pour la première fois entendu parler du Problème à trois corps de Liu Cixin, par exemple).
Evidemment, il y a des exceptions, et le catalogue de petits éditeurs français comme (justement) Walrus est plein de prose à 2,99€ pièce, de même qu'on n'échappe pas, sur le territoire anglophone, à certains tarifs surévalués, comme chez HarperCollins où le prix moyen avoisine les $12.99, mais... C'est Walrus, un éditeur 100% numérique que personne ou presque ne connaissait avant qu'ils se fassent remarquer avec leur sonnette d'alarme imaginaire, et c'est HarperCollins, une boite centenaire avec toute la dimension "luxe" qui lui est rattachée outre-atlantique. Je râle sur les prix, parce que, globalement, la différence entre les offres nord-américaines et françaises varie du simple au double, mais, disais-je, le premier critère reste le catalogue proposé : le Ferragatti, j'en aurais acheté le numérique au prix du papier sans me poser de question, et quand je vois les Selected nonfictions de Neil Gaiman à treize dollars chez HarperCollins, ça me parait cher, mais pas excessif vu le contenu du bouquin... Entre ça et une poperie random démarrant une énième tri/penta/décalogie post-Tolkien comme le Guerre et dinosaures de Victor Milan à 18€ chez Fleuve Noir (ou plutôt, disais-je, chez 12-21) alors que sa VO vaut $6, y a quand même une sacrée marge.

Je lis sur mon ordinateur et/ou ma liseuse depuis des années et je n'ai jamais eu à m'en plaindre, certes, mais j'ai toujours pu me reporter sur le papier pour ce que je ne trouvais pas et/ou était trop cher en epub. Je n'ai pas choisi de passer au tout numérique, j'y ai été plus ou moins contraint au fil des années, et ce ne sont certainement pas les disponibilités ou les politiques tarifaires qui m'y ont poussé. Quoique j'aie fini par me décider à sauter le pas, je sais pertinemment que je me ferme ainsi une grande partie du paysage éditorial.

Parce que, pour répondre à la demi-question de monsieur Walrus, le problème de l'édition numérique, ce n'est pas le format, ça n'a jamais été le format, c'est beaucoup plus simple et premier degré que ça : c'est la qualité de ce qu'on propose aux lecteurs, à quel prix, et le fait qu'il est souvent tout bonnement impossible de trouver ce qu'on cherche.
Le problème, c'est l'éditeur, mais allez faire comprendre à une maison qui fait du papier depuis des décennies qu'elle n'a rien compris au numérique et qu'elle doit revoir sa politique... Non, c'est plus simple d'incriminer les hypothétiques pirates et d'invoquer les chiffres de vente ridicules d'un catalogue famélique pour justifier que "ça marche pas". Et tant que les éditeurs joueront à l'autruche sur leurs propres lacunes, l'offre numérique française restera ce qu'elle est.
Et ce qu'elle est est juste pleinement et simplement minable.

lundi 9 janvier 2017

Morris, Goscinny, l'Amérique, et Lucky Luke

En toute fin d'année dernière, Arte diffusait un superbe documentaire dédié à l'expérience américaine de quelques auteurs phares de la bédé franco-belge, et l'essence de Lucky Luke. Cette nuit, je l'ai retrouvé sur le Tube.

vendredi 6 janvier 2017

Onze... livres de 2016

Le début d'une nouvelle année, l'heure du bilan de la précédente, l'heure de faire des listes et de raconter des trucs. Ca tombe bien, j'aime bien faire des listes et raconter des trucs.
Après des mois de silence, voici donc une petite sélection très pop et forcément très pulp de mes onze bouquins favoris de 2016, brassant bédés (BEAUCOUP de bédés), romans, nouvelles éparses, recueils, rééditions, non-fiction, physique ou numérique, dans n'importe-quelle langue (que je sais lire, s'entend), peu-t-importe, pourvu qu'ils soient sortis cette année. Pourquoi onze ? Parce que. Et je range ça par date de publication, pas d'ordre de préférence.


Ricardo Delgado - Age of Reptiles: Ancient Egyptians (Dark Horse, 19 janvier)
Celui-là, je l'avais carrément précommandé début décembre 2015, Noël à l'avance pour cadeau en retard. Je n'ai aucune idée de si c'est sorti en VF depuis, et j'ai tendance à penser qu'on s'en fout : dans Age of Reptiles, y a pas de dialogues. Age of Reptiles, c'est le storytelling à l'état brut, sauvage et sans faux col depuis 1993. En même temps, il a le sujet pour, et Ancient Egyptians est définitivement tout là haut avec ses frangins, à la réflexion probablement même mon favori du lot, son accent anecdotique permettant une narration logiquement moins forcée qu'un The Hunt (1996) au background et casting assez épais. L'évolution des couleurs et du design joue également pour beaucoup, tirant parti des découvertes sahariennes récentes autant que de la fin du mythe du Spino comme T-Rex-killer. Ancient Egyptians est l'Age of Reptiles quatrième du nom (sixième en comptant les shorts de 8pages), et il m'apparaît, plus encore que The Journey (2009) qui était déjà un effort colossal sur le sujet, l'épisode de la maturité - graphique et narrative, bien sûr (Delgado est vraiment un maître à donner à étudier dans toutes les bonnes écoles de bédé) mais surtout historique et scientifique : sans totalement renier le pop de ses origines nineties over-the-top, Age of Reptiles est devenu, je pense, le seul vrai documentaire animalier de la planète bédé. D'autant que les crocos géants, moi, ça me parle grave.

Serge Lehman et Gess - L'Oeil de la nuit, volume 3 : Le Druide noir (Delcourt, 20 janvier)
Un jour que je cherchais du pulp à la française, je suis tombé sur cette bédé plus qu'intrigante. Projet (semi-)avorté de ramener le Nyctalope à la vie après son apparition dans La Brigade Chimérique (La Ligue des gentlemen extraordinaires de la littérature francophone, des même auteurs), L'Oeil de la nuit est une réinvention qui sait parfaitement ce qu'elle est et dans quel contexte elle se place, en et hors bédé, abordant le droit à l'image au travers d'un biographe (qui se veut être Jean de La Hire lui-même), nommant Fantômas au détour d'une discussion et plaçant son héros sur les traces de Sâr-dubnotal, un des suiveurs du Nyctalope originel dans la catégorie détective paranormal. Sorte de Doc Strange du Paris des années 30 (avec un arrière goût mignolien plus qu'agréable), jouant avec les ombres comme Judex mais maniant un humour pince sans rire bien plus moderne (une touche de Constantine?), L'Oeil de la nuit est bourré de références pop françaises et donne franchement envie de fouiller dans les archives littéraires de la belle époque. Chose agréable, et ce d'autant plus que je déteste citer des séries incomplètes qui se stoppent en pleine intrigue, quoique volume 3 de sa série, Le Druide noir est une aventure autocontenue (une volonté autant qu'une nécessité après les remous éditoriaux du semi-avortage que j'évoquais au début) et aucune connaissance préalable n'est nécessaire pour suivre L'Oeil de la nuit se lancer à la poursuite de monstres, fantômes et sorciers immortels comme le (super-)héros pulp qu'il est (et à visage découvert, car les héros français d'alors n'avaient pas d'identité secrète). Et puis à la fin, un éther magique, des dieux, des mondes dans les mondes, des destins croisés et des gens qui savent qui ne savent plus vraiment. Du Nyctalope, ces fous ont fait un Planetary de l'occulte ! Et si j'ajoute qu'en lisant les deux premiers tomes à rebours, j'ai vu la momie martienne d'Henri de Parville, croisé Rosny aîné et assisté à la naissance du Futurisme, je pense que la messe est dite... Je n'connaissais pas Serge Lehman, je suis désormais officiellement fan (et c'est pas le long article que je lui ai dédié quelques mois après sa découverte qui prouvera le contraire).

Ben Aggarthy et Adam Brockbank - Mezolith (Archaia, 16 fevrier)
Ou l'exemple même de la réédition qui tombe à point. Mezolith est une bédé sortie en 2010, chapitrée dans un format proche du comics dans The DFC, un hebdomadaire britannique pour enfants, et publiée par Archaia (la filiale arty de Boom!) au coeur de l'hiver de six-ans-plus-tard dans le format de sa version continentale (chez Soleil), un gros paperback de 96 pages. Et tant mieux. D'abord parce que je préfère les paperbacks, mais aussi, surtout, parce que cette bédé aussi contemplative que narrativement serrée profite de ne pas avoir à attendre entre chaque segment. C'est clairement le genre de chose à lire d'une traite, à la fois historique et puissamment mythique (voire mystique), magnifiquement servi par un trait hyperréaliste à l'encrage quasi inexistant et juste ce qu'il faut de recherches paléontologiques (ça reste une publication jeunesse, avec son zeste éducatif) pour la rendre palpable. Mezolith est de ces légendes magiques de temps immémoriaux où le bruit du monde a autant d'importance que celui de ceux qui le peuplent, admirablement bien construite et poussant au fil des pages ce qui semble n'être qu'une suite de scénettes sans véritable lien vers une résolution qui n'aura que rarement mieux porté ce nom - de la fiction préhistorique grand luxe.

Mathieu Bonhomme - L'Homme qui tua Lucky Luke (Lucky Comics, 1er avril)
Il y a... une ambiance bizarre, fantômatique, dans cet album hommage non dénué d'humour mais dont le caractère spagh' ressort avant tout. C'est boueux comme dans un Django (le vrai), y a des grenouilles symboliques, une famille de rouquins véreux, une Laura Legs surprise et un vieux gunslinger malade et hanté nommé Doc. Y a aussi de fort jolies cases aux couleurs franches, un bon character design familier sans être imité (une erreur qu'avait commise la vraie série à la mort de Morris), et une histoire étrangement... réaliste ? L'Homme qui tua Lucky Luke me fait fait penser au Groom vert de gris ou au Journal d'un ingénu de Spirou, une expérience à part, déstabilisante, presque dérangeante, mais ô combien réussie. Un sacré bon western.

Mary et Bryan Talbot - The Red Virgin and the Vision of Utopia (Random House, 5 mai)
Le féminisme est peut être un sujet un peu facile et évident par les temps qui courent, mais la vie de Louise Michel est passionnante et le livre des époux Talbot est une sacrément bonne bédé (en passant, c'est toujours très rigolo de trouver ce genre de récit de la part d'auteurs anglo-saxons, mais pas chez nous). Ce qui est le plus intéressant, c'est la façon dont tout est présenté, au travers d'une rencontre entre deux femmes et de la discussion qu'elles engagent, de dissertations fictionnelles (on y parle science, politique, H.G. Wells et Mary Shelley) en souvenirs romancés de la vie de sa figure titre. Dessins (directement au pinceau, aquarellés, on voit le grain du papier, c'est magique) et dialogues (tout en nuances et en références) sont tout simplement fantastiques, et d'un sujet effectivement "un peu facile et évident par les temps qui courent", les Talbot sortent un récit biographique-mais-pas-que bourré de points d'entrées et de pistes de lectures, passionnant de bout en bout (mais vraiment le bout, les vingt pages d'annexes sont pleines à craquer), aux allures doucement rêveuses, entre exploration idéologique d'une époque et biographie révolutionnaire. Paru en VF chez Vuibert à la mi-septembre, c'est p'tet' bien la meilleure bédé de l'année, tout simplement.

Neil Gaiman - A View From the Cheap Seats: Selected Nonfiction (Harper Collins, 31 mai)
Honnêtement, pour tout ce que j'en parle et ce qu'elle m'influence, j'ai toujours énormément de mal à lire la fiction anglo-saxonne dans le texte en dehors du format séquentiel. Je finis toujours par me noyer dans les pages et les mots, à perdre le sens d'une phrase en cours de route, et malgré tout le bien que je peux dire de mecs pas traduits en français comme Norvell Page ou Will Murray, les affres de la narration anglophones me seront, je crois, à jamais nébuleuses. Les stats de ma liseuse (c'est pratique ces choses là) me disent que j'ai une durée de vie de 15à20pages/session sur un roman en anglais. Pas Plus. Une chose dont je ne me fatigue jamais, en revanche (et je pense que je peux remercier un net à 98% américain pour ça), c'est de lire des gens intelligents accumuler les lignes sur pourquoi tel ou tel truc. La sélection non-romanesque de Neil Gaiman, c'est exactement ça. J'adore Neil Gaiman, j'adore sa prose et ses bédés, il me fait penser à un genre de Tim Burton punk de la littérature, à mi-chemin entre horreur récréative et enfance contemplative (ou l'inverse), mais, genre, bon, sans les tics chiants (j'ai toujours trouvé Burton particulièrement balourd) et autrement plus versatile (de Beowulf aux Loups dans les murs, y a quand même un monde). Neil Gaiman est aussi de ces gens intelligents qui ont réfléchi leur(s) medium(s) avec beaucoup de justesse, de ces gens qui savent des trucs, et les lire réfléchir dessus est juste passionnant. Et moi, qui aborde avant-tout la chose littéraire comme un historien (au cas où le propos de ce blog ne serait pas encore clair), cette démarche ensemblesque et touche-à-tout me fait des trucs spéciaux dans mon cortex et alimente sans cesse ma propre recherche. A View From the Cheap Seats porte bien son sous-titre, agglomérat sans véritable sens ni continuité de textes écrits au fil des années par un ex-journaliste devenu un des auteurs britanniques les plus respectés au monde. On y parle de Superman, de Ray Bradbury, de Will Eisner et de Dave McKean, de musique et de cinéma, part dans de longues considérations sur les contes de fées, sur l'art graphique et narratif, sur la construction d'un univers de fiction et la nuance subtile entre "vérité" et "faits", et examine sur une centaine d'essais, blogs, introduction de livres et discours plus ou moins (auto)réflexifs ce qui fait d'un auteur, quel qu'il soit, un auteur. Bourré de pistes critiques et littéraires plus ou moins genresques à explorer avec la juvénile exaltation du lecteur novice découvrant de nouveaux horizons, insistant avec emphase sur l'importance de lire et de se nourrir de ses lectures, A View From the Cheap Seats me rappelle aussi, surtout, pourquoi j'ai tellement envie d'écrire, quel que soit le sujet, quel que soit le moment, quelle que soit la raison.

Alex Nikolavitch - Eschatôn (Les Moutons électriques, 8 juin)
J'aime bien Alex Nikolavitch. On lui doit des trucs aussi variés que des historiques superhéroïques, des chroniques cosmologiques, et Spawn Simonie. C'est aussi un gars dont j'adorais lire les interventions y a dix ans de ça quand je passais 95% de mon temps internet sur les forums de Superpouvoirs. Alors quand je suis tombé par hasard sur ce bouquin, publié quelque part à la fin du printemps (la date exacte est sujette à caution) dans la Bibliothèque voltaïque, la collection random des Moutons aux titres à rallonge, inutile de vous dire que j'étais un poil carrément curieux. Surtout que le synopsis pue les influs du monsieur, concentré (et revendiqué) de pop sulfureuse à la croisée des chemins de Jim Starlin, Warhammer 40k et Lovecraft (et attention, hein, je dis Lovecraft comme dans "gros monstres dimensionnels à tentacules", pas comme "épouvante insidieuse et effondrement des réalités", Eschatôn est un space op' féodo-métaphysique à l'obscurantisme religieux bien bourrin, pas un conte horrifique de la Nouvelle-Angleterre). L'autre truc qui se sent à mort à la lecture, c'est les réflexes bédéastes et vulgarisateurs de son auteur, avec une narration tirant sur la voix-off de bulle carré, des ellipses hyperdécoupées et une tendance à la surexplication techno/théobabillante qui empêchent le récit d'être vraiment fluide (sans compter un style qui jongle brutalement et incessamment entre littéraire affecté et sensationnalisme explosif, et qui, s'il me rappelle avec délice la prose ampoulée du pulp des thirties, pourra surprendre par son apparente lourdeur). Difficile pourtant de bouder son plaisir tant le délire est grand, car Eschatôn est exactement ce qu'il promettait et même un peu plus, Nikolavitch trouvant dans cet épique planétaire aux héros fanatiques plongés dans des batailles strashiptroopiennes le temps de développer des sujets intéressants (voire un peu meta) et un univers salement intrigant. J'suis pas du genre à réclamer des suites (surtout quand l'épilogue laisse aussi peu de doute sur l'impossibilité/inutilité de l'entreprise), mais j'aurais rien contre deux ou trois autres aventures dans cette galaxie furieuse et violente où foi et science (ou science et foi?) ne font qu'un.

Jean-Michel Ferragatti - Les publications américaines en France, l'histoire des super-héros : l'âge d'or (Neofelis, 10 juin)
On oublie souvent qu'il y a un "avant-Lug" dans le domaine super-héroïque hexagonal, et voila un bouquin qui parle en détail des comics des forties, en français de France, dans des périodiques français de France ; un bouquin qui plus est fort élégant, en édition limitée dans un beau format bien lourd (il pèse un petit kilo) et avec une couv' de Jean-Yves Mitton bariolée et kitschoune comme il faut sur laquelle s'élancent le Fantôme d'acier, Judex, le Capitaine Marvel (le vrai) ou la Panthère blonde. A grand renfort d'anecdotes, d'illustrations croustillantes et de bavardages pour amateurs plus ou moins avertis, Jean-Michel Ferragatti (chroniqueur de "French Connection" sur Comic Box) entreprend de narrer aussi précisément que possible une aventure éditoriale complètement folle dans la gloire étoilée d'après-guerre (et de juste avant et de pendant aussi, un peu, mais surtout après), et le fait excellemment bien. J'ai lu ça comme un gamin auquel on raconte des histoires des temps d'avant, sans foncièrement apprendre bien plus que ma propre curiosité ne m'avait fait découvrir, mais j'aurais du mal à retenir ça comme un défaut : c'est didactique et plaisant, plutôt fourni, sans compter que la rareté même de ce type d'exercice complétiste en fait un objet quasiment indispensable pour un paquet de curieux. L'Histoire des super-héros (volume 1?) est un très très bon bouquin, entre checkup de collectionneur et piste de recherche en vulgarisation, à mettre, c'est précisément le but, entre toutes les mains.

Corinna Beckho et Javier Garcia Miranda - Aliens-Vampirella (Dynamite, 27 juillet)
2016 voyait le trentième anniversaire d'Aliens, et, comme Tarzan, difficile de passer une licence dans l'actu sans l'exploiter un poil. Ainsi, pendant que Dark Horse rééditait sa première "suite officielle" (depuis désavouée) au film de Cameron (un truc tout à fait excellent que je voyais pour la première fois en beau noir et blanc tramé des 80's d'origine et pas un scan jaunâtre en 50dpi, et paru en français chez Wetta quasi simultanément), Dynamite s'offrait une rencontre pour le moins étrange entre ce qui reste, en définitive, deux parasites extra-terrestres (mais aux portées ô combien opposées)... Et honnêtement, j'ai beau être super biaisé sur la littérature dédiée à la nosferatu en body-string rouge (celle attachée aux xénomorphes aussi, d'ailleurs), si on m'avait dit quand j'ai commencé à faire cette liste que ce truc y serait, je n'l'aurai pas cru, tant le concept même me paraissait abscons. Je veux dire, elle est immortelle, la madame, y a aucun risque, non ? Et pourtant. Situé dans le futur (y a aucune date mais aucun doute non plus), Aliens-Vampirella se passe sur Mars dans une station où "on a trouvé un truc bizarre", sensément en lien avec des vampires. On invite donc la sculpturale brune à y jeter un oeil, et ça part en sucette dans le quart de page qui suit. D'ailleurs, Corinna Beckho (une madame sympathique à laquelle 2016 doit aussi Lords of the Jungle featuring Tarzan and Sheena) a assurément eu la même réaction que moi à l'idée d'envoyer Vampi dans ce merdier, car... elle est la première personne infectée ! Elle survit, évidemment, mais la bête qui lui sort du torse aura droit à quelques upgrades bienvenues pour une course poursuite simple et terriblement bien troussée. J'ai souvent eu l'impression d'un mélange plus que réussi entre Doom et Underworld, avec un pan de mythologie vampirique plutôt chouette et de francs moments de baston acide qui font ressembler l'entreprise à la conjecturale adaptation séquentielle d'un hypothétique vrai bon film d'action fun, rythmé et enlevé, et surtout bien moins idiot qu'il n'y parait, avec juste ce qu'il faut de drame et de développement de personnages. En fait, le seul reproche que j'aurais réellement à faire à cette bédé, c'est que le graphisme soit aussi plat (propre, mais plat - JG Miranda est issu de l'école Zenescope, et c'est pas vraiment un compliment), bien loin de l'ambiance soufrée et pulp des superbes couvertures de Gabriel Hardman (qui avait par ailleurs déjà bossé avec Beckho sur Planet of the Apes)(et oui, "des" covers, parce que j'ai listé l'édition TPB, mais ce truc est originellement paru entre septembre 2015 et février 2016).

Liu Cixin - Le Problème à trois corps (Actes Sud, 6 octobre)
Huit ans. C'est le temps qu'il a fallu à l'héroïne du Problème à trois corps de Liu Cixin pour recevoir une réponse de l'espace, et c'est aussi celui qui fut nécessaire pour que "la révolution de la SF chinoise" parvienne en France, avec une hype terrible et un Hugo à son nom. Il a mis environ soixante pages à me convaincre qu'il était bel et bien ce que la critique en disait et qu'une telle attente n'était en rien imméritée. D'un début en pleine révolution culturelle aux balbutiements de l'ouverture à l'occident, Liu Cixin dresse un portrait cinglant de la politique chinoise sur fond de hard scifi particulièrement poussée (ou est-ce l'inverse?). Car voyez-vous, Le Problème à trois corps tire son titre (aussi bien chez nous qu'en VO) d'une équation gravitationnelle ultra velue, et il ne l'a pas volé, délivrant autant d'informations pratiques vérifiées que de pistes pour les démonter et d'applications farfelues, arrivant presque à faire des communautés scientifiques du monde autant de société secrètes (ce qui, quand on parle politique chinoise, sonne comme un euphémisme). Et quand un de ses personnages annonce gravement, au milieu de ce climat de secrets paranoiaques et à l'issue de ces soixante fameuses pages, que "quelqu'un est en train d'assassiner la science", c'est fini, il devient hors de question de lâcher le bouquin (ou alors, parce qu'on lit au lit au milieu de la nuit, ça force à se lever, à rallumer son ordi et à écrire trois mots sur le sujet - véridique). Je disais à propos de Cheap Seats qu'il me rappelait pourquoi j'écris, eh bien Le Problème à trois corps est l'illustration parfaite de pourquoi je lis : parce que ça me fait réfléchir à plein de trucs, sur plein de sujets différents, en même temps. Didactique, puissant, évocateur et imaginaire (y a même de longs passages oniriques en VR absolument délirants), je pense sincèrement que c'est la meilleure parution SF que j'ai lu depuis un sacré bout de temps (genre, depuis Planetary). Sans rire, j'ai aimé des tas de trucs très pop cette année, mais rien n'a réussi à me retourner le cerveau en m'exposant des tas de théories physiques, en me confrontant à une histoire politique et sociale particulièrement sombre dont l'occident ignore presque tout, et en m'offrant tout à la fois une intrigue homicide extra-terrestre haletante et complètement barrée, au point que j'en redemande. Ca tombe bien, Le Problème à trois corps est une trilogie.

Stjepan Sejic - Sunstone, volumes 4 et 5 (Image Comics, 24 février 2016 et 18 janvier 2017)
Je déteste citer des volumes de fin de cycle à la lourde continuité, je l'ai déjà dit, mais il m'aurait été impossible de ne pas finir sur Sunstone. Impossible. Cette série a, d'une manière ou d'une autre, rythmé mon année fictionnelle. Carrément. C'est que, découverte au coeur de l'hiver via les (trois premiers) volumes reliés par Image/Top Cow (et qui restent la manière la plus agréable de lire Sunstone, ne le cachons pas), la série de Stjepan Seijic est avant-tout un strip en ligne, lisible en entier gratuitement et sans limite sur son compte DeviantArt (avec une pagination tout à fait particulière qui rend l'original numérique au moins aussi intéressant que sa version "professionnelle", d'ailleurs, le modèle choisi par Sejic pour ses strips permettant des compositions verticales assez folles et leur adaptation au format comics offrant quelques variations rythmiques et narratives surprenantes), et moi, fébrilement, j'ai passé mon année à quotidiennement checker la page du monsieur en attendant un nouveau strip avant de filer m'offrir les reliures toutes prop' à leurs sorties. Finalement bouclé fin octobre (et compilé pour juste après les fêtes, et donc listé ici deux semaines à l'avance), ce soap au long court particulièrement attachant (huhu) s'avère, de très loin et à ma très grande surprise, être le meilleur et le plus incroyablement addictif truc que j'ai lu en 2016, tout sujet, support et genre confondu (et ça continue, puisque Sejic a enchaîné la suite, Mercy, dès décembre). Et j'en ai déjà tellement parlé que je pense ne plus avoir besoin d'expliquer pourquoi.


Mentions :
The Big Book of Science fiction des époux Vandermeer, cent cinq nouvelles de vingt neuf pays différents, plus de cent ans de SF dans plus de mille deux cent pages de bonheur. L'Homme qui mit fin à l'histoire de Ken Liu est littéralement le script d'un documentaire sur le voyage dans le temps, et il faut que quelqu'un réalise ce film.  Hellboy in Mexico, intrigant et exaltant interlude (Cthulhu du désert, quoi) qu'il aura fallu six ou sept ans pour compléter. Dessous la montagne des morts de Bones, une mignolardise française de la Première Guerre éditée par Sandawe, le "Kickstarter de la bédé". Wonder Woman: The True Amazon de Jill Johnston, probablement le plus intelligent (et touchant) graphic novel dédié au personnage cette année (et avec le film à venir, y en a eu un paquet). Lucky Penny est une bédé qui n'a AUCUN intérêt si ce n'est celui de vous coller un grand sourire sur les lèvres (et c'est un compliment). Black Magick de Greg Rucka et Nicola Scott, policier fantastique où la fliquette est la sorcière, excellent en tout point sauf un : c'est une série continue et donc ultra dilatée (seule la "première partie du premier arc" est sortie). Dans le même ordre d'idée, le premier volume de l'adaptation du Ravage de Barjavel par Morvan et Walter mérite plein d'attention et l'Injection de Warren Ellis et Declan Shalvey (où des posthumains hackent la réalité et créent une singularité de fiction bien réelle - si, c'est le plot, Warren Ellis, hein) s'avère un délire tout à fait excellent, mais on reparlera de ces deux séries quand leurs conclusions seront sorties (l'an prochain, with hope).  La double intégrale de La Patrouille du temps chez Belial, avec des dessins de Caza dessus. Et de toutes les tarzanneries de l'année (ça aussi y en a eu un paquet), s'il ne vous en fallait qu'une seule, ce serait l'édition complète du run de Joe Kubert publié chez Dark Horse au milieu de l'été ; c'pas neuf (parution originale entre 1972 et 74), mais c'est tout simplement la meilleure bédé jamais consacrée au seigneur des singes. J'ai dit.

J'en profite aussi pour balancer en vrac quelques mentions 2014/2015, à commencer par (enfin!) At the Earth's Core de Bobby Nash et Jamie Chase, dont la qualité narrative est plus que discutable mais les artworks absolument fantastiques. Alex+Ada, because I really am a sucker for scifi romance. Le retour de Bob Morane en bédé, violent (trop) et intrigant (très), malheureusement cours-circuité avant d'avoir pu construire quoi que ce soit. L'Epée brisée de Poul Anderson pour sa première traduction française, soixante ans après sa sortie. L'Encyclopédie du western 1903-2014, pavé bivolume absolument dingue signé Patrick Brion, un monsieur que j'ai cru comprendre ne pas avoir une réputation très flatteuse dans le milieu à santiags mais qui signe là un effort exhaustif tout simplement fantastique (et y a des repros de journaux d'époque en bonus de la classe). La nouvelle Schrödinger's Gun de Ray Wood publiée sur Tor.com. Et le bouquin débile de Nanarland mérite mention, rien que sur la forme (c'est une putain de cassette ! avec sa jaquette et tout !)

mardi 26 juillet 2016

Random work(s) of wow : Amours dystopiques et Brave nouveau poster

La nuit dernière, j'ai regardé Equals, mélange entre un Gattaca laiteux, des restants de THX et un monde post-1984 délateur au possible, tourné dans ce que je suis persuadé être des leftovers du The Island de Michael Bay. Un film arty et élégant, un peu simple, mais plaisant, qui m'a fait me souvenir de deux choses : la première, c'est que j'adore décidément les romances SF un peu simples, la seconde, c'est que je n'ai vraiment aucune attirance pour les sujets dystopiques.
J'aime les mondes post-apo désertiques et les continents de la fin des temps, mais les évocations bêtes et méchantes du modèle soviétique qui nous sont parvenues me laissent définitivement insensible. Je réagis à ce type de monde de la même manière qu'avec le cyberpunk, par exemple. Je n'aime pas ça, c'est le type de développements que ces contextes permettent à des intrigues autrement convenues qui m'attire.
En l'occurrence, Equals a le défaut de sa qualité, jouant essentiellement sur l'esthétique (c'est avant-tout une histoire d'amour) et faisant pour cela appel à tous les référenciels connus du genre totalitaire (honnêtement, le trailer est dégueulasse et me renvoie un souvenir equilibriumien que tout mon être aimerait oublier). On baigne dans un univers commun, dont on connait, par habitude, toutes les ramifications, et, ainsi (presque) libéré d'explications fumeuses, le film peut n'avoir d'yeux que pour son couple central. On échappe alors sans peine aux plotholes où on se demande comment des gens font pour se marier et avoir des gosses dans une société où ils prennent tous des medocs antisentiments (ici, l'humanité est génétiquement modifiée et l'empathie est, au sens premier, une maladie dégénérative) et le résultat est réellement glaçant. La mise en scène suit, avec un fond sonore entre classique aérien et post-rock cristallin et des flous artistiques colorés filmés caméra au poing, super près des gens, avec un relent insécure désorientant et voyeuriste. C'est franchement beau... Mais ça va difficilement plus loin.

Et c'est précisément le soucis. J'ai beaucoup aimé le film (vraiment beaucoup, même), mais sans pour autant être touché par son contexte. La critique l'a d'ailleurs vertement tancé pour son manque de substance, et manifestement, la providence a voulu sauvagement appuyer sur mon manque d'implication dans le sujet passif-oppressif en me bombardant sitôt le film terminé et mon navigateur internet lancé d'images plus ou moins subliminales de pilules inhibitrices et de mondes carcéraux hyper-contrôlés.
Par exemple, saviez-vous qu'Aldous Huxley, l'auteur du Meilleur des mondes, probablement un des premiers romans du genre (avec l'effrayant Nous Autres de Zamiatine), était né ce jour, il y a 122ans ? Moi non plus, mais internet a tellement insisté pour me vendre ce poster (épuisé) de Kevin Tong que j'aurais eu du mal à ne pas m'en rendre compte.


Mais il est chouette, ce poster, avec son minimalisme typiquement XXIème siècle et son dessin éminemment Art déco, et il me permet de placer deux mots sur un joli film à propos duquel j'n'ai pas grand chose à dire mais que j'avais quand même terriblement envie d'évoquer, alors autant ne pas se priver.

Amusant, par ailleurs, qu'on insiste pour me vendre un objet à la mémoire d'un livre critique de la société de consommation. Les algorithmes ne comprennent pas l'ironie.

samedi 23 juillet 2016

Serge Lehman et le pulp français

Avant toute chose, sachez que les bandes dessinées dont il est question ici sont tout simplement fantastiques et qu'elles méritent toute votre attention. De ce fait, je n'essaierai en aucune manière de les résumer ici, et si je pense que mon développement peut, justement, vous donner envie de les ouvrir, il est en vérité plus intéressant si vous savez exactement de quoi je parle.
Lisez Serge Lehman avant cet article, ou après, à vous de choisir, mais lisez-le.
Lisez La Brigade chimérique, travaillé avec son compère Fabrice Colin et qui se chargeait, entre 2009 et 2010, de ressortir de la naphtaline de vieux héros comme le Nyctalope et des auteurs oubliés comme Maurice Renard dans un grand délire pré-Deuxième Guerre bariolé de superscience complètement pulp. Lisez les quatre tomes de Masqué, où dans un futur indéterminé Paris se trouve un nouveau héros sorti tout droit de la cave du Fantôme de l'Opéra, ou L'Oeil de la nuit, Nyctalope-en-tout-sauf-de-nom dont la conclusion vient de paraître chez Delcourt, voire Metropolis, qui attend son ultime volume pour cet automne, glaçante évocation d'un âge d'or continu dans une Europe où la Belle Epoque n'a jamais pris fin.
Ceci étant dit, de quoi ça parle exactement, le pulp de Serge Lehman ?


Il y a dans l'ensemble cette oeuvre des trucs géniaux dans tous les sens, mais le vrai tour de force, en fait, c'est que chaque série participe au tout (sobrement nommé "Hypermonde") de son auteur.
Presque, j'aurais tendance à dire qu'elle n'a justement de réelle qualité que dans son ensemble.
Il faut dire qu'au delà du sous-texte et de mon propre plaisir à fouiller dans le qui-est-qui, La Brigade chimérique est une série qui me laisse particulièrement circonspect. Se présentant comme hommage autocontenu de ses deux auteurs à une époque révolue de la littérature française, elle partait d'un point indéterminé au passif ultra-complexe et se terminait entre deux réalités qu'il était assez difficile de réellement imaginer. Elégamment pensée mais trop fortement connotée par son évocation surhumaine du nazisme et finalement coincée par son héros simili-amnésique, sans réelle possibilité d'expliquer les choses, elle sert à mes yeux plus d'introduction aux concepts qui feront l'univers de Lehman qu'elle ne fait figure d'histoire complète. Il manque des choses dans La Brigade chimérique. La série lance des pistes, assemble quelques briques littéraires avec plus ou moins de justesse et de succès, et pose au final plus de questions qu'elle n'amène de réponses. Il lui fallait donc étendre son univers pour exister, et se débarrasser du du poids du contexte Nazi et, surtout, de celui de la blague littéraire omniprésente, inconsidérablement grisante quand on connait le contexte, mais qui empâte sérieusement le récit de la Brigade. Par chance, il ne faudra pas attendre bien longtemps pour que Lehman s'y lance, seul, cette fois. Avec Masqué, L'Homme truqué (tiré des écrits de Maurice Renard et servant de préquelle à La Brigade chimérique) et surtout L'Oeil de la nuit, Lehman crée réellement un monde, référencé, certes, mais qui n'appartient qu'à lui (auquel on pourra ajouter le 1939 alternatif de Metropolis, mais sa genèse est assez différente), recréant contexte et continuité historique afin d'en explorer toutes les possibilités.
Si l'on considère le 1939 de La Brigade chimérique comme présent, Masqué en est un futur dystopique, Metropolis une alternative utopique désenchantée, et L'Oeil de la nuit (qui est réellement le (jeune) Nyctalope de La Brigade chimérique et de L'Homme truqué, il n'a perdu que la "licence") est un passé en forme de point d'ancrage, genèse de toutes les autres séries.
S'y développe un monde ellisien et transhumaniste dans le procédé, mélangeant fiction et réalité (et les héros de chaque "dimension"), dans lequel Paris, véritable personnage, peut se transformer en dictature cyberpunk (avec l'hologramme de Fantômas par dessus la Basilique du Sacré Coeur) et être un nexus dimensionnel druidique en même temps. La ville a une place terriblement importante dans les bédés de Lehman, et se fait le vecteur principal de l'intrigue (des intrigues, plutôt). Berceau du futurisme et du surréalisme, point de départ de "l'âge du radium", littérature, philosophie, magie et science s'y imbriquent, et de son sein émerge un héros (Nyctalope/Oeil de la nuit) constantinien, à la fois savant et golem, sauveur et destructeur, un personnage qui sort de sa coquille et comprend des choses qu'il savait presque naturellement. Il a vu la mort, il connait sa place dans l'univers, il a toujours eu les compétences morales et intellectuelles et il a maintenant la capacité physique de les mettre en action, mais se trompe finalement de chemin et s'efface lui-même de l'histoire, symbole d'un pan magistral de l'histoire oubliée du pop du début du siècle... Mélangeant férocement histoire et fiction au point d'être, certes, plaisant à lire, mais totalement opaque sans connaissance réelle de l'un ET de l'autre, l'Hypermonde de Serge Lehman, c'est un peu le Planetary français.
Là, j'ai sorti mon gros mot, mais sans rire, je ne vois aucune autre comparaison valable.

Peut-être, et je n'en serais à vrai dire aucunement surpris, vais-je chercher un peu loin. Peut-être suis-je aussi trop marqué par mes lectures et mon goût prononcé pour Warren Ellis. Ouvertement, Serge Lehman vise plutôt Alan Moore et sa Ligue des gentlemen, le projet initial de La Brigade chimérique tablant sur un Wold Newton à la française (et me rappelant le projet Shadowmen (2005), qui avait donné naissance aux Compagnons de l'ombre, un hommage anglophone aux héros français sous la direction des époux Lofficier), mais le traitement et les sujets sont à mon sens purement ellisiens, meta jusqu'au bout des tuyaux, croisant les auteurs avec leurs fictions, impliquant profondément l'histoire, celle littéraire et celle avec un grand H, de la France et du Vieux Monde. On n'utilise pas simplement "des personnages" dans une JLA british du XIXeme siècle en proie à des menaces purement fictionnelles. Moore est un auteur ultra réflexif sur son média, capable de le transformer en monstres tentaculaires particulièrement impressionnants mais, en définitive, résolument autocentrés, faits de partis pris narratifs et de déconstructions de mythes. L'Hypermonde de Lehman va au delà, impliquant le hors-livre, la dimension d'oubli d'un travail littéraire dans le temps autant que l'oubli de ses héros par la fiction elle-même. Ces mondes imaginaires sont imbriqués les uns dans les autres et dans le notre, tout se croise, parfois jusqu'à la faute, noyant le sujet dans la référence.
Il faut aussi dire que le sujet en question a besoin d'espace pour s'exprimer. S'il est bien évidemment question de remettre des héros oubliés à la place qu'il auraient pu/du occuper dans notre histoire éditoriale, il s'agit avant tout de le faire dans leur propre contexte fictionnel. Et libéré de l'emprise de son propre mirage, Lehman développe une série d'univers qu'on imagine facilement temporellement liés mais suffisamment différents pour exister de leur propre droit, et si tout se croise, disais-je quelques lignes plus haut, ce croisement se fait dans un éther magique (le Plasme) qui baigne le tout dans une semi-conscience d'un autre monde, ou plutôt d'une autre échelle. Et c'est là qu'on en revient aux sujets transhumanistes. Ellis imagine ses century children comme le système immunitaire de la Terre, et j'ai du mal à ne pas voir les héros "choisis" par le Plasme comme un élément tout à fait semblable. le Plasme de Lehman, c'est la Plaie d'Ellis, l'un préférant une origine magique inexpliquée (et inexplicable) à la théorie hard-SF ultra pointue de réalité parallèle de l'autre, mais le résultat est le même : c'est la clé de tout, et surtout le coeur de tous les pouvoirs. Chez Lehman, la magie va et vient, crée des surhommes quand le moment s'en fait sentir, et du rassemblement héroïque antinazi de La Brigade chimérique naît le futur de Masqué, dont le scénario étend le concept en expliquant, en compagnie de L'Homme truqué (qui fut publié en parallèle de la conclusion de Masqué), une part du mystère qui entoure le monde de Lehman (et le renvoie, encore une fois, directement au notre par la même occasion). Le "Masqué", héros sans nom né d'une cave fantôme (-as ou de l'Opéra?) et ressemblant curieusement au Fulguros de Brantonne, promettait à son Paris futur le retour de héros et d'individus aux capacités proches des siennes, et le Nyctalope (enfin, l'Oeil de la nuit) devient une espèce de prophète magique et scientifique, nexus à forme humaine dont la nature autant que la connaissance font le premier maillon d'une longue chaîne de transhumains aux pouvoirs plus ou moins hasardeux, parfois magiques, parfois fabriqués par l'homme, toujours dans un but précis : protéger "la ville", espèce d'inconscience collective que Lehman fait de Paris et qui guide chaque héros au fil de leurs aventures. Là est tout l'intérêt de Metropolis, vaguement présentée dans le 1939 de La Brigade chimérique et qui prend forme, dystopique et uchronique, dans sa propre série, comme un monde parallèle où elle aurait réussi à se "sauver" de la folie des hommes. Il est à ce titre intéressant de noter que Metropolis est précisément l'origine de tout le projet de Lehman, les hasards artistiques et éditoriaux faisant de la bande dessinée publiée actuellement une version repensée à la lumière de la Brigade d'un roman resté inachevé.

Tout ce qu'il manque pour faire de l'Hypermonde un Planetary à la place de Planetary, c'est un contexte contemporain et un regard "du futur" sur les actions décrites, une optique allant au delà du jeu de la référence et du manifeste "voici ce que nos super-héros étaient, rendons-leur la place qui leur revient". Ce n'est évidemment pas le but. Lehman crée un univers multisérie dans lequel on trouve facilement des passerelles, mais dont chaque épisode est parfaitement indépendant et sur lequel ses héros n'ont aucun recul, leurs luttes internes tournant presque à l'enfantillage. Le regard extérieur et completionniste, c'est uniquement celui du lecteur. Personne ne sait vraiment tout et/ou est immortel chez Lehman, ces gens sont juste les héros de leur temps, des héros qui, contrairement à ceux de notre fiction oubliée, laisseront une trace dans le monde à rebours du scénariste, comme exploré dans Masqué. Et puis Lehman a l'avantage de ne pas avoir à cacher les noms, lui : en dehors du Nyctalope pour lequel un ayant-droit s'est réveillé par magie en 2014, tous sont dans le domaine public ou presque.
Et je ne peux pas m'empêcher de voir dans le Nyctalope la personne même de Lehman, premier super héros made in France et annonciateur de leur retour, protecteur magique et scientifique de la capitale...


Car là se trouve, au delà de tout le blabla metatextuel dont je viens de vous faire part concernant les séries en elles-même, toute la magie de Serge Lehman : faire revivre des personnages que, avouons-le, nous ne connaissions pour la plupart absolument pas, et qui font pourtant partie intégrante de notre héritage fictionnel. A peine ont survécu Arsène Lupin et Fantômas, et encore, pas toujours sous une forme flatteuse (Lupin est toujours resté égal à lui-même, mais si vous pensez que Fantômas est un rigolo avec un masque bleu qui fait faire des grimaces à Louis De Funès, vous êtes loin du compte), et à l'heure où les superpouvoirs sont l'apanage des héros nord-américains, il est aussi très agréable d'avoir une ou deux séries nous rappelant que, non seulement il en existe des français, mais surtout, qu'ils étaient là les premiers.
C'est le sujet premier de La Brigade chimérique, ouvertement sous-titré "la fin des super-héros européens", et la métaphore est filée dans chaque série. Le Nyctalope s'en fait le prophète idéal, prototype qu'il est d'environ tous les héros qui suivront : il a le premier "super-pouvoir", est un homme loyal, juste et bon, mais n'arrive à rien seul et sait admirablement bien s'entourer, tout comme sauront le faire les premiers grands héros américain, le Shadow (en 1931) et Doc Savage (1933).
Soyez curieux, lisez quelques interviews du monsieur, et lisez ses bédés. Il y a, dans cette étrange et autoréférencée remise en contexte, une envie fière et parfois un peu vaine de remettre les grands héros tricolores sur le devant de la scène, mais surtout un véritable amour et une réelle connaissance des personnages en question. Sans rire, même le fait de mêler de vrais personnalités aux aventures des différents héros n'a rien d'innocent : la première aventure même du Nyctalope, en 1911, comptait parmi ses personnages secondaires Camille Flammarion et Maurice Reclus, qui accompagnaient carrément le héros dans sa conquête de Mars.

lundi 18 juillet 2016

Random work of wow : fictions (vraiment) électriques

En mars cette année, une IA battait un humain au jeu de Go, jeu dont la complexité et le degré stratégique interdisait jusque là aux intelligences de synthèse l'efficacité de calcul qu'on leur connait notamment aux échecs. Cette IA était basée (plus ou moins) sur le type d'algorithme qui gère les Google cars et un tas d'autres trucs de la firme arc-en-ciel. Et ça a donné des idées à quelques créatifs.


Ainsi le mois dernier sortait Sunspring, expérience cyberpunk baroque, un délire hallucinogène de dix minutes entièrement scripté par une IA nommée Benjamin (enfin, c'est elle qui s'est choisi ce nom, elle était considérée comme "une LTSM" par ses concepteurs) que le réalisateur Oscar Sharp s'est chargé de réalisé pour Sci-Fi London, un festival annuel d'étrangeté qui, par exemple, propose un "48 hours movie challenge".
"Juste au-dessus du clavier de votre smartphone vit une intelligence artificielle. Elle a été entraînée à partir de nombreux SMS et d'e-mails, et essaie de deviner ce que vous voulez écrire. Nous étions curieux de découvrir ce qui se passerait si nous entraînions ce type de programme avec quelque chose d'autre ; des scripts de science-fiction." dit le carton d'introduction.
Pour se faire, Benjamin a été gavé de classiques du genre, de toutes les qualités, dans tous les styles disponibles, de 2001 aux X-Files en passant par Le Cinquème élément. Son intelligence devait lui permettre d'analyser et de prédire quelles répliques et actions devraient s'enchaîner. Oscar Sharp s'est ensuite entouré des acteurs Thomas Middleditch, Humphrey Ker et Elisabeth Gray, tous professionnels, pour donner vie à Sunspring, un huis-clos bizarre sans aucun sens dont la première réplique devrait logiquement venir d'une voix-off, avec laquelle la réponse lunaire n'a strictement aucun rapport, et où le héros vomit un oeil pour aucune raison.



Evidemment l'objectif n'était aucunement de faire un chef-d'oeuvre du 7ème art, mais de voir comment résonne une intelligence artificielle. Ses concepteurs jugent d'ailleurs son travail acceptable. Le résultat correspond selon Oscar Sharp à la moyenne de ce qu'une IA peut voir dans les films de science-fiction.

C'est exactement de ce principe que sont partis d'autres originaux, bien décidés à s'offrir une suite à la saga Harry Potter.
Le résultat, un texte en cinq parties d'environ quatre pages de long, est évidemment totalement incohérent, quoique grammaticalement très propre, et surtout fondamentalement drôle. Ce qui laisse une ouverture des plus intrigantes : avec une base de donnée suffisante, une IA est assez performante pour recouper les formes d'un langage donné et en reproduire la grammaire. Pour la syntaxe, par contre, il faut autre chose qu'un cerveau mathématique. C'est précisément ce qui gène les moteurs de traductions comme Google Trad, et un résultat similaire avait d'ailleurs été obtenu par Google (encore lui) lors d'un essai de poèmes artificiels il y a quelques semaines.
Evidemment, tout ça est en anglais, comme la majorité des trucs rigolos et cools qui traînent sur le net de l'amusement ces dernières années ('faut un algorithme littéraire français, nourri à Balzac et Zola, sérieusement, ce serait monumental...), et si les poèmes de Google sont facilement compréhensibles, le faux Harry Potter est autrement plus complexe. Heureusement, le site Actualitté a proposé à ses lecteurs de traduire ce mont d'incompréhension en français. Le résultat vaut franchement le coup d'oeil.
Je ne peux m'empêcher de vous en reproduire le début ici.

« Les Malefoy ! » dit Hermione.
Harry le regardait. Il ressemblait à Madame Maxime. Quand elle remontait à grands pas la mauvaise cage d’escalier pour se rendre visite à lui-même.
« J’ai peur d’avoir été bel et bien relevé du pouvoir, aucune chance – en effet ! » dit Rogue. Il replaça sa tête derrière eux et lut des groupes tandis que ceux-ci traversaient un coin pour voleter sur leurs lampes à encre, puis ramassa sa cuillère. La sonnerie de la porte retentit. Londres était beaucoup plus propre.
Hermione cria. La fête devait être organisée par Krum, bien sûr.
Harry se remit à collectionner des doigts, avec Malefoy. « Pourquoi, ne m’a-t-elle pas jamais dit… » Elle disparut. Et puis, Ron, remarqua Harry, avait presque raison.
« Déguerpissez, à présent, » dit Sirius, « je ne peux pas tracer une nouvelle voix. »
Il punit Oncle Vernon, si bruyamment qu’elle pouvait à peine l’utiliser avec Viktor Krum, ces visages dans un côté de leur année précédente. Une fois de plus, Monsieur Dursley était ce champion. Là, il allait donner le Rappelle-Tout… à chaque fois qu’il le ramassait, en haut de l’escalier de marbre vers Fred, qui se roulait par terre de douleur.
« Puante, lâche, crasseuse chose à calmer également, terrible – l’une était couverte d’encre étrange. »
Les cours devinrent petits et voletaient au loin de ses yeux acérés. « Lis-le à voix haute ! »

Je vous conseille de suivre cette dernière instruction devant un auditoire attentif. Les yeux qui s'écarquillent, les bouches qui se tordent et les oreilles qui se tendent de surprise et d'incompréhension valent toutes les erreurs syntaxiques du monde.
...de rien.

lundi 11 juillet 2016

Une histoire de signature

Parfois, il arrive des choses étranges. Lisant Facebook au hasard des pages et des multiples abonnements pulps dont on peut y profiter, je tombais voila quelque temps sur un monsieur demandant l'identité d'une signature.


Piqué par la curiosité, j'ai cherché. Vite et bien, semble-t-il, parce que j'ai vite trouvé. Vite trouvé le nom, s'entend, car l'artiste lui-même m'a plutôt scotché, et j'ai pris quelques semaines de plus pour parcourir son oeuvre, car plus j'en voyais de ce monsieur et plus j'étais certain d'avoir déjà vu ou lu un de ses bouquins, bouquins pourtant totalement introuvables (voire inexistants).
Son nom ? Louis Biedermann.

Biedermann (1874-1957) est un illustrateur de presse, multigenre et multitâche, auquel on doit essentiellement des dessins accompagnant les articles n'ayant pas de photos. Il se fait vite remarquer et signe par la suite de nombreux posters promotionnels pour des douzaines de trucs différents et illustre de nombreux livres et pulps de l'époque. Le problème, c'est qu'en dehors d'une pelletée d'images et de ces quelques indices de carrières, il est devenu un de ces fantômes du début du XXème siècle dont on connait des oeuvres éparses et absolument pas la vie. La raison ? Elle est double : d'abord, il a essentiellement publié dans des périodiques qu'il est extrêmement compliqué d'archiver, ensuite, le caractère incroyablement transformiste de son trait.
Biedermann était de ces artistes qui pouvaient en remplacer un autre et imiter à la perfection les caractéristiques distinctives de ses pairs. A ce titre, par exemple, l'illustration qui m'a permis d'identifier sa signature est particulièrement représentative.


Montrant entre autres les extraordinaires qualités de graveur de Biedermann (pour un décor de place apparemment totalement fictionnel qui pourrait aussi bien être Bruxelles que Copenhague), cette illustration, issue du calendrier 1930 de King Features est aussi un monument pour tout amateur de comic strips de l'époque. Chaque personnage y est rendu dans le style même de son auteur dans un grand mélange cartoony, et un grand mélange cartoony que je suis certain de connaître. Sans rire, si la signature et le nom ne me disaient évidemment rien, une fois devant ce poster, j'étais certain d'avoir déjà eu affaire au monsieur dans ma jeunesse. Ces grands compositions de héros jeunesse nord-américain, au style relativement commun, entre le Little Nemo de Windsor McCay et le Disney des origines...

Plus que tout, c'est le drôle de dandy débraillé portant un paquet sur la gauche qui me rappelait quelque-chose. Quelque chose dont j'avais une idée très précise d'ailleurs : ce type a tellement la tronche d'un soviet dans Tintin que c'en est presque honteux. Je devais savoir.
J'ai vite su.
L'idée même de ces illustrations vient en fait du livre All the Funny Folks, publié en 1926 et auquel Biedermann avait participé. Il rassemblait, au format pour enfant, différent héros de funnies (petit nom accordé aux comic strips familiaux et jeunesse) dont une partie de moi est sûre et certaine d'avoir eu un exemplaire entre les mains dans sa jeunesse. Où et dans quelle langue reste le grand mystère.
Toujours est-il que j'avais le nom de mon fameux personne : il s'appelle Jiggs et fut créé en 1913 par George McManus dans son strip Bringing up Father (La Famille Illico en France, dont, ça par contre, toutes les parties de moi sont d'accord pour dire que je lisais chez mes grand-parents - pour être précis, ils avaient un exemplaire des parutions Hachette de la version Frank Fletcher du strip).
Mais cette idée de soviet me hantait... Alors j'ai cherché, et j'ai découvert qu'Hergé avait une fascination pour McManus et ses nez "en boutons". D'où le style originel de ses dessins, notamment sur Totor (1926), et la présence, effectivement, de personnages aux caractéristiques très jiggsiennes lancés aux trousses de Tintin.

Louis Biedermann, donc. Une signature dont je me souviendrai.

Et 'faut tellement que je m'entraîne à lui piquer son style pour les paysages.

jeudi 7 juillet 2016

Un pulp français ?

- Pulp !
- Vous dites ?
- Je dis... Pulp !
- Cela signifie quoi ?
- Rien... et tout !
- Pourtant, qu'est ce que c'est ?
- Aucune chose... mais cependant quelque-chose !
- Enfin, que fait-il ce quelque-chose ?
- Il fait rêver !
d'après Souvestre et Allain, Fantômas, 1910.


Le pulp est un format typiquement 'ricain issu des folies éditoriales de son époque, d'une envie de démesure tout à fait nord-américaine et d'une culture en plein boom après la conquête de l'ouest (qui s'achève dans les années 1880, c'est moins de trente ans avant la première guerre, ne l'oublions pas). Le pulp est aussi un format qui ne ressemble à aucun autre, à la durée de vie ultra-courte, avec son histoire, ses idéau(logies)x propres et son héritage, mais le pulp n'est pas arrivé comme par enchantement. Rejeton des dime novels et des serials des journaux à grande distribution, il doit son existence aux exports français et anglais du XIXème siècle, aux enfants et amis de Féval (père) et Conan Doyle, de Verne et Rider Haggard : les Twain et les Eden Southworth, les Poe et les Fenimore Cooper.
Partant de cette parenté commune, comment ont évolués les romans-feuilletons chez nous par rapport aux leurs cousins outre-atlantique ? Qui sont nos héros de la période pulp, nos d'Artagnans du début du XXème siècle, qui bondissaient de toits en toits pendant que Paris résonnait du bruit des pinceaux du Cubisme et des marteaux de l'Art Nouveau ?

Chez nous, on parlera plus facilement de roman populaire, un type de (para)littérature alors fort peu reconnu mais au succès indéniable. On attribue communément son nom à la création en 1848 de la collection Romans illustrés par Gustave Havard et, en 1849, des Romans populaires illustrés de l'éditeur Gustave-Émile Barba, mais l'essor du genre était arrivé bien avant, marqué notamment par Les Mystères de Paris d'Eugène Sue (roman fleuve débuté en 1813 et qui représente exactement le genre de (pré-)dickenserie dont parle lavidéoquejevousaipostélasemainepassée -à croire que je prévois mes billets à l'avance, dites donc). Des auteurs et personnages se détachent vite du lot, notamment Paul Féval (Le Bossu, 1857), Pierre Alexis de Ponson du Terrail et son inévitable Rocambole (1857, auquel on doit, oui, le fameux adjectif), le Monsieur Lecoq d'Emile Gaboriau (1866), considéré à plus d'un titre comme le premier "super-détective" de l'histoire, et bien évidemment l'incomparable Alexandre Dumas, publiés dans des organes de presse au développement ultra-rapide comme Le Petit journal (créé en 1863). L'âge d'or de ces publications arrivera entre 1880 et 1900, avec l'explosion de genre particuliers comme les "romans de la victime" et, surtout, la création d'éditeurs populaires (Rouff, Fayard, Tallandier) qui vont réellement permettre d'imposer un marché (le gouvernement ira jusqu'à accorder à Hachette l'exclusivité des ventes sur la route du rail, occasionnant la création du terme "roman de gare"). Toutefois, le roman populaire tel qu'on le conçoit communément est vraiment un type de fiction très particulier, et le siècle nouveau va s'intéresser à une autre littérature, qu'on aura bien du mal à qualifier de "moins sociale" mais dont la portée s'avère radicalement différente, et portée notamment par l'aventure "scientifictionelle" d'un Verne et les progrès réels et avérés de la science.


Par commodité, on s'accorde à dater les pulps entre 1896, date à laquelle Argosy (magazine créé en 1882) publia son premier numéro entièrement dédié à la fiction, et 1942, au coeur de la pénurie de papier qui secoua l'édition nord-américaine, la période étant marquée, donc, par le format particulier des magazines, à 10 cents ("a dime") les 120 pages, imprimés sur du papier qui n'en mérite même pas l'appellation (et qui fait qu'on a un mal de tous les diables à en conserver/retrouver en bon état un siècle plus tard). Si l'on n'a pas eu droit aux modèles enclumesques des pulp magazines proprement dits sous nos latitudes, le type de littérature qu'ils contenaient et l'élan nouveau quelle apportait a bel et bien sévi dans nos journaux et nos fascicules "à quatre sous". Pour s'en rendre compte, je prendrai sensiblement les même dates concernant les publications françaises, débutant avec l'Exposition Universelle de Paris en 1900 et m'arrêtant à la réddition de 1940.
Bien sûr, on pourrait commencer plus tôt et finir plus tard, dans les années 1880 (j'ai eu très très envie de débuter avec la parution des Xipéhuz de Rosny aîné) et après la libération, par exemple, mais il suffit de lire les productions du moment pour comprendre où et comment faire le tri. Il y a un monde qui sépare l'âge d'or de Verne et Sue d'écrivains aux sujets similaires comme Le Rouge et La Hire : quoiqu'on soit encore en pleine belle époque (jusque 1914, s'entend), ces auteurs n'appartiennent pas au même siècle, et ça transpire de chaque page. Quant à la Deuxième Guerre, même si les publications ne cessent pas sous l'occupation (le fameux Passe-Muraille de Marcel Aymé sort en 1941 dans les pages de Lectures 40, une revue de la zone occupée, par exemple), c'est un sujet entièrement différent de l'histoire éditoriale française, un flou publicationnel de cinq ans où certaines séries sont souvent biface (une occupée, une libre) qui mérite son propre segment.
Evidemment, tout ça n'empêchera aucunement de déborder un peu (les Voyages excentriques de Paul d'Ivoi débutent en 1894, Rosny est définitivement un auteur qui comptera autant dans la fin du XIXeme que le début du XXeme et on ne manquera sous aucun prétexte les publications en temps de guerre de Jean Ray), mais je pense que ces dates permettent de délimiter, si pas une frontière éditoriale stricte, au moins un contexte créatif bien particulier.

Maintenant qu'on a nos dates, voyons-voir les sujets. Ma question ici, plus que "y a-t-il un pulp français", devrait plutôt se poser ainsi : "peut-on le considérer comme du pulp ?", c'est-à-dire, plus qu'un support, comme un véritable genre, multistrate et particulier, représentatif à plus d'un titre de son époque ?
Les publications d'alors ont bien évidemment cette folie urbaniste exploratrice et sciencefictionnelle qui secoue l'ensemble du paysage littéraire du moment, la faute à Verne et Wells, notamment, mais a-t-on nous aussi eu doit à cette libération post-humaine que sont les héros en capes, à cette envie de grands espaces qui enverra John Carter sur Mars, à ce besoin d'évasion historique qui fera la gloire imaginaire de l'ouest ? Pour faire simple : oui. Vous pensez bien que je n'me serais jamais lancé dans cette exploration si c'n'avait pas été le cas. Il y a toutefois deux petites choses à noter avant de détailler tout ça, qu'il faut impérativement prendre en compte et qu'il me sera difficile de répéter à chaque fois : autrement plus chargé historiquement qu'une Amérique vieille de cent-trente ans, l'Europe du début du XXème siècle est particulièrement marquée par le passage de l'euphorie victorienne des expositions universelles (celle de 1900 sera justement la plus fréquentée de l'histoire) à une réalité scientifique (les premiers vols motorisés des frères Wright en 1903, la relativité d'Einstein en 1905), et, entre les théories futuristes et les évolutions sociales, par une terreur que l'Amérique ne peut qu'imaginer de loin : la guerre. (Rappelons qu'alors que les Etats-Unis sortent de leur guerre civile (1861-65) et sont en 1900 au fait d'une longue phase de désarmement -qui s'arrêtera comme chacun sait en 1917-, la IIIème République prépare "La Revanche" depuis 1870.)


Comme l'Amérique, la France est marquée par la prédominance du genre policier et un urbanisme particulier au début de siècle. Gaston Leroux s'y fait un peu le Dashiell Hammett français (sauf qu'il préfigure le Surréalisme au lieu du roman Noir -Le Mystère de la chambre jaune, première aventure de Rouletabille, en 1907-), et Arsène Lupin (1905), Fantômas (1911) et Judex (1917) trouveront de quoi donner à nos héros le goût de mélanges justiciers entre nos génies du crime (instaurés par Rocambole) et ce que deviendront les mystery men américains (le Shadow et ses suiveurs). Toutefois, la vision française est plus hiérarchisée, moins franche et outrée, plus élégante et sophistiquée. Paris est une ville d'Art, voyez-vous, on n'est pas des cow-boys, et même en province, on cultive un raffinement rustique, comme le montrera Maigret à partir de 1930.
Ce qui n'empêche pas une certaine gratuité : Paul d'Ivoi ajoute une touche d'espionnage (X.323, 1908) à ses romans d'aventure (Les Voyages excentriques, que j'évoquais plus tôt), proches de Verne mais en beaucoup plus pop et décousus, Burroughs avant l'heure, en fait, où les machines futuristes n'ont aucune explication, où on visite des tombeaux/découvre des civilisations sans la moindre considération et où on vainc des monstres/savants fous/tyrans mégalos à la pelle. Ou alors, on va de par le monde dans une longue quête d'apprentissage, comme chez André Armandy (Les Réprouvés, 1926, Le Trésor des îles Galapagos, même année), redorant au passage le blason du colonialisme (une des pierres angulaires de la fiction de gare de l'entre-deux-guerres). Pierre Benoit, futur académicien à la carrière littéraire relativement modeste, verse lui dans l'onirisme pur et dur, notamment dans L'Atlantide (1919), et fait de l'amour le moteur particulier de ses récits (ce qui sonne, là encore, particulièrement burroughsien à mes yeux).
On se teinte aussi de fantastique, dans un paysage littéraire encore emprunt du gothique romantique de Poe et Baudelaire et où naît le Surréalisme absurde, avec des personnages comme le Fantôme de l'Opéra de Gaston Leroux (1909) ou le Belphegor d'Arthur Bernède (1927, pensé comme un concurrent de Judex, les deux personnages étant issus du cinéma et scénarisés par Bernède lui-même), voire le Monsieur d'Outremort de Maurice Renard, des inventions étranges comme l'inexpliqué "Rour" de Souvestre et Allain (qui préfigure Fantômas), et des auteurs prolifiques comme le belge Jean Ray (qui sera, pour l'anecdote, publié dans Weird Tales sous le pseudonyme John Flanders -il est flamand, blague-), toutefois plus connu à l'époque pour Harry Dickson, le Sherlock Holmes américain, une série allemande de 1907 qu'on traduira (et adoptera) très vite (dans La Nouvelle populaire, la même année) avant que Ray ne l'écrive lui-même à partir de 1929 (il y aura au total 178 numéros, jusqu'en 1938).
Parmi les héros sériels, quelques archétypes de super-héros apparaissent, fortement teintés de SF à l'image du Nyctalope en 1911, qu'on désigne souvent comme le premier personnage "à super-pouvoirs" de la littérature (et de TOUTE la littérature, pas seulement francophone) et de L'Homme élastique de Jacques Spitz (1938), ou sous les traits de grands magiciens comme Sâr-Dubnotal (1909, dont la paternité est prêtée à Norbert Sévestre mais n'a jamais été prouvée), hypnotiseur émérite non sans rappeler un (pré-)Mandrake en turban, et son successeur Fascinax (1921, auteur anonyme).


On visite d'autres mondes également, Arnould Galopin enverra ainsi le docteur Omega sur Mars (Aventures fantastiques de trois français dans la planète Mars) en 1906 quand Gustave Le Rouge y trouvera un Prisonnier en 1908, année où Jean de la Hire, futur auteur du Nyctalope, revisitera La Guerre des mondes dans sa Roue fulgurante, avant que l'abbé Moreux n'en reçoive des signaux dans son Miroir sombre en 1911 ; j'en passe (beaucoup), et pas des moins bons (les années 1890/1910 ont un truc avec Mars, la faute à Giovanni Schiaparelli). Citons aussi Maurice Renard et les arachnoïdes invisibles du Péril Bleu (1910), La Guerre des mouches de Jacques Spitz (1938), considéré comme un des premiers grands romans du genre, et comment oublier Rosny aîné, dont le premier roman, en 1895, était une fable SF étonnement avant-gardiste, et qui publiera, oscillant entre l'aube et la fin des temps, de la SF (La Mort de la terre, 1910, Les Navigateurs de l'infini, 1925) et de la fantasy (La Guerre du feu, 1909, Ambor le loup, 1931) jusqu'en 1935 ?
Tant qu'à parler de fantasy, si le médiéval fantastique est loin alors d'avoir pénétré le territoire, le roman historique "de cape et d'épée" est en pleine santé, et le pendant du cow-boy américain sera plus que jamais "le mousquetaire" (au sens dumasien du terme), notamment au travers du Capitan et des Pardaillan de Michel Zévaco (entre 1905 et 1918), des nombreuses suites du Bossu (de 1893 à 1929) et de l'improbable rencontre entre d'Artagnan et Cyrano (1925) de Paul Féval fils, et, surtout, de L'Homme au masque de fer (1931) d'Arthur Bernède, encore lui, qui marqua durablement les mémoires. Je vous parlerais bien aussi de la figure plus que controversée de Jean d'Agraives, colabo avéré, voleur patenté (le Scaramouche de Sabatini), mais exaltant auteur jeunesse aux nombreux pirates et chevaliers.
Tout ceci, évidemment, sans oublier les classiques à l'eau de rose, qu'on passe par les ultra prolifiques Max du Veuzit (alias Madame Alphonsine Vavasseur) et Delly (le frère et la soeur Petitjen de la Rosière), ou Alain-Fournier et son Grand Meaulnes, et des oeuvres sociales plus marquées, comme celles du régionaliste suisse Charles-Ferdinand Ramuz (La Grande peur dans la montagne, 1925) ou la saga de Jean-Christophe de Romain Rolland qui, parue entre 1904 et 1912, sera perçue comme une oeuvre d'amitié franco-allemande et vaudra à son auteur le Nobel de littérature en 1914.

La littérature populaire brasse large, et tous ces récits, selon les modèles en vigueur, passent par une prébublication dans les journaux et périodiques d'alors comme le très populaire Le Matin (fondé en 1883), Faits-divers illustrés (1905) ou Détective (1928, notre Nouveau Détective actuel), ou dans de nombreux fascicules dédiés (format en vogue depuis le XIXème et qui serait l'ancêtre, si l'ont veut, des magazines autocontenus au nom de leurs héros de l'Amérique des années 30), avant de se retrouver reliés (les fameux "romans de gare") dans des collections comme Le Roman d'aventure (1908), qui verra notamment passer Jean de la Hire (dans un récit dont un des personnages n'est autre que le père du Nyctalope), Paul d'Ivoi, Gustave Le Rouge, Arnould Galopin et même Pierre Giffard, un des instigateurs du Tour de France, qui fut aussi un excellent auteur jeunesse. (A ce titre, la majeure partie des dates que je donne est sujette à ajustement, puisque j'use interchangeablement des parutions dans la presse et en volume - par exemple, La Roue fulgurante de Jean de la Hire est parue dès 1906 dans Le Matin, mais n'a été relié chez Tallandier qu'en 1908.)


Le cinéma s'empare évidemment lui aussi du format. Aux serials américains répondent les feuilletons français, à un rythme fou (Louis Feuillade adapte cinq romans de Fantômas entre 1913 et 14), les deux modèles s'inspirant l'un l'autre : on attribuera ainsi aux Vampires de ce même Feuillade (1915) l'archétype des femmes fatales à la Catwoman (le serial sera par ailleurs lui aussi salué par les surréalistes), et, toujours de Feuillade, la figure de Judex (1917), justicier dandy en chapeau et cape, deviendra l'éminent Shadow. Un prêté pour un rendu, d'ailleurs, car c'est justement sous le nom de Judex que le Shadow apparaîtra dans les premières traductions des comic strips dans la langue de Pierre Pelot à la fin des années 30 (titrés L'Ombre de Judex). Dans un autre genre, Vidocq, mort depuis une cinquantaine d'année, devient un personnage de cinéma en 1909 sous les traits de Harry Baur (il n'aura jamais de roman à sa gloire, mais Vidocq a écrit lui-même et ses mémoires inspireront notamment Monsieur Lecoq, Jean Valjean, Auguste Dupin chez Poe ou Rodolphe de Gerolstein chez Sue, et une bédé dès 1939, Les Aventures véridiques du policier bagnard Vidocq par Giffey et Laude).
Et dans le sillage de l'inévitable Tintin (1929) apparaissent en Franc(ophoni)e à la fin des années 30 les héros des comic strips américains, qui déteignent forcément sur les nôtres et s'exportent sur le format (Arsène Lupin et Rocambole y arriveront dans les années 40, Monsieur Lecoq dans les 50), et également dans les magazines de bande dessinées, comme L'Epervier bleu dans Spirou, par exemple. On voit aussi arriver de nombreuses bédés de SF, à l'image de Futuropolis (à l'inspiration évidente) en 1937, pendant que se joue une pseudo-"guerre" frontalière entre le magazine Tintin bruxellois et le Journal de Mickey parisien (ça parait absurde de nos jours alors qu'ils sont devenus deux grosses machines à licence, mais Superman -enfin, Marc, Hercule moderne ou Yordi, selon les aléatoires traductions de l'époque- sera publié dans les deux périodiques).

Il y a d'ailleurs à ce titre une chose très intéressante à noter, c'est que si la période d'hyperpopularité du pulp américain se fait plutôt entre-deux-guerres, avec l'apparition de personnages comme Conan et Doc Savage dans les années 30, elle a eut lieu avant 1914 chez nous. Dans les années 20, un désaveu populaire certain marque une franche séparation entre des lecteurs désenchantés et l'enthousiasme patriotique de la presse pendant la guerre (un périodique comme Le Petit Journal, qui annonçait cinq millions de lecteurs en 1900, voit son chiffre tomber à 400mille en 1919 alors que les élans politiques de sa rédaction s'affirment), et puis le contexte des années folles va réellement faire décoller le cinéma.



Le début du siècle littéraire est emprunt des évolutions scientifiques et artistiques, jusqu'à s'inspirer mutuellement (les illustrations de cet article cachent -bien mal- un tableau du cubiste Juan Gris et un autre du surréaliste Magritte), les péripéties absurdes, anticipations insensées et évocations graphiques de certaines aventures devenant autant d'étendards picturaux, de modèles de pensées nouveaux voire de manifestes de vies nouvelles, chaque récit étant marqué, tous comme ses cousins américains, autant d'impératifs économiques que d'une indiscutable effervescence créative. Le XXème siècle n'est plus le XIXème, et loin de s'en être simplement rendu compte, sa frange fictionnelle la plus gratuite s'en est carrément faite apôtre. Une observation qui, si elle est indéniablement plus palpable dans la littérature parisienne, se fait des deux côtés de l'Atlantique et donne naissance, bien au delà de leurs formats de distribution, à des pratiques narratives curieusement analogues.
Et comme en Amérique et comme je l'ai précisé plus tôt, j'arrête mon historique avec la Deuxième Guerre, de manière assez aléatoire mais pas innocente. Les magazines de fiction et romans-feuilletons continuent bien évidemment sous l'occupation, mais la scission de la France fait de ces quelques années un monstre éditorial complètement fou. Et après la libération, c'est l'explosion... Les années 50 verront le développement du format poche, et la fiction populaire sera publiée hors des journaux et des magazines, exactement comme aux Etats-Unis. Les fascicules ne disparaissent pas pour autant, mais prennent la forme de véritables magazines au sens moderne. Devant l'expansion du marché, il n'est plus question de parler de "pulp" ou de "roman de gare" en rassemblant tout et n'importe-quoi, la littérature "de genre" se développe comme elle n'avait encore jamais pu le faire, et il devient rapidement nécessaire de nommer ses branches avec précision. On commence réellement à parler de SF, de fantasy, de spyfy, et à les historier. Apparaissent alors Nestor Burma (1943), Fantax (1946), Blake et Mortimer (1946), Tarou (1949), OSS 117 (1949), des auteurs comme Jimmy Guieu, qui fit la gloire de Fleuve Noir Anticipation (dès 1954), Albert Bonneau, spécialiste du western, ou Georges Chaulet, empereur du pulp jeunesse (Fantômette, Les 4 as, c'est lui), des magazines comme Vaillant (1945), Fiction (1953, lié au Magazine of Fantasy and Science-Fiction, leader du pulp nord-américain) ou Météor (1953), qui mèneront à Métal Hurlant, Rahan, Blade, Henri Vernes et des tas de magazines/bédés/personnages/auteurs fascinants qui donnent à la liste des choses franco-françaises dont je veux parler des allures de Manuscrits de la Mer Morte déroulés dans le désordre... et j'adore ça.

Oh, et un dernier petit détail : d'Arsène Lupin à Rouletabille, de Gustave Le Rouge à Rosny aîné, la très large majorité des titres et auteurs que je liste ici est disponible libre de droits au format numérique, si la curiosité vous y conduit...