dimanche 9 décembre 2018

Snake Plissken, William Gibson, et un planeur

"You flew the Gullfire over Leningrad, didn’t you?" ; une phrase au milieu du dialogue entre le hors-la-loi Snake Plissken et le Commandant de Police Bob Hauk dans le New York 1997 (Escape From New York, 1981) de John Carpenter. Une phrase en apparence anodine, de celles que les anglophones appellent "cligne des yeux et tu la rates" à propos d'un évènement sur lequel aucune exposition ou explication n'est donnée. C'est du bruit de fond, de la contextualisation, une justification. Mais allez savoir pourquoi, alors que je regardais le film pour la 108ème fois, dans sa jolie version remasterisée 4K flambant neuve (sortie le 26 novembre), elle m'a frappée.


Je ne suis pas le seul, d'ailleurs.
William Gibson, tout particulièrement, avait noté la ligne. Et elle jouera un rôle tout particulier dans l'écriture de Neuromancien quelques années plus tard.

Mike McQuay aussi avait apprécié la référence. Dans sa novelisation (inédite en France) du film, étonnement différente du classique de Carpenter et basée sur un script plus ancien, il s'attarde sur de nombreux éléments simplement brossés en fond ; dont, donc, celui-ci.
En quelques lignes, il expose comment Snake a perdu son oeil lors de la Troisième Guerre Mondiale, pendant la Bataille de Leningrad. Membre d'un commando d'élite, sa mission était de piloter un engin furtif afin d'infiltrer de la ville dans une mission-suicide (nommée "The Leningrade Ruse") officiellement destinée à la capture d'un agent double mais officieusement destinée à échouer pour jeter le-dit espion, en fait un faux agent, dans les bras des russes pour leur refiler de fausses informations. Dans un drôle de retournement, la mission échoua, comme prévu mais également comme pas prévu, les services secrets russes anticipant la ruse. Son oeil, Plissken le perdra, brûlé lorsque son unité sera attaquée au gaz, après qu'un des verres de son masque ait craqué.
Dans le film, cette quantité de trame de fond n'est d'aucune utilité. La réplique sert à introduire, cinq minutes avant son apparition, le planeur qu'utilisera Snake pour entrer discrètement dans la ville-prison, le même qu'à Leningrad, qu'il est donc qualifier pour piloter - et à raison, tant l'opération s'avérera périlleuse, "l'expert" manquant de peu de s'envoyer lui-même du haut du World Trade Center.

Et donc, William Gibson...

Gibson finira d'écrire Neuromancien trois ans après la sortie de New York 1997, en 1984, et que trouve-t-on dans la "Bible du cyberpunk" ?
Le personnage d'Armitage, alias Willis Corto, ex-membre d'une unité d'élite qu'on envoya en planeur, loin en territoire russe, pendant la Troisième Guerre Mondiale, pour (cette fois ça change) détruire un puissant ordinateur ennemi. Bien entendu, ils furent abattus et pourchassés, et un Corto plein de ressource finira par s'échapper au travers de la lourdement gardée frontière finlandaise... Dans la région Nord-Ouest de la Mère Patrie, donc, pas trop loin de la localisation de Leningrad (l'actuelle Saint Petersbourg).

Familier ? Attendez, il y a mieux.

Dans le jeu de rôle Shadowrun, paru en 1989 et lourdement influencé par les travaux de Gibson, les évènements qui mèneront au 2053 du jeu incluent une constellation de plusieurs décennies de combats, les Euro-Wars, ravageant le centre et l'est du continent, notamment l'Allemagne, la Pologne et la Russie. Le conflit sera terminée de manière quelque peu abrupte et expéditive, lorsqu'une nuit des radars suédois détecteront ce qui ressemble à des bombardiers britanniques, qui s'en iront détruire tous (ou presque) les postes de commandes de toutes les factions belliqueuses pendant qu'une batterie d'assassins s'occuperont des généraux et du haut-commandement dans l'acte de justice terroriste le mieux planifié de l'Histoire, forçant tout de beau monde à l'armistice.
Et quoiqu'on ne trouve pour le coup pas de mention des héros concernés (nous sommes dans une épaisse couche de contexte d'un jeu au multiples couches de contexte), on aura toutefois du mal à ne pas naturellement relier les points.

Bien évidemment, aucune source ne lie directement ces actes fictifs et l'inspiration de leurs auteurs à la réplique du film de Carpenter et ce planeur au nom décidément bien cool, mais, comme Gibson le dira lui-même :

“I was intrigued by the exchange in one of the opening scenes where the Warden says to Snake ‘You flew the Gullfire over Leningrad, didn’t you?’ It turns out to be just a throwaway line, but for a moment it worked like the best SF where a casual reference can imply a lot.”


Et le jeu des références de faire le travail...