jeudi 28 avril 2016

At the Earth's Core, suite (et fin)

J'avais parlé de son entrée au catalogue Sequential Pulp/Dark Horse, de sa date de sortie, et promis d'en reparler quand je l'aurais lu. C'est chose faite, dont acte.
Au coeur de la Terre, dernière édition - pleine de phylactères - en date, par Bobby Nash et Jamie Chase.


Sorti en septembre 2015, At the Earth's Core a vécu un véritable parcours du combattant... Dont on ne sait en vérité pratiquement rien et qu'il serait assurément très très intéressant d'explorer, je sais pas, dans une préface, par exemple, à la place de messages publicitaires façon jeu vidéo ("une révélation", "le meilleur trucmuche depuis machin", vous savez) issus de blogs randoms... dit le mec qui tient un blog random. C'est que j'aime qu'on me raconte des histoire, beaucoup, mais j'aime au moins autant qu'on me raconte comment et pourquoi on les raconte. Et cette version d'At the Earth's Core est entouré d'un étrange mystère que le net et Google Search semblent totalement incapables d'élucider, à mon triste désarroi.
Ce que je sais, c'est que Jamie Chase a débuté ce projet en 2012, qu'il rêvait de le faire depuis des années, qu'il avait prospecté de nombreux éditeurs et que son partenaire de l'époque était déjà Sequential Pulp, maison d'édition/collection rattachée à Dark Horse Comics mais fonctionnant de manière autonome, à la manière d'un Vertigo (chez DC) ou d'un Top Cow (chez Image). Le scénariste était alors Martin Powell, tout simplement l'un des créateurs de la ligne Sequential Pulp. Les deux hommes avaient auparavant collaboré sur une aventure de Sherlock Holmes et Chase, heureux et confiant, montait alors un premier teaser-trailer sur sa chaîne Youtube fraîchement créée, avec sa propre musique et des artworks déjà sacrément alléchants. Il y avait déjà un design de couverture, de nombreux sites spécialisés avaient relayé l'information, et... Et puis plus rien. Le projet se retrouva au point mort et disparut de la surface de la Terre pendant l'hiver 2013. Chase avait posté un nouveau teaser-trailer sur le Tube en janvier, et c'était tout. Pour moi, c'était devenu un projet fantôme de plus, sans compter que je n'étais pas spécialement emballé par l'idée à l'origine (le manque de connaissance de ses auteurs y était pour beaucoup).
Finalement, après de longs mois de silence total, le projet réapparaissait pendant l'été 2014. Sequential Pulp était toujours de la partie, avait arrêté une date de sortie à la rentrée 2015 et annonçait Bobby Nash au scénario. Ou était passé Powell ? Aucune idée, et peu importe : cette fois-ci, mon intérêt était vraiment piqué. Bobby Nash, c'est l'auteur d'un paquet d'épisodes de héros pulp chez Moonstone, en prose ou au format séquentiel, de Domino Lady au Spider.

Attardons-nous quelques lignes sur le monsieur. C'est principalement pour Domino Lady que j'avais retenu son nom. Chez Moonstone, elle a eu droit à deux séries de comics et quelques nouvelles. Il y a dans le personnage juste ce qu'il faut de kitsch sexy pour en faire un moteur graphique plus qu'intéressant, mais surtout, le traitement de Nash en faisait une figure à mi-chemin entre le grand banditisme pulp bas du front et une représentation féminine et purement parodique des justiciers vengeurs à la Shadow. Assurément, traiter une héroïne sortie d'un magazine de 1936 nommé Saucy Romantic Adventures et réputé pour ses récits semi-érotiques laissait pas mal de marge à ses auteurs. Nash, en l'occurrence, a offert deux aventures à la demoiselle, et les deux sont excellentes. Money Shot, roman court paru en 2014 (en double feature avec une nouvelle de la Golden Amazon, une autre grande dame du pulp), est même probablement mon récit favori dédié au personnage, parfaitement au fait de sa propre bêtise et ouvertement improbable, sans toutefois jamais recourir à l'éculée ficelle du lézardage de quatrième mur, laissant au lecteur le soin de se faire sa propre fiction dans la fiction. Et j'adore ça.


De fait, oui, soudain, At the Earth's Core m'intéressait beaucoup, et avec une telle aventure éditoriale, pensez si le bouquin en lui-même est complètement fou.

Comme je viens de l'expliquer, Bobby Nash n'est pas étranger aux tenants et aboutissants du pulp, et son expérience est visible. Certes, on est loin des héros urbains sur lesquels il s'est exprimé jusqu'alors, mais la formule reste peu ou prou la même. Il est toujours question d'actions, surtout dans un roman écrit à la première personne. Comme il s'agit d'une adaptation au format séquentiel, le récit coule différemment, et Nash sait exactement où couper, quand ralentir et accélérer. La narration s'avère plus vive encore que celle de Burroughs, et, Au centre de la Terre étant un récit de poursuite dans la plus pure tradition burroughsienne, c'est dire si ça fuse. Nash libère l'ensemble du poids de la prose : il résout de nombreux problèmes purement mécaniques installés par Burroughs dans le but d'allonger l'histoire et qui finissaient par lasser le lecteur. Et pour résumer le roman d'origine en une bande dessinée d'à peine cent pages, c'était nécessaire. Il s'avère que c'est la longueur parfaite pour ce genre de récit (j'ai souvent trouvé que les aventures de Burroughs duraient cent pages de trop), juste assez long pour permettre un réel développement de situation et ce qu'il faut de caractérisation, et pas assez pour avoir le temps de s'ennuyer.

D'une couverture à l'autre, tout bouge sans arrêt, rien ne s'arrête jamais. On est projeté de case en page à un rythme effréné. Pellucidar raconté par Bobby Nash, c'est un rêve fiévreux, une nuit sans repos, une aventure sans répit. C'est un paysage flou à travers la vitre d'une voiture filant à toute allure.
Et le dessin en est le parfait reflet.


C'est beau, définitivement, je ne bave pas dessus depuis des mois pour rien, mais la preview offerte par Dark Horse à la sortie m'avait laissé de sérieux doutes sur la qualité de l'impression (les cases semblaient parfois fort floues) et, plus ennuyeux, sur la capacité de Chase, fantastique illustrateur, à se plier à l'exercice narratif. J'ai eu tristement raison sur les deux points. Oh, ça se lit très bien, pas d'inquiétude à avoir là dessus, mais le découpage est parfois plus qu'hasardeux et, pour ne rien arranger, le lettrage particulièrement puissant vient souvent ajouter à la confusion des cases entremêlées (honnêtement, la forme des bulles et la police choisie font super amateur, c'est très très laid).
L'autre face de la pièce narrative peu maîtrisée, c'est qu'on a généralement droit à des compositions chamarrées particulièrement puissantes, et quand Chase peut s'offrir une pleine page, on en prend plein les yeux.
En fait, ça me fait beaucoup penser aux dernières bande dessinées de Frank Frazetta ou de Joe Kubert, quand leurs travaux d'illustrateurs avaient pris l'ascendant sur leurs débuts de conteurs et où la puissance du trait et la vigueur de l'action importait plus que la clarté de la narration. Et Jamie Chase n'est pas avare de ce côté là. Difficile de ne pas se laisser embarquer par le rythme du dessin. Le trait tient de l'esquisse, l'encrage est lourd, et les coups de pinceau donnent à la couleur la sauvagerie nécessaire à la représentation du monde farouche et féroce qu'est Pellucidar.

Soyons réalistes trente secondes, si on lit une BD, c'est pour les dessins, et Jamie Chase n'a pas porté le projet sur ses épaules pendant trois ans pour rien. C'est son trait qui anime réellement cette histoire, et le style rushé amplifie étonnement bien cette sensation de poursuite infernale. Encore une fois, il y a une touche des physiques exacerbés de Frazetta dans les poses outrageusement vives des personnages, et, dans les silhouettes souples et mouvantes, il y a les formes imparfaites et le trait pas fini du Tarzan de Kubert. Les dessins de Chase sont précipités, hâtifs, ses personnages sont inachevés, ses décors imprécis. Après soixante relectures et au moins autant de feuilletages pensifs, mes premières impressions sur le graphisme tiennent toujours, c'est incertain, inappliqué, parfois très difficile à spatialiser (au passage, l'impression apparaît effectivement floue, mais c'est du à un effet d'optique du au contraste entre l'aquarelle diffuse et l'encrage très -trop- puissant)... Et pourtant, il y a dans ce Pellucidar quelque chose d'absolument fascinant, et malgré toutes les influences que je lui trouve, il ne ressemble en vérité à aucun autre. Jamie Chase a fait de ce monde le sien.
La Taupe d'acier s'élève dans le Sahara comme une tour sombre dans les déserts de l'Age Hyborien, Abner Perry a des allures de Sam Elliott d'East London, les Sagoths sont d'énormes gorilles armés de fouets et de boucliers normands, Diane a rarement parue plus fière et fabuleuse. Et puis il y a les Mahars, immenses ptérodactyles fusant dans les cieux et sur l'eau, et cette scène proprement terrifiante du sacrifice. Les images de Pellucidar sont rares, je peux compter sur les doigts d'une main les artistes ayant donné une telle puissance à ce monde, mais ce qui rend cette BD absolument fascinante, c'est qu'elle est précisément une BD. J'ai cherché, dans mes souvenir et dans ma bibliothèque, et c'est la seule BD de Pellucidar que j'ai jamais possédé (sans compter Tarzan vs Predator at the Earth's Core, mais ça n'a rien à voir). J'en ai assurément raté une ou deux, et je doute qu'aucune autre ne sorte dans un futur plus ou moins proche, mais les prochaines sur lesquelles je poserai les yeux auront un sacré modèle à surpasser. C'est cet ensemble narratif qui rend l'oeuvre de Chase et Nash si puissante. Il ne s'agit plus d'illustrations de couvertures éparses et quasiment hors-contexte, il y a l'histoire avant et après chaque case, et jamais les Mahars ne m'ont paru si dangereux, et, conséquemment, jamais David Innes n'a été si héroïque... Mais celle qui sort réellement grandie de ces 96 pages, c'est la luxuriante Pellucidar.

J'ai l'air d'en faire des tonnes, mais je le pense sincèrement. Encore une fois : c'est beau. C'est pas toujours facile à lire, c'est pas du grand storytelling, mais c'est beau.


Et c'est, bien évidemment, l'intérêt numéro 1 de cette bande-dessinée, car malgré tout le bien que je pense du travail accompli par Bobby Nash, vous aurez ben compris qu'Au coeur de la Terre n'est pas vraiment un grand roman à l'origine.
Voyez-vous, je lis et relis inlassablement Edgar Rice Burroughs depuis que j'ai une petite dizaine d'années, ses personnages m'ont accompagnés une bonne partie de ma vie, mais jamais je ne dirai de ce -pourtant fantastique- auteur qu'il est un bon écrivain. Ses récits sont précipités, mal agencés, le rythme est erratique et la narration plus que chancelante. Ses intrigues sont des suites de coïncidences et d'occasions manquées, de tours du destin et de hasards chanceux. Des traits stylistiques en vérité typiques des récits épisodiques des pulp magazines, découpés plus ou moins fortuitement par la nécessité de tenir en haleine le lecteur sur plusieurs mois à grands coups de révélations et de cliffhangers (cet instant à la temporalité indéfinie qui ponctue bien des récits et pour lequel je désespère de trouver un équivalent français), mais qui perdent tout leur impact pour nos générations de lecteurs de romans. Comme beaucoup d'auteurs sur ce format, Burroughs était probablement payé au mot, et ça se voit. Pour être tout à fait honnête, je pense que ses récits sont aujourd'hui purement et simplement mauvais, structuralement parlant.
Mais ils sont aussi vivants, puissants et passionnants, et si je ne peux ni ne veux arrêter de les lire et d'écrire à leur sujet, c'est parce qu'ils m'ont donné des héros et des mondes que je ne peux ni ne veux laisser de côté.

Quoi qu'ils soient moins connus que ceux de Tarzan et Barsoom, les récits de David Innes et Pellucidar sont indiscutablement de ces histoires iconiques et inoubliables. Mais plus que le héros, c'est bien le monde qui est ici le coeur de l'histoire. Ce continent préhistorique caché au centre de la Terre est apparu en 1914 dans les pages d'All-Story Weekly. "A New Burroughs Romance" affichait la couverture, et, sure enough, on y retrouvait ce qui avait fait le succès des deux autres, presque à la virgule près. Mais Pellucidar avait un truc en plus, issu de cette SF vernienne qui n'avait pas encore évoluée vers celle de l'âge d'or des pulps robotiques et intersidéraux. On y creusait au centre d'une Terre mystérieuse, à la découverte d'un univers perdu dans le temps. Et, bravant tous les dangers, David Innes y trouvait l'amour en la personne de Diane la Magnifique.
Innes est un personnages très particulier parmi les héros d'Edgar Rice Burroughs. Il n'est pas un Lord britannique élevé par les singes, ni un épéiste confirmé auquel les hasards gravitationnels ont offert des pouvoirs surhumains. Il est... plat. Plat et générique. Un héros américain, certes, mais un sans relief, qui fera mieux que se défendre contre une faune préhistorique hostile, mais qui jamais ne dominera le monde dans lequel il élit finalement domicile. Il est un jouet du destin dont les pérégrinations, non contentes d'être exactement les même que ses prédécesseurs, n'en sont surtout qu'une pâle copie. La Jungle ne prend jamais le pas sur son Seigneur et John Carter de Mars ne porte pas ce titre (et une pelletée d'autres) pour rien. Pellucidar est merveilleuse, mais Pellucidar est cruelle, et Innes en est une des innombrables victimes. Il en devient intimement dépendant, veut la défendre, mais, même (auto-)couronné Empereur par sa propre fierté, jamais il ne la contrôlera. Comment le pourrait-il, lui qui n'a ni les muscles d'un grand singe, ni la destinée de l'intraitable guerrier ? C'est cet unique détail qui fait, à mon sens, de Pellucidar un cycle à demi oublié, qu'on site en bas de page quand on a épuisé des superlatifs des deux autres. Il n'y a pas de héros invincible auquel se rattacher.

Et pourtant, c'est précisément ce qui en fait le sel. Le personnage principal du cycle de Pellucidar, c'est Pellucidar. Tout simplement. Et s'il est originellement pensé comme une ennième déclinaison de son modèle de course-poursuite effrénée, Burroughs ne s'y trompera pas en évinçant purement et simplement ses héros dans le troisième épisode, faisant carrément d'Innes un des personnages en détresse de Tanar de Pellucidar, paru en 1929 (quinze ans après le diptyque originel, ce qui laisse imaginer l'hésitation de l'auteur quant à la continuation du cycle). Il faudra rien moins que Tarzan lui-même pour le sortir d'affaire (Pellucidar ne semblera d'ailleurs jamais plus vivante que quand Tarzan se balancera entre ses branches) avant, purement et simplement, que le coeur de la Terre ne revienne "à l'âge de pierre" (Back to the Stone Age, 1937). Quoi que fassent les multiples aventuriers qui en foulent les terres, Pellucidar gagne toujours.
Tout ce qui a jamais manqué à Pellucidar, c'est une image. Elle l'a maintenant.


Bien sûr, je suis biaisé. Terriblement biaisé. Mon appréciation de ces histoires, et de cette histoire précise, est indéniablement influencée par ma propre histoire avec elles, et Pellucidar reste, quoique j'en trouve sincèrement le cycle littéraire comme le plus plat de son auteur, mon univers burroughsien favori (surtout, donc, quand Tarzan s'y ballade). Il y a des dinosaures, des grands singes, des princesses sauvages à sauver, et cette idée géniale du monde perdu au centre de la Terre. Plus fantastique que la jungle africaine mais moins loin que la planète rouge, entre déserts brûlants, montagnes glacées et forêts préhistoriques, Pellucidar était un terrain de jeu rêvé. Edgar Rice Burroughs, ses mondes et ses héros ont façonné un très large pan de ma mythologie de jeunesse et de mes passions d'adulte (je doute que mon amour pour Turok ou L'Ere xénozoïque soit arrivé par hasard), et je pense que je ne me lasserai jamais de voir des auteurs leur rendre hommage et les réimaginer.
Pour moi, le coeur de la Terre passait obligatoirement et quasi exclusivement par Frank Frazetta, car si le monsieur a évidemment dessiné du John Carter et du Tarzan, je m'en souviens surtout pour l'image fantasmagorique de sa Pellucidar, qu'il était pratiquement le seul à représenter (pour les curieux, à mes yeux le dessinateur de Barsoom sera toujours Michael Whelan, et Joe Kubert est indépassable sur Tarzan). A la fois très proche de mon souvenir frazettesque et tellement pleine d'autres choses, la vision de Jamie Chase et Bobby Nash s'est incontestablement offerte une place au soleil de mon imaginaire, lovée entre les couvertures de Pierre Joubert et l'air ahuri de Peter Cushing.


Oh, et quand un journaliste s'est fendu d'une blagounette du type "vivement la suite" à la fin d'une interview, Bobby Nash n'a pas hésité un quart de seconde avant de répondre "on bosse dessus", sourire entendu au coin des lèvres. Je suis vive impatience.

samedi 23 avril 2016

Wonder women of lesbian fiction... with a side of bondage

Parfois, le hasard vous emmène sur des territoires où jamais vous n'auriez pensé un jour mettre les pieds. Case in point : i'm reading lesbian fiction.


Le mois dernier, j'ai découvert l'existence de la série Sunstone de Stjepan Sejic, ancien dessinateur de plein de witchbladeries qui s'est mis, un beau matin, à faire des strips sur DeviantArt à propos d'un couple de minettes S&M. Un genre de Fifty Shades lesbien, en autrement mieux troussé et dont je recommande franchement la lecture, en gros volumes chez Top Cow/Image. C'est à la fois très mignon et très... mignon.

Plus tard, en papotant avec un fellow écrivain amateur, je m'interrogeais sur l'existence d'un pulp LGBT. Je veux dire, je sais qu'il y a eu des pulps de romances érotiques, voire carrément porno, mais toujours hétéro, et une partie de moi doute franchement que l'Amérique des années 30 ait laissé passer le genre de choses que le web 2.0 yaoi/m-m/lesbo se permet.
Il s'avère que j'n'étais pas loin de la vérité et que, s'il existe bien un pulp same-sex pour filles, il date plutôt des années 60 et on y trouve même quelques noms ronflants comme Marion Zimmer Bradley
Parfois, comme c'était l'époque, il a touché aux super-héros. Si. Pas les vrais, hein, des copies de copies pour pas trop se faire attaquer par les stars en reconstruction d'alors (on est au moment où naissent les Quatre Fantastiques, Spider-Man et les X-Men), mais des super-héros quand même.


Je gardais ça dans un coin de ma tête, pour ma culture personnelle (erm...), et oubliais, quand soudain, je tombais sur Wonder Woman - Earth One de Grant Morrison et Yanick Paquette, qui m'a laissé avec une et une seule question en tête : est-ce que le lesbianisme sur Themyscira avait jamais été abordée ?
C'est intéressant, parce que c'est quand même Wonder Woman. Certes, dans une histoire alternative non-canonique, mais dans un contexte super-héroïque où on a vu un paquet de personnages LGBT arriver ces dernières années, on n'avait encore jamais osé le faire avec un personnage phare. Et surtout, on en avait toujours fait un plot-point stupide (qui se souvient du grand moment de malaise que fut le mariage infâme de Vega dans les X-Men?). Là, c'est naturel sur une île à la population exclusivement féminine, et la question n'en est vérité jamais posée directement. C'est évident, tout le monde s'en rend compte, lecteurs comme personnages, mais à aucun moment ce détail particulier n'entre dans l'intrigue même. Il est en revanche essentiel pour la caractérisation des personnages (la société amazone est très... particulière).
Et c'est d'autant plus intrigant que si Morrison gère particulièrement bien la question lesbienne, il fait, d'une manière totalement incompréhensible, exactement l'inverse avec Steve Trevor, sur une question beaucoup plus vieille : Trevor est noir, et sa couleur de peau est bel et bien un plot-device. Et un mauvais qu'on voit venir à douze kilomètres, en plus. (Dans tout le développement de Diana par rapport aux amazones, il est question de peuple oppressé, de briser ses chaînes, de choix, de liberté... Vous le sentez arriver aussi, vous, le discours sur ses ancêtres esclaves ?)

Cette lecture, par ailleurs loin d'être aussi fameuse que le vend la critique, m'a également rappelé la question d'Angela chez Marvel, cette ancienne archange de la Spawn-family récupérée par la Maison des Idées et récemment bombardée reine des Enfers nordiques, avec au bras une aide de camp très câline.
Quand la question avait été posée à Axel Alonso, l'éditeur en chef de Mavel depuis 2011, il avait (sagement, à mon sens) choisi de ne pas en faire un argument à part entière et de se contenter d'un laconique "lisez l'histoire, toute l'histoire". Traduction : "ne lisez pas parce qu'elles sont lesbiennes, ce n'est pas ce qui les rend intéressantes."
Et, pour une raison que je ne m'explique pas (enfin, si, je sais, "l'Amérique"), le petit monde du web des comics était devenu fou, accusant Alonso de diminuer l'impact de cette particularité, de ne pas considérer les communautés LGBT, et ce genre d'absurdités de gens qui veulent être choqués.


J'ai tendance à penser qu'un personnage est intéressant dans son ensemble, que jamais, JAMAIS, sa couleur de peau ou son orientation sexuelle ne doit être utilisée comme un élément d'intrigue, mais plutôt comme un élément de caractérisation.
J'en reviens aux filles de Sunstone. Le sujet n'est jamais abordée qu'au travers d'une demi-remarque, une fois le fait accompli, et immédiatement acceptée. Elles sont deux filles, elles sont bien ensemble, et c'est marre. La question, quand elles sont en public, n'est même pas de savoir si elles sont un couple lesbien, mais de savoir si elles sont un couple. Point. Elles même ne sont pas très sures au début, mais la raison n'a rien à voir avec le sexe de leur partenaire. Leur identité sexuelle est clairement établie dans l'inconscient du lecteur, il n'y a pas d'interdit à braver (même celui du S&M est balayé)... 

...Et, en arrêtant ici le train de ma pensée, de me demander si, justement, ce n'est pas cet interdit qui fit, en leur temps, tout l'intérêt des fictions lesbiennes des sixties. Epoques différentes...

mercredi 20 avril 2016

Shambleau raconté par C.L. Moore

En novembre 1933, Catherine Lucille Moore, astucieusement cachée derrière ses initiales, publiait Shambleau, une aventure de Northwest Smith, spationaute intrépide, qui revisitait à la sauce pulp fantastique typique de Weird Tales, la légende Persée et de la Méduse.

Quarante-sept ans plus tard, en 1980, elle lisait sa nouvelle pour Caedmon, une collection de livres audio que, grâce à la magie du Ternet, nous pouvons écouter tranquillement aujourd'hui. Les craquements du disque et la rondeur du bruit blanc sont cadeau, vinyle oblige.


Face A

Face B

Pour les curieux, je vous ajoute deux images de bien meilleure qualité du texte sur l'arrière de la pochette, la partie "crédits" sur la gauche offrant une courte et efficace mise en perspective de l'impact de la nouvelle à sa sortie, celle de droite étant quant à elle un extrait de la postface, rédigée par Moore elle-même, du recueil The Best of C.L. Moore, édité et publié en 1975 par Lester Del Rey.


lundi 18 avril 2016

Lust for life

Vampirella est un personnage étrange, personnification ultra-sexuée d'un tas de trucs issus des contre-cultures des années 60 et 70, extra-terrestre vampirique, vagabonde inter-dimensionnelle, swimsuit model de la chasse au démon et monstre sacré du comic-book de genre depuis près de cinquante ans.
Bruce Timm est un artiste tout aussi étrange, star de l'animation superhéroïque et réputé seul réel successeur des frangins Fleischer, dessinateur au style enfantin délicatement érotique dont les créations courent du slapstick marbré des Animaniacs aux résolument plus sombres incarnations animées du Batman.
La rencontre des deux, c'est a match made in heaven, comme on dit chez les pancakes. La preuve par six (pages), sur un scénario de Ty Templeton.



dimanche 17 avril 2016

"There's not much market for that"

En décembre 2015, Melville Books publiait dans sa collection The Last Interview un livre dédié à Philip K. Dick. Un recueil de conversations s'étalant de la toute première interview donnée par l'auteur en 1954 à la dernière, un jour avant sa mort. On y retrouve l'homme hanté par la paranoïa et ses multiples tentatives de suicide que nous vend la légende, ses expériences avec l'alcool, les amphétamines et des drogues plus mystiques qui façonnèrent ses univers, mais aussi, souvent, un humour très sec et pince-sans-rire dont peu l'imaginent capable.

Ainsi, lorsqu'un magazine lui demande si sa nouvelle La foi de nos pères, publiée en 1967 dans l'anthologie Dangereuses visions d'Harlan Ellison, a été écrite "sous l'influence de l'acide", il répond :


"Ce n'est absolument pas vrai. D'abord, vous ne pouvez pas écrire quoi que ce soit quand vous êtes sous acides. J'ai fait une page sous acide, mais elle était en latin. Tout le truc était en latin et un petit morceau en sanskrit, et il n'y a pas beaucoup de marché pour ça. Ca n'entre pas dans ce que je publie."

A... méditer ?

mercredi 13 avril 2016

The Year of the Monkey

Y parait, selon le calendrier chinois, que 2016 est l'année du singe. Mes connaissances en astrologie asiatique s'arrêtent aux fortune cookies (qui sont une invention américaine, c'est dire), aussi j'aurais bien du mal à commenter cette affirmation, mais s'il y a une chose dont je suis certain, c'est que les éditeurs nord-américains ont décidé de la prendre au pied de la lettre.

Evidemment, difficile de ne pas penser au tout proche The Legend of Tarzan, prévu pour juillet et qui me fait frétiller sur mon siège à chaque image.



Sans rire, c'est beau, ça a l'air épique (j'ai mis le premier trailer parce que je le trouve meilleur, mais le second est carrément fou en terme d'échelle), c'est pas une origin story à la con, et j'ose espérer avoir une Jane qui ressemble à celle qui habite mon imagination bien plus qu'une bécasse en détresse (ce smirk à 0:57 vend la légende de son mari à un degré lunaire). Sauf que ça a l'air bien trop lisse pour être honnête, que Sam Jackson en roue libre m'effraie et que Waltz est probablement le pire cabotineur à succès de ces dernières années. Ce film peut être absolument dantesque, mais je redoute son visionnage au moins autant que j'en crève d'envie. L'effet John Carter, voyez-vous.

Or donc, disais-je, en cette année du singe, outre son retour au cinéma (et sans l'ombre d'un doute grâce à son retour au cinéma), de nombreux éditeurs ont décidé de se pencher sur le Seigneur de la Jungle.

Si vous appréciez les films de Tarzan (et vous auriez raison), vous pourriez être tenté par Tarzan on Film, où Scott Tracy Griffin, éminent spécialiste du personnage (il est l'auteur de l'excellent Tarzan, The Centennial Celebration), retrace l'entièreté de sa carrière cinématographique, du muet des origines à la bombarde numérique de cet été. Prévu pour le mois d'août, on peut d'ailleurs très certainement compter sur une vraie critique du film, et pas seulement une vision étendue de sa production.

En parallèle, au moins trois nouvelles aventures de l'Homme-Singe devraient sortir. Des aventures aux accents pulpy à souhait, hautement improbables et donc totalement indispensables.

Dans la première, et probablement la plus surprenante, Altus Press joue la carte du crossover de l'impossible entre deux univers cinématographiques similaires mais totalement opposés, envoyant Tarzan se balader sur l'Île du Crâne dans le promptement titré King Kong vs Tarzan. Cette bêtise (et je dis ça comme un compliment) aura le bon goût d'être écrite par Will Murray, auquel on doit la dernière aventure -officielle- de Tarzan en date (Return to Pal-ul-don, sorti l'an dernier et plongeant l'Homme-Singe en pleine Deuxième Guerre Mondiale) et, surtout, le très bon Doc Savage: Skull Island en 2011, qui envoyait l'Homme de Bronze se fritter avec le gros gorille.
Murray présente par ailleurs la chose comme une "interquel", à mi chemin entre la préquelle et la séquelle, un interlude situé dans la trame même du King Kong originel (le roman, s'entend, publié en 1932 par Delos W. Lovelace), et en reprenant donc les personnages (Carl Denham, Jack Driscoll et Ann Darrow). A voir comment Lord Greystoke s'intercalera dans ce chantier...

Mais attendez ! C'est pas tout ! Oh, non... Tarzan visitera également la Planète des Singes, un endroit paradoxalement tellement parfait pour le Seigneur de la Jungle, entre civilisation simiesque et humanité sauvage, qu'il est étonnant de se dire que personne n'avait encore osé mettre ça en scène. C'est l'association de Dark Horse Comics et de BOOM! Studios qui permettra à cette pulperie interplanétaire de voir le jour, sous la forme d'une mini-série de cinq épisodes qui devrait, d'après les solicitations, débuter en septembre.
Le plot, signé par Tim Seeley et David Walker (deux scénaristes habitués aux séries bis ultra fun) est aussi absurde que génial, puisque l'histoire se passera dans une version alternative du cinquième film des seventies (celui où Hommes et Singes vivent en fragile harmonie dans une utopie forestière en bordure d'une ville post-nuke dévastée). Ici, Tarzan et César, élevés comme des frères mais séparés par des esclavagistes, se retrouvent et rejoignent la lutte pour la paix, courant pour cela des épaisses jungles africaines jusque Pellucidar. Ca a l'air proprement épique et stupide. Indispensable disais-je.

Un dernier team-up pour la route ?
Depuis le mois de mars, ces fous de chez Dynamite ont ressorti de la naphtaline Sheena, la Reine de la Jungle, premier lead féminin de l'histoire des comics, créée en 1938 par rien moins que Will Eisner. Dans le ronflant Lords of the Jungle featuring Tarzan and Sheena, les deux héros en pagne se rencontrent par hasard alors que Sheena se retrouve par magie dans l'Afrique des années 30, et fait face à un Lord Greystoke qu'elle a bien du mal à départager entre ami et ennemi. Un prémisse tout à fait classique mais curieusement intéressant qui permet, entre autre, de réintégrer Sheena dans la mythologie des héros pulp que Dynamite se plait tant à revitaliser depuis quelques années. La scénariste, Corrina Bekho, expliquait d'ailleurs à l'annonce de la série que c'était précisément ce qui l'intéressait dans cette histoire, en proposant une Sheena plus jeune que celle d'Eisner mais dont le caractère sonnerait comme une évidence pour les connaisseurs. Une manière de dire qu'on aura la même Sheena forte et indépendante, mais inexpérimentée, et qu'elle apprendra à être le personnage qu'on connait auprès de Tarzan ? J'en sais rien, c'est une vraie question, j'ai pas encore lu la chose, mais cette idée me plait énormément.


Bon, bien sûr, tout ça est publié en anglais au pays des hamburgers, et il est loin d'être certain qu'on en voit un jour le moindre mot traduit en français. MAIS. Au fil des années, on a quand même eu notre brouette de publications dédiées à l'Homme-Singe, et si c'est pas tout neuf, rien ne nous empêche de nous pencher à nouveau dessus.

Difficile par exemple de ne pas chaudement vous recommander Tarzan vous salue bien de Philip Jose Farmer, vraie-fausse biographie qui réinvente la mythologie de la famille Clayton et, logiquement, de son plus animal représentant (on trouve même trace de Richard Wentworth, le Spider lui-même, dans l'arbre familial). C'est pas évident à trouver et c'est souvent cher mais ça en vaut la peine. Titré Tarzan Alive outre-Atlantique et publié en 1972 (78 chez nous), ce livre fait figure de manifeste de ce qu'on nomme avec emphase le "Wold Newton", univers où la continuité rétroactive règne maîtresse et qui, à la manière de ce que fera Alan Moore avec sa Ligue des Gentlemen Extraordinaires, cherche à placer de nombreux héros de fiction dans une seule et même Histoire. Un sujet passionnant mais capilotracté à l'envie et qui nécessiterait un post ou deux rien qu'à lui (tease, tease, wink, wink).
Moins fictionnel, le pavé Moi, Tarzan, Mémoires de l'homme-singe publié par Guy Deluchet chez Seuil en 2010 (réédité en 2012 pour le centenaire du personnage) s'attache, à grand renfort de photos, poster et illustrations, à explorer les différentes vies du personnage au cinéma, d'Elmo Lincoln à Casper Van Dien en passant par les inévitables Christophe Lambert et Johnny Weissmuller, et même la version animée de Disney. La documentation est assez impressionnante et les anecdotes pleuvent, mais c'est surtout la mise en rapport de ces incarnations les unes par rapport aux autres qui rend ce bouquin absolument indispensable. Pour les complétistes, un encart d'une quinzaine de pages s'attarde même sur sa vie en bande-dessinée, entre les mains de gens aussi fameux qu'Hal Foster (monsieur Prince Vaillant) ou Russ Manning.
En parlant de bande dessinée, je vous invite vivement à vous jeter sur l'intégrale des adaptations des romans par Russ Manning publiée chez Soleil en 2010. Et pour les plus curieux, allez faire un tour sur La Tribune des amis d'Edgar Rice Burroughs, il y a là bas des choses très très intéressantes.

Si avec tout ça, vous ne trouvez pas de quoi savourer cette année du singe...

dimanche 10 avril 2016

Silex & sorcellerie


En français, oui, car le roman préhistorique fut bel et bien une spécialité française, notamment dans la littérature d’avant guerre.
J.H. Rosny Ainé, qu'on considère souvent comme le créateur de la science fiction française moderne (contemporain de Wells et Verne), en fut le principal auteur, et si le nom ne dit pas grand chose à tout le monde, il est quasiment impensable que son oeuvre majeure soit inconnue : laissée incomplète par les magazines de l'époque, La Guerre du feu, parue en volume en 1911, est incontestablement le plus grand exemple de fiction préhistorique, voire purement et simplement (et pas seulement grâce au cinéma) une légende de la littérature populaire franco-française. Et à raison, car le souffle aventureux n'a rien à envier aux pulps débridés nord-américains de l'époque ou, pour rester dans l'hexagone, aux romans de capes et d'épées d'un Dumas (n'importe-lequel) d'antan. Mieux, on a pu voir La Guerre du feu autant comme un roman d'aventure que comme une tentative de représentation scientifique d'une époque révolue (d'ailleurs, le roman -et le film par la suite- fut longtemps utilisé dans le cadre scolaire). Là, évidemment, il faut bien prendre en compte qu'on est au début du XXème siècle, avec un paquet de découvertes évidentes pour nous qui restaient encore à faire, mais on a difficilement écrit plus puissant, question imaginaire, pour évoquer la préhistoire sauvage. Ceci dit, je me garderai bien de fournir le moindre détail scientifique ici, d'abord parce que j'n'y connais pas grand chose, ensuite et surtout parce "la fièvre de l'écrivain". J'ai pas titré l'article "...et sorcellerie" pour rien.
Rosny écrit des épopées fantastiques, et s'il indique dans son ouvrage coller au plus près des découvertes des préhistoriens de l'époque, il use bien évidemment d’une marge de manoeuvre bien plus grande que la science ne l’autorisait. Ses hommes de Cro-Magnon côtoient non seulement leurs voisins Néanderthaliens mais également des Pithécanthropes et des hominidés plus primitifs encore.
Rosny était coutumier du fait, puisque son exploration scientifico-fantaisiste, il l'avait commencée dès la fin des années 1880 avec une série de nouvelles écrites en compagnie de son frère (dit Rosny Cadet), et qu'il continuera par la suite. Dans Le Félin géant (1918), par exemple, où l’un des héros arrive à quasiment apprivoiser l'animal-titre pour lutter contre les adversaires de sa tribu. Son dernier roman préhistorique sera Helgvor du Fleuve Bleu en 1929, dont les prémices (un mariage de raison et un sacrifice) sonnent autrement plus pulp que La Guerre de feuSon format quasiment tarzanesque de fuite dans la jungle -en autrement plus âpre, ça reste Rosny Aîné- en fait probablement mon favori du monsieur, et je ne peux m'empêcher d'y voir, notamment dans son traitement des personnages féminins (et puis c'est carrément sous-titré "un roman des âges farouches"), une des inspirations de Rahan (j'y reviendrai).

Bien évidemment, Rosny (collectif ou Aîné seul) n’est pas le seul auteur à avoir écrit des romans préhistoriques à l’époque. Parfois, ils vinrent même directement de la source, à l'image du préhistorien Adrien Arcelin qui s'essaya à l'exercice en 1872 avec ses Chasseurs de rennes à Solutré. La très engagée Renée Dunan (à qui on doit un paquet de pamphlets féministes des années 20 et 30) publia un fantastique recueil en 1926, Magdeleine, dont les nouvelles Le Métal et L'Invention de l'amour offrent une image résolument moderne de l'homme préhistorique, purement aventureuse et socialement critique à la fois, que, là encore, me rappelle énormément Rahan. Si vous n'avez pas peur d'un peu d'érotisme des années folles, Magdeleine fait partie des livres réunis par Les Moutons Electriques dans Le Roman de la fin des hommes l'an dernier (Le Métal y apparaît d'ailleurs dans une version retouchée plus qu'intéressante). Et comment oublier Daâh, le premier homme (1914) d'Edmond Haraucourt ?


"Spécialité française", disais-je, mais, si le genre est proéminent chez nous, n'allez pas non plus imaginer que personne d'autre dans le monde n'a envie d'écrire d'aventures préhistoriques. Il s'avère juste, notamment concernant la fiction américaine, qu'elle s'attache moins à fournir une illustration plus ou moins réaliste ou plausible de la vie de nos ancêtres millénaires que de proposer un cadre suffisamment exotique à pléthore d'aventuriers. Ainsi Edgar Rice Burroughs enverra des militaires perdus en mer sur le continent de Caspak, ou, plus fantastique encore, mêlera préhistoire et théorie de la Terre Creuse (chère à Jules Verne, notamment) pour créer sa Pellucidar, théâtre de nombreuses aventures qu'ira même visiter Tarzan. Auteur d'évasion par excellence, Jack London s'essaiera au genre en 1907 avec Avant Adam. De même, les monstres préhistoriques, les visions de violence et la sauvagerie crue des univers dépeints par Rosny rappellent souvent ceux, plus connus, de l'Âge Hyborien de Robert Howard... Quoiqu'il faudrait plutôt voir l'image dans l'autre sens... Il est intéressant de noter que Rosny a lui-même abordé le thème de la lutte de la barbarie et de la civilisation cher à Howard dans un récit sonnant effectivement très Conan, Ambor le Loup, en 1931, qui a par ailleurs la particularité d'être un des très très rares romans à se dérouler à l’époque gauloise (ce qui me permet de préciser que l'oeuvre de Rosny crée un cycle unique contant l'histoire de l'humanité du paléolithique à cent mille ans dans le futur, qu'on a récemment rassemblé sous le titre La Légende des millénaires, encore une fois chez Les Moutons Electrique -je jure que je n'le fais pas exprès-).

Après cette période faste, la fiction préhistorique s'effacera peu à peu. Le genre n'a jamais disparu, il s'est juste fait (beaucoup) plus discret après la Seconde Guerre, supplanté par la science-fiction interplanétaire et les enfants de l'atome. Aucun auteur majeur ne viendra rendre au récit préhistorique la place qui fut la sienne. Ni aux Etats-Unis ni chez nous, d'ailleurs. La raison principale vient probablement du changement de format de publication, avec la disparition progressive des magazines pulp outre-atlantique et, chez nous, la démocratisation du format poche. A formats différents, récits différents, semble-t-il.


Dans les kiosques, c'est en fait la bande dessinée qui va donner au genre le héros qu’il méritait.
Claude Lecureux et André Chéret vont créer le personnage de Rahan en 1969. Ce chasseur d’une tribu magdalénienne va vivre des aventures échevelées digne des meilleurs pulps. Il va combattre des sorciers maléfiques, affronter des monstres redoutables, rencontrer des tribus aux moeurs étranges. Evidemment, nous sommes là en pleine fantasy, l'aventure prend le pas sur la réalité historique, et c'est précisément cette part de magie qui va rendre le personnage immortel. Rahan a fini par devenir au genre préhistorique ce que Conan est à la sword and sorcery, le héros emblématique.

Quitte à parler de Rahan, je ne peux pas, à nouveau, faire sans glisser de l'autre côté de l'Atlantique où, dès 1953, l'athlétique Tor, créé par Joe Kubert, visitait le monde "d'il y a 10 millions d'années", combattant lui aussi des bêtes anachroniques et des monstres fantastiques. J'ai comme ça le souvenir mémorable, dans sa mini-série de 2008, d'une rencontre glaçante entre le Cro-Magnon muet et une troupe d'enfants difformes sacrifiés à un esprit forestier et recueillis par celui-ci. Sans compter le nombre de fois où Tor assomma un tyranosauroïde non-identifié ou une lochnesserie paléo-imaginaire.
La rencontre homme-dinosaure est un schéma qu'on retrouvera souvent dans diverses ringardises cinématographiques (Raquel Welsh vient inévitablement en tête), mais pas que. Ainsi, tant qu'à parler de dinos, comment ne pas placer deux mots sur Turok, l'originel de 1956, cet indien égaré dans un monde perdu conandoylien. Remarquez, on peut aussi nous la faire à l'envers, avec des mondes futurs apocalyptiques où les monstres préhistoriques et les hommes-singes sont comme par enchantement revenus à la vie, à l'image de L'Ere xénozoïque de Mark Schultz (1986) ou d'Axa, comic strip britannique signé Romero, publié dans The Sun entre 1978 et 86. Même pas besoin d'aller dans le futur, d'ailleurs, 'suffit de voir Ka-Zar bondir dans les pages de Savage Tales et d'explorer la Terre Sauvage avec les X-Men chez Marvel. Mais on s'éloigne du sujet...

Revenons à nos moutons préhistoriques mais restons en Amérique avec un auteur bien particulier.
Alors qu'on lisait Rahan, Jean Auel (prononcez "djin", c'est une dame), attachée aux réalités des découvertes archéologiques de son temps, avait, dès 1980, débuté Les enfants de la terre, une série contant l'évolution de la vie d'un clan à travers les yeux d'un de ses membres adoptifs (et plus évolué). Aux Etats-Unis, la série aura un tel succès qu'elle sera adaptée en téléfilm dans une étrange production de 1986, mais on n'en entendra pas parler par chez nous avant encore quelques années. Trente et un ans près ses débuts, en 2011, sera publié le dernier volet, dont le buzz fit qu'on parla même d'une série télé entre 2014 et 2015. Après le désistement de deux chaînes successives, le pilote ne put jamais être produit, mais l'intérêt, manifestement, était présent.


Retour en France, enfin.

Au court des années 1990, un déclic se produit dans l'imagination de nombreux auteurs (je vous laisse deviner lequel). Les dinosaures et la préhistoire en général étaient de nouveau à la page et on n'hésitait plus à en noircir quelques unes. C'est à ce moment qu'on découvre Jean Auel chez nous et que, surtout, ce type de romans fait peu à peu son retour.
On aura ainsi du mal à rater les élucubrations de Bernard Werber dans Le père de nos pères en 1998, sorte de Da Vinci Code paléologiste aussi fantasque qu'intrigant dans ses passages de reconstitution préhistorique. Pierre Pelot, plus connu pour ses oeuvres SF, écrivait au tournant du millénaire une série de romans préhistorique (aujourd'hui réunis dans une bien pratique intégrale chez Les Mou... ah non, chez Omnibus) qui, si elle s’avère être plus réaliste que tournée vers la fantasy (Pelot est également l'auteur de quelques livres éducatifs jeunesse sur le sujet), n'en conserve pas moins la part de rêve inhérente à la période. Plus proche encore, Timothée Rey publiait en 2014 Les souffles ne laissent pas de traces, un roman policier qui se déroule à l’époque aurignacienne, mais bien entendu, même si tout est rationnel, la préhistoire décrite est assez loin de la réalité historique, ses sociétés secrètes faisant autant écho à celles que rencontre Rahan qu'à celles de polars plus modernes. On est encore dans la reconstruction fantasmée qui était celle de Rosny Aîné mais avec un récit plus cérébral et humoristique. Une suite, La mère des ondes et des crues, est parue en 2015.


Finalement le récit préhistorique a tenu en France la même place que la sword and sorcery dans l’imaginaire américain. Le récit de la sauvagerie, de l’affrontement entre nature et culture, de la réflexion sur la place de la civilisation… Comme son cousin anglo-saxon, il est dommage que la tradition se soit perdue (la haute-fantasy post-Tolkien a tout mangé ou presque), mais il y a, encore et toujours, des irréductibles qui s'y perdent, parfois.
D'ailleurs, j'y retournerai moi-même pour donner une suite à cet article, pour sûr. J'y détaillerai un poil ce qui fait de Rahan un personnage si important pour le genre (au cas où le fait de l'avoir citer quarante fois ici laisserait le moindre doute), placerai assurément un mot ou deux sur Roy Lewis, fantastique conteur jeunesse, et il faut aussi que je vous parle de Korg et Naza, deux ersatz de Tor des fifties ringards à souhait, et de plein d'autres trucs. Oh oui, plein d'autres trucs.

mardi 5 avril 2016

Random work of wow : demomaking, the 2016 way

La démo, c'est vieux comme l'ordinateur. C'est comme avec les voitures, dont Henry Ford disait que la première course était née dès la construction de la deuxième auto. Dès l'arrivée au deuxième développeur, il y a eu compétition pour savoir qui ferait le truc le plus dingue avec le matériel à disposition.
A la fin des années 80, l'Amiga 500 et l'Atari ST ont cimenté la demoscene, créant une série de concours et de prix dont les multiples catégories ont encore court aujourd'hui. Et c'est là que la chose devient très très intéressante, car dans notre ère d'écrans 4k et de téléscopes intergalactiques, on pourrait faire (et on fait) des trucs de fou en exploitant toute la capacité mémoire possible. Pas les demomakers. Eux, ils explorent d'autres planètes en 64ko (64ko, hein, 64 kilooctets, pas 64k de résolution). C'est petit, 64ko. C'est moins d'un sixième du poids de la bannière de ce blog, qui est déjà compressée plus que de raison.
Le but du jeu, c'est évidemment de faire dans cet espace digne du tout début des années 90 (l'Amiga est mort en 1992) un boulot aussi probant que "les grands" dans leurs stockages mémoires illimités du XXIème siècle.
Et ça marche.
Evidemment, ça marche, sinon je ne m'embêterai pas à poster sur le sujet.
La preuve.