dimanche 10 avril 2016

Silex & sorcellerie


En français, oui, car le roman préhistorique fut bel et bien une spécialité française, notamment dans la littérature d’avant guerre.
J.H. Rosny Ainé, qu'on considère souvent comme le créateur de la science fiction française moderne (contemporain de Wells et Verne), en fut le principal auteur, et si le nom ne dit pas grand chose à tout le monde, il est quasiment impensable que son oeuvre majeure soit inconnue : laissée incomplète par les magazines de l'époque, La Guerre du feu, parue en volume en 1911, est incontestablement le plus grand exemple de fiction préhistorique, voire purement et simplement (et pas seulement grâce au cinéma) une légende de la littérature populaire franco-française. Et à raison, car le souffle aventureux n'a rien à envier aux pulps débridés nord-américains de l'époque ou, pour rester dans l'hexagone, aux romans de capes et d'épées d'un Dumas (n'importe-lequel) d'antan. Mieux, on a pu voir La Guerre du feu autant comme un roman d'aventure que comme une tentative de représentation scientifique d'une époque révolue (d'ailleurs, le roman -et le film par la suite- fut longtemps utilisé dans le cadre scolaire). Là, évidemment, il faut bien prendre en compte qu'on est au début du XXème siècle, avec un paquet de découvertes évidentes pour nous qui restaient encore à faire, mais on a difficilement écrit plus puissant, question imaginaire, pour évoquer la préhistoire sauvage. Ceci dit, je me garderai bien de fournir le moindre détail scientifique ici, d'abord parce que j'n'y connais pas grand chose, ensuite et surtout parce "la fièvre de l'écrivain". J'ai pas titré l'article "...et sorcellerie" pour rien.
Rosny écrit des épopées fantastiques, et s'il indique dans son ouvrage coller au plus près des découvertes des préhistoriens de l'époque, il use bien évidemment d’une marge de manoeuvre bien plus grande que la science ne l’autorisait. Ses hommes de Cro-Magnon côtoient non seulement leurs voisins Néanderthaliens mais également des Pithécanthropes et des hominidés plus primitifs encore.
Rosny était coutumier du fait, puisque son exploration scientifico-fantaisiste, il l'avait commencée dès la fin des années 1880 avec une série de nouvelles écrites en compagnie de son frère (dit Rosny Cadet), et qu'il continuera par la suite. Dans Le Félin géant (1918), par exemple, où l’un des héros arrive à quasiment apprivoiser l'animal-titre pour lutter contre les adversaires de sa tribu. Son dernier roman préhistorique sera Helgvor du Fleuve Bleu en 1929, dont les prémices (un mariage de raison et un sacrifice) sonnent autrement plus pulp que La Guerre de feuSon format quasiment tarzanesque de fuite dans la jungle -en autrement plus âpre, ça reste Rosny Aîné- en fait probablement mon favori du monsieur, et je ne peux m'empêcher d'y voir, notamment dans son traitement des personnages féminins (et puis c'est carrément sous-titré "un roman des âges farouches"), une des inspirations de Rahan (j'y reviendrai).

Bien évidemment, Rosny (collectif ou Aîné seul) n’est pas le seul auteur à avoir écrit des romans préhistoriques à l’époque. Parfois, ils vinrent même directement de la source, à l'image du préhistorien Adrien Arcelin qui s'essaya à l'exercice en 1872 avec ses Chasseurs de rennes à Solutré. La très engagée Renée Dunan (à qui on doit un paquet de pamphlets féministes des années 20 et 30) publia un fantastique recueil en 1926, Magdeleine, dont les nouvelles Le Métal et L'Invention de l'amour offrent une image résolument moderne de l'homme préhistorique, purement aventureuse et socialement critique à la fois, que, là encore, me rappelle énormément Rahan. Si vous n'avez pas peur d'un peu d'érotisme des années folles, Magdeleine fait partie des livres réunis par Les Moutons Electriques dans Le Roman de la fin des hommes l'an dernier (Le Métal y apparaît d'ailleurs dans une version retouchée plus qu'intéressante). Et comment oublier Daâh, le premier homme (1914) d'Edmond Haraucourt ?


"Spécialité française", disais-je, mais, si le genre est proéminent chez nous, n'allez pas non plus imaginer que personne d'autre dans le monde n'a envie d'écrire d'aventures préhistoriques. Il s'avère juste, notamment concernant la fiction américaine, qu'elle s'attache moins à fournir une illustration plus ou moins réaliste ou plausible de la vie de nos ancêtres millénaires que de proposer un cadre suffisamment exotique à pléthore d'aventuriers. Ainsi Edgar Rice Burroughs enverra des militaires perdus en mer sur le continent de Caspak, ou, plus fantastique encore, mêlera préhistoire et théorie de la Terre Creuse (chère à Jules Verne, notamment) pour créer sa Pellucidar, théâtre de nombreuses aventures qu'ira même visiter Tarzan. Auteur d'évasion par excellence, Jack London s'essaiera au genre en 1907 avec Avant Adam. De même, les monstres préhistoriques, les visions de violence et la sauvagerie crue des univers dépeints par Rosny rappellent souvent ceux, plus connus, de l'Âge Hyborien de Robert Howard... Quoiqu'il faudrait plutôt voir l'image dans l'autre sens... Il est intéressant de noter que Rosny a lui-même abordé le thème de la lutte de la barbarie et de la civilisation cher à Howard dans un récit sonnant effectivement très Conan, Ambor le Loup, en 1931, qui a par ailleurs la particularité d'être un des très très rares romans à se dérouler à l’époque gauloise (ce qui me permet de préciser que l'oeuvre de Rosny crée un cycle unique contant l'histoire de l'humanité du paléolithique à cent mille ans dans le futur, qu'on a récemment rassemblé sous le titre La Légende des millénaires, encore une fois chez Les Moutons Electrique -je jure que je n'le fais pas exprès-).

Après cette période faste, la fiction préhistorique s'effacera peu à peu. Le genre n'a jamais disparu, il s'est juste fait (beaucoup) plus discret après la Seconde Guerre, supplanté par la science-fiction interplanétaire et les enfants de l'atome. Aucun auteur majeur ne viendra rendre au récit préhistorique la place qui fut la sienne. Ni aux Etats-Unis ni chez nous, d'ailleurs. La raison principale vient probablement du changement de format de publication, avec la disparition progressive des magazines pulp outre-atlantique et, chez nous, la démocratisation du format poche. A formats différents, récits différents, semble-t-il.


Dans les kiosques, c'est en fait la bande dessinée qui va donner au genre le héros qu’il méritait.
Claude Lecureux et André Chéret vont créer le personnage de Rahan en 1969. Ce chasseur d’une tribu magdalénienne va vivre des aventures échevelées digne des meilleurs pulps. Il va combattre des sorciers maléfiques, affronter des monstres redoutables, rencontrer des tribus aux moeurs étranges. Evidemment, nous sommes là en pleine fantasy, l'aventure prend le pas sur la réalité historique, et c'est précisément cette part de magie qui va rendre le personnage immortel. Rahan a fini par devenir au genre préhistorique ce que Conan est à la sword and sorcery, le héros emblématique.

Quitte à parler de Rahan, je ne peux pas, à nouveau, faire sans glisser de l'autre côté de l'Atlantique où, dès 1953, l'athlétique Tor, créé par Joe Kubert, visitait le monde "d'il y a 10 millions d'années", combattant lui aussi des bêtes anachroniques et des monstres fantastiques. J'ai comme ça le souvenir mémorable, dans sa mini-série de 2008, d'une rencontre glaçante entre le Cro-Magnon muet et une troupe d'enfants difformes sacrifiés à un esprit forestier et recueillis par celui-ci. Sans compter le nombre de fois où Tor assomma un tyranosauroïde non-identifié ou une lochnesserie paléo-imaginaire.
La rencontre homme-dinosaure est un schéma qu'on retrouvera souvent dans diverses ringardises cinématographiques (Raquel Welsh vient inévitablement en tête), mais pas que. Ainsi, tant qu'à parler de dinos, comment ne pas placer deux mots sur Turok, l'originel de 1956, cet indien égaré dans un monde perdu conandoylien. Remarquez, on peut aussi nous la faire à l'envers, avec des mondes futurs apocalyptiques où les monstres préhistoriques et les hommes-singes sont comme par enchantement revenus à la vie, à l'image de L'Ere xénozoïque de Mark Schultz (1986) ou d'Axa, comic strip britannique signé Romero, publié dans The Sun entre 1978 et 86. Même pas besoin d'aller dans le futur, d'ailleurs, 'suffit de voir Ka-Zar bondir dans les pages de Savage Tales et d'explorer la Terre Sauvage avec les X-Men chez Marvel. Mais on s'éloigne du sujet...

Revenons à nos moutons préhistoriques mais restons en Amérique avec un auteur bien particulier.
Alors qu'on lisait Rahan, Jean Auel (prononcez "djin", c'est une dame), attachée aux réalités des découvertes archéologiques de son temps, avait, dès 1980, débuté Les enfants de la terre, une série contant l'évolution de la vie d'un clan à travers les yeux d'un de ses membres adoptifs (et plus évolué). Aux Etats-Unis, la série aura un tel succès qu'elle sera adaptée en téléfilm dans une étrange production de 1986, mais on n'en entendra pas parler par chez nous avant encore quelques années. Trente et un ans près ses débuts, en 2011, sera publié le dernier volet, dont le buzz fit qu'on parla même d'une série télé entre 2014 et 2015. Après le désistement de deux chaînes successives, le pilote ne put jamais être produit, mais l'intérêt, manifestement, était présent.


Retour en France, enfin.

Au court des années 1990, un déclic se produit dans l'imagination de nombreux auteurs (je vous laisse deviner lequel). Les dinosaures et la préhistoire en général étaient de nouveau à la page et on n'hésitait plus à en noircir quelques unes. C'est à ce moment qu'on découvre Jean Auel chez nous et que, surtout, ce type de romans fait peu à peu son retour.
On aura ainsi du mal à rater les élucubrations de Bernard Werber dans Le père de nos pères en 1998, sorte de Da Vinci Code paléologiste aussi fantasque qu'intrigant dans ses passages de reconstitution préhistorique. Pierre Pelot, plus connu pour ses oeuvres SF, écrivait au tournant du millénaire une série de romans préhistorique (aujourd'hui réunis dans une bien pratique intégrale chez Les Mou... ah non, chez Omnibus) qui, si elle s’avère être plus réaliste que tournée vers la fantasy (Pelot est également l'auteur de quelques livres éducatifs jeunesse sur le sujet), n'en conserve pas moins la part de rêve inhérente à la période. Plus proche encore, Timothée Rey publiait en 2014 Les souffles ne laissent pas de traces, un roman policier qui se déroule à l’époque aurignacienne, mais bien entendu, même si tout est rationnel, la préhistoire décrite est assez loin de la réalité historique, ses sociétés secrètes faisant autant écho à celles que rencontre Rahan qu'à celles de polars plus modernes. On est encore dans la reconstruction fantasmée qui était celle de Rosny Aîné mais avec un récit plus cérébral et humoristique. Une suite, La mère des ondes et des crues, est parue en 2015.


Finalement le récit préhistorique a tenu en France la même place que la sword and sorcery dans l’imaginaire américain. Le récit de la sauvagerie, de l’affrontement entre nature et culture, de la réflexion sur la place de la civilisation… Comme son cousin anglo-saxon, il est dommage que la tradition se soit perdue (la haute-fantasy post-Tolkien a tout mangé ou presque), mais il y a, encore et toujours, des irréductibles qui s'y perdent, parfois.
D'ailleurs, j'y retournerai moi-même pour donner une suite à cet article, pour sûr. J'y détaillerai un poil ce qui fait de Rahan un personnage si important pour le genre (au cas où le fait de l'avoir citer quarante fois ici laisserait le moindre doute), placerai assurément un mot ou deux sur Roy Lewis, fantastique conteur jeunesse, et il faut aussi que je vous parle de Korg et Naza, deux ersatz de Tor des fifties ringards à souhait, et de plein d'autres trucs. Oh oui, plein d'autres trucs.

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