dimanche 8 mai 2016

Jour 07 – Couple favori ?

J'ai dans l'idée que l'auteur de ce questionnaire savait très bien quelles réponses il entendait donner aux questions 6 et 7, parce que j'ai probablement les même que lui et qu'elles se suivent bien trop bien.
Mon couple de fiction favori est indiscutablement celui formé par Tarzan et Jane Porter, mais ce ne sont pas des héros de bédé à la base et rares sont les incarnations à avoir rendu honneur aux personnages tels que Burroughs les écrivait (au point que mon incarnation séquentielle favorite du Seigneur de la Jungle, celle de Joe Kubert, soit une version d'où Jane est absente).


Et donc, je crois bien que mon couple de comic-book favori est et restera Peter et Mary-Jane Parker. C'est pas mes personnages préférés, mais il y a une raison qui me met devant le fait accompli bien malgré moi : depuis One More Day, le seul Spider-Man que je lis encore, c'est le daily strip (publié par King Features). Dedans, Peter et MJ sont toujours mariés et vivent des aventures sorties tout droit des 80's. (A l'heure où j'écris ce post, MJ a été kidnappée par Xandu alors que les Parker rendaient visite à Doc Strange, et Peter et le Doc essaient de trouver un moyen de deviner vers quelle dimension XYZ métaphysique le félon s'est enfui avec la dame. C'est ringard à souhait, et c'est grandiose.)

En 2009, le strip avait d'ailleurs eu droit à cinq mois de flottement assez particuliers : le 1er janvier, le statut de Peter comme celui d'un jeune homme célibataire était restauré, d'un coup, sans explication aucune, laissant les lecteurs dans l'expectative (le 3 janvier, un cartouche signifiait que l'aventure en cours se déroulait "dans les jours avant que Peter et MJ ne se marient", mais aucune mention n'en fut jamais faite par la suite). Finalement, le 24 mai, l'histoire était arrêtée brutalement et révélée comme... un rêve. Dans la tradition du soap le plus camp, Peter s'en rendait compte en se réveillant alors que Mary Jane sortait de la douche, dans un hommage/satyre à peine voilé à l'un des cliffhangers les plus connus de la télévision, celui du retour de Bobby Ewing dans Dallas.
Il y a bien évidemment beaucoup de théories de lecteurs, mais aujourd'hui encore, personne hormis les silencieux auteurs du strip ne sait réellement s'il s'agit d'une tentative violemment avortée de suivre le comics ou d'une pure cabriole pour s'en moquer. Le cartouche final lui-même semble ne pas savoir, car même si on peut y lire que les éditeurs ont "pris conscience du courrier des fans", difficile d'imaginer qu'ils tentent l'aventure deux ans après le comics sans savoir au préalable ce que les lecteurs pensent de ce changement. Qui plus est, la phrase "Will the real Peter Parker please stand up ?" a déjà été lue dans la Saga du Clone et se veut probablement totalement méta, là encore.


Blague ou pas, le simple fait que je m'y intéresse suffit à illustrer mon point ici : je n'arrive pas à m'enlever de l'esprit que le vrai Spider-Man, c'est justement celui là. Celui où il est marié à MJ. A mes yeux, c'était la relation intouchable des comics, au delà même de Clark Kent et Lois Lane. c'était le moteur du personnage, le coeur de bien des intrigues, et ça renforçait le côté éminemment empathique du personnage. C'est cette image de brave type qui protège sa famille qui m'avait marquée quand je le lisais étant gosse, et c'est toujours comme ça que je veux le lire aujourd'hui.
Je n'ai pas acheté un magazine dédié au tisseur depuis 2007, et très franchement, c'est pas un body-swap avec Doc Ock ou une transformation en Tony Stark du pauvre qui vont me faire changer d'avis, bien au contraire...

vendredi 6 mai 2016

Jour 05 - Un personnage dont tu te sens proche/que tu voudrais être ?

J'ai une fascination toute particulière pour les tenanciers d'anthologies à la mode EC Comics. Je pourrais prétendre n'avoir strictement aucune idée de la raison, mais elle est bien trop évidente pour la cacher : je veux être à leur place.
Sans rire, je passe mon temps à raconter tout et n'importe-quoi sur tout et n'importe-quoi, qu'il s'agisse de nouvelles ou de petits dessins, que je file des idées de scénarios à qui en veut ou les garde pour moi. Sur le net, j'ai tenu au moins cinquante blogs différents et participé à autant d'autres. Dans la vraie vie de la vérité véritable, je suis guide conférencier... Je ne fais que ça : raconter des histoires. Et décortiquer celles des autres.


Le récit encadré a toujours été un de mes petits plaisirs. Chroniquer la vie d'un autre en se faisait soi-même passer pour qui l'on n'est pas a quelque chose de très particulier. C'est l'une des multiples raisons qui font, malgré la volée de critiques que je suis capable de lui envoyer, d'Edgar Rice Burroughs un de mes auteurs favoris. Ray Bradbury aussi fut friand de ce modèle (mon livre favori du monsieur restant L'Homme illustré).
Dans le domaine de la bande dessinée, pensez si j'allais passer à côté des monstres de foire d'EC Comics, le Vault-keeper, son cousin Crypt-keeper et la borgne Old Witch, ces créatures à demi décrépites que les fans rassemblent sous le nom de "GhouLunatics", dont l'humour ravageur et les répliques sardoniques firent une bonne partie du succès des publications associées. Ils se sont partagés trois séries (The Vault of Fear, The Vault of Horror, et The Tales from the Crypt) entrées aujourd'hui dans l'inconscient collectif. Ils doivent ce statut autant au scandale lié à leur éditeur qu'au nombre somme-toute assez effarant de produits télévisuels qu'on leur a offert par la suite (un film, deux séries live, deux séries animées).
Sans compter leurs nombreux héritiers. Qui n'a jamais vu une image des trois sorcières de The Witching Hour chez DC Comics ? Ou entr'aperçu au coin d'une case les frères maudits, Abel et Cain, les tenanciers à moitié barrés des House of Secrets et House of Mystery, l'un bedonnant bonhomme impressionnable et courtois, l'autre figure hirsute et voûtée comme Charon ?


Ce qui est extrêmement étonnant avec ces personnages (quoique, pas vraiment en fin de compte), c'est la façon dont ils ont su rester iconiques sans pourtant vivre d'aventures propres. Bon, il existe d'évidentes exceptions, comme Vampirella, qui fut elle-même de ces voix-off (dans son propre magazine) tout en poursuivant ses intrigues dans son coin, et Cain et Abel sont devenus des personnages à part entière de DC, avec leurs propres origines et, surtout, de nombreuses apparitions dans les séries "occultes" de la firme (Neil Gaiman les utilisera notamment, en compagnie des sorcières de Witching Hour, dans son Sandman), mais si l'on garde en tête cette image du Crypt-keeper dans sa bibliothèque hantée, entouré de livres à moitié pourris (la série y est également pour beaucoup), c'est justement parce que, sans histoire personnelle et tenant lui-même un bouquin, il est en fait le personnage le plus proche du lecteur. Il est facile d'imaginer un peu ce qu'on veut à son propos et, en tant que narrateur, il sert à la fois de porte d'entrée et de sortie dans les univers décrits.
Notez que c'est presque le trait principal du Crypt-keeper, puisque ses acolytes, de part leurs character-designs même, en disent autrement plus : une sorcière a forcément un point de départ particulier, et l'approche résolument humoristique du Vault-keeper lui confère un trait de caractère bien trop marqué pour être "n'importe-qui". Le Crypt-keeper, quoiqu'étant une goule au look souvent très proche du Vault-keeper (il perdra son capuchon sur le tard), garde une part de mystère dans laquelle il est curieusement facile de projeter.

Personnellement, ils me rappellent aussi énormément les personnages "qui savent" typiques des récits d'alors, et si ceux-ci ont souvent une part pro-active à l'histoire (le Phantom Detective, la Question, John Constantine...), il ne faut pas oublier que l'un des tout premier, et celui auquel on doit la caractéristique même, fut à l'origine un narrateur également, porté par la voix fantomatique d'un encore jeune Orson Welles. Vous savez de qui je parle.

The Shadow knows...

Alors bon, projections et études de caractères mises à part, je n'sais pas si je me sens spécialement "proche" de ce type de personnage, mais si j'étais un personnage de bédé, j'aimerais assurément être de ceux-là.

jeudi 5 mai 2016

Jour 04 - un plaisir coupable ?

Uncle Scrooge et, en fait, tous les canards de Disney. Mais surtout lui.

Il y a souvent un soupçon d'incompréhension quand on évoque le cas des bandes dessinées Disney. Super Picsou Géant, Le Journal de Mickey, chez nous, c'est des trucs de gosses, et... Et c'est vrai. Partout dans le monde, en fait, ces bandes dessinées sont destinées au jeune public. Est-ce à dire que leurs auteurs sont incapables de proposer quelque-chose qui pisse plus loin que le sempiternel gag en neuf cases pleine page avec Dingo l'imbécile ou les trois neveux qui cassent un truc ? Grands Dieux non.
Il y a deux écoles sur la BD Disney. Nous, on en connait surtout le versant italien, à qui on doit Fantomiald (un personnage au passage quasi-inconnu aux US) et les histoires traditionnellement imprimées dans Mickey Parade/Mystère et Super Picsou Géant. Les américains ont eu Carl Barks et La Bande à Picsou.


Carl Barks entre chez Disney en 1935 (il a alors 24 ans) comme animateur. Il y dessine les boucles secondaires des décors et ce genre de petites choses qui font fourmiller l'écran mais dont le spectateur ne se rend pas toujours compte de la qualité. Prenant de l'assurance, il se retrouve à donner quelques idées de scénarios pour les épisodes solo de Donald Duck, personnage créé en 1934 et qui obtient sa propre série en 1937. Il soumet également quelques idées de gags pour les strips du personnage avant, en 1942, de dessiner L'or des pirates (Donald Duck Finds Pirate Gold) sur un scénario de Bob Karp. Il s'agit de la toute première aventure, au sens large, de Donald et de ses neveux. Peu après, il démissionne, parce que son travail avait été critiqué (comme son personnage, Carl Barks est aussi un grand colérique).
C'est cet évènement qui va tout changer.

A peine sorti de chez Disney, il est engagé par Western Publishing, l'éditeur de L'or des pirates et possesseur des licences Disney au format comics à l'époque (via son enseigne Gold Key et en partenariat avec Dell Comics - cette histoire est aussi passionnante que compliquée, je vous la raconterais peut-être, un jour). Barks désire alors y créer ses propres personnages, mais on lui confie logiquement Donald, en lui promettant de le laisser tout gérer seul, scénario, pagination, dessin. Tout. Il signe ses premières planches pour Western Publishing en 1943 (The Victory Garden, une histoire toute simple directement tirée des cartoons du personnage) et gonflera peu à peu l'univers de Donald, créant le cousin Gontran Bonheur, l'organisation des Castors Juniors, et, surtout, Balthazar Picsou (en 1947, dans un épisode de Noël). C'est l'apparition de ce vieil avare qui va donner une tournure toute particulière au Donaldville de Barks. Il lui donne une idée géniale : refaire le coup de L'or des pirates.
Ainsi, alors que Donald continuera d'avoir des histoires toutes donaldiennes, l'Oncle Picsou se verra offrir sa propre série, ses propres ennemis (Gripsou, les Rapetous, Miss Tick...) et, surtout, un sens aiguë de l'aventure. Picsou est un ancien pionnier, chercheur d'or et aventurier, typique des serials de son temps. Dès sa deuxième apparition, Le secret du vieux château (The Old Castle's Secret, 1948), Barks en creuse l'histoire et celle du clan McPicsou (McDuck en VO) et va lui donner tous les ressorts du pulp d'action et d'aventure qu'il lisait étant jeune. Il offrira finalement au personnage près de soixante-dix numéros (en parallèle de ses épisodes de Donald Duck) avant de passer la main, en 1966.

Resté longtemps inconnu (les publications Dell ne comportaient aucun crédit, juste un numéro de série), le nom de Carl Barks est révélé en 1970 par Les Daniels dans Comixs: A History of Comic Books in America. Dès lors, celui qu'on surnommait "The Good Duck Artist" va devenir une figure emblématique de la bande dessinée américaine.
Son personnage, lui, vivra plus de bas que de hauts pendant une vingtaine d'années, victime des aléas éditoriaux de Disney. Finalement, en 1986, une maison édition sort de terre, nommée Gladstone Publishing (d'après le nom anglophone de Gontran), et relance toutes les séries de Western Publishing. Un jeune artiste, passionné par le travail de Carl Barks, sonne alors à la porte : Don Rosa.
Si Barks est l'inventeur de Picsou, c'est Rosa qui le rendra réellement immortel.

Travaillant d'abord, à partir de 1987, sur la série Uncle Scrooge (qui, par une volonté de publication, conserva la numérotation de Western Publishing -c'est toujours le cas aujourd'hui, après des passages chez Boom! puis IDW-), Rosa va pousser la logique de Barks d'une Histoire des Canards jusqu'au bout. Partant du principe que les BD de Barks fonctionnent de manière chronologique, il établit que Picsou s'est bel et bien révélé à Donald en 1947, et entreprend de raconter les origines du personnage avant ce point.
Le résultat est probablement l'une des meilleures bande dessinées jamais produites (et je pèse mes mots) : La jeunesse de Picsou (The Life and Times of Scrooge McDuck, 1992-94). Une biographie complètement folle courant de 1877 à 1947, récompensée par un Eisner Award en 1995 et publiée en une trentaine de langues au fil des années. En France, c'est dans Picsou Magazine qu'elle parait, entre 1994 et 1996, avant d'être rééditée en album.
Evidemment, la BD de Rosa profitait également de l'explosion des séries animées de Disney, notamment La Bande à Picsou (DuckTales, 1987-90), probablement l'une des meilleures séries d'aventures jeunesse du tournant des années 90, mais on va éviter de s'éparpiller...


L'Oncle Picsou, mon "plaisir coupable" bédéphile, donc ? Pas vraiment. C'est l'image d'Epinal des publications Disney qui en fait un monstre dans mon placard, mais j'assume totalement mon amour pour le canard acariâtre de Barks et Rosa. Pensez donc : du pulp d'aventure classique et bien troussé, avec des ramifications dans tous les sens et une aura qui touche, entre autres, jusqu'aux désormais incontournables du cinéma que sont les Indiana Jones. Ca devait finir dans ma bibliothèque.

mercredi 4 mai 2016

Jour 03 – Une bédé méconnue ?

Où se pose une question pourtant évidente : comment sait-on si une série est méconnue ? On se fie à ses chiffres de ventes ? A l'absence de critique ?
La question originale disait "underrated". Quand j'ai traduit, j'ai choisi de le faire dans son sens commun, mais underrated peut aussi très littéralement signifier "sous-évalué", et ça ne veut pas dire la même chose du tout. L'idée de sous-évaluation passe forcément par le spectre de l'appréciation de la série en question, c'est assez compréhensible et souvent définitif. La méconnaissance, c'est très aléatoire, et des séries méconnues, y en a des kilos, oubliées par le public ou la critique, voire par leurs éditeurs eux-même, sans qu'on en sache toujours vraiment la raison, mais qui valent pourtant amplement la peine. Et évidemment, me sont passés par la tête quelques exemples assez fameux, des multiples mini-séries consacrées au groupe Agents of Atlas (des Vengeurs pulp) par Jeff Parker que Marvel n'a jamais promotionné, à des choses plus intrigantes comme l'excellent Gotham Central de Greg Rucka et Ed Brubaker, ou Planetary, le manifeste pop et pulp de Warren Ellis (dont je reparlerai, soyez-en sûrs), deux séries qui furent encensées par la critique mais aux chiffres de vente abyssaux. L'excellent Cat Shit One de Motofumi Kobayashi aussi, pour citer autre chose que de l'américain.


Mon petit préféré, toutefois, c'est Loveless.
Loveless est un four, et c'est presque un cas d'école. Pourtant, sur le papier, il y avait tout pour que ça marche : c'était signé de deux auteurs à succès, Brian Azzarello et Marcelo Frusin, qui sortaient alors d'un excellent passage sur Hellblazer, c'était édité par Vertigo, avec l'étiquette adulte qui va avec, et c'était vendu comme une longue série à la fin préméditée, à l'image d'100 Bullets, un autre comics à succès d'Azzarello. Mais... Mais Loveless est un western, et un western, en 2005, c'était sûr de se planter. Ajoutez au sujet de base le fait qu'il ai fallu quatre ans et trois dessinateurs pour publier un maigre total de vingt-quatre épisodes, et vous comprenez l'ampleur de désastre.
Il se ressent évidemment très puissamment à la lecture, expédiée sur ses derniers numéros, après que Vertigo ait décidé de limiter les frais. Azzarello avait prévu un cycle monumental devant courir de la fin de la Guerre de Sécession à la Deuxième Guerre Mondiale, étalé sur une cinquantaine d'épisodes. Finalement, si le premier story-arc sortit dans les temps, les calendriers des uns et des autres eurent raison des intentions de départ. Frusin dut vite être remplacé par Daniel Zezelj, dessinateur rapide mais brouillon avec lequel Azzarello avait déjà collaboré sur El Diablo (un western fantastique), lui-même étant parfois suppléé par Werther Dell'Edera, fill-in artist à la régularité exemplaire qu'on a, lui aussi, vu sur du Hellblazer, en l'occurrence le graphic novel Dark Entries d'Ian Rankin (Vertigo est une grande famille...) L'intelligence d'Azzarello lui permettra d'utiliser l'alternance des dessinateurs avec un certain dynamisme narratif, mais les délais de publication entre les arcs n'en étaient pas moins importants.


De manière assez curieuse (ou pas, d'ailleurs), la série illustre plutôt bien l'anarchie créative dans laquelle elle fut publiée. Western nihiliste au possible, dont le héros, si tant est qu'on puisse l'appeler ainsi, disparaît très rapidement, il se centre plutôt sur des questions historiques et sociales, les personnages servant en vérité de vecteurs d'idées et de leviers narratifs bien plus que de réels acteurs. N'allez pas croire qu'ils sont mal pensés et que la chose n'ait que peu d'intérêt, néanmoins, puisque Loveless, malgré tous ses soucis éditoriaux et le rush palpable de ses derniers épisodes, n'en reste pas moins très complet, Azzarello y jouant de ses fixettes récurrentes, notamment l'Histoire américaine et le rapport de ses habitants à cette Histoire, et offrant un panel de personnages hauts en couleurs, quoiqu'aux motivations particulièrement opaques.
Loveless, au titre étrangement évocateur, est une bande-dessinée paradoxale. C'est très très particulier à lire, à la fois verbeux à l'excès et taiseux jusqu'à l'incompréhension, avec un scénario forcément concentré par un run raccourci mais narrativement dilaté à l'extrême, ça n'a l'air de mener à rien et pourtant à un moment tout fait sens. Evidemment, les interminables délais entre les épisodes ont rendu la chose totalement incompréhensible pour les lecteurs du moment, mais en TPB (trois volumes, dont un seul a été traduit en français), c'est étonnement solide, et c'est très honnêtement une de mes bédés favorites, tous genres confondus...
Malgré tout, j'aurais toutes les peines du monde à le recommander à qui que ce soit. C'est vraiment compliqué à lire, et s'il est à moitié oublié aujourd'hui, ce n'est pas pour rien. Son insuccès en fait en plus quelque-chose de plutôt difficile à trouver, quoique sa côte soit restée relativement basse.

Si vous voulez un demi successeur moderne, s'attardant sur les même questions mais dans une réserve indienne du XXIème siècle et ajoutant au côté western un fort relent de polar mafieux, vous pouvez vous essayer à Scalped, de Jason Aaron. Ca aussi, ça aurait fait une bonne entrée méconnue.

mardi 3 mai 2016

Jour 02 – Personnage favori ?

Turok.


Et pas d'un peu.
Mélange improbable de western pro-indien, de SF des 90's, de Pellucidar et de la conanerie la plus rustre, ce personnage a eu environ cinquante incarnations, est absolument passionnant à suivre tant scénaristiquement que pour son aventure éditoriale, et est tout simplement mon favori, ever, tous médias confondus.
Evidemment, ayant grandi dans l'explosivité des 90's, mon premier contact avec Turok fut vidéoludique, avec sa sortie sur Nintendo 64. Les magazines les mieux informés précisaient que le personnage était issu de la bande dessinée, et moi, insatiable dinosaurite (j'ai le droit d'inventer des mots) et non moins avide lecteur d'aventures séquentielles, je me demandais où. Je n'avais jamais entendu parler de ce type, et faites-moi confiance, un indien avec un canon laser qui shoote des dinosaures, ça aurait eu bien du mal à passer sous mon radar de collégien d'alors. Je devais avoir ce truc. Imaginez ma peine quand j'ai compris que Turok, c'était only in America. C'est d'ailleurs bien le seul et unique défaut du personnage : aucune de ses apparitions papier n'est arrivée en Europe.

Par contre, la magie du Ternet m'avait aussi appris que le Turok que je connaissais n'était qu'une petite, toute toute petite partie d'un personnage qui avait vécu plus d'une vie. Et quand j'ai eu la monnaie (et le culot) pour m'offrir un pan d'histoire personnelle en VO, j'ai claqué une fortune pour ramasser tout ce que je pouvais sur Turok.
Et je savais très bien quel Turok je voulais : j'ai commencé par celui que je jouais, rassemblant à grand peine la totalité des parutions d'Acclaim Comics (ex-Valiant Comics, je vais y revenir) sur Joshua Fireseed, "le Turok", protecteur des Lost Lands. C'était le personnage du deuxième jeu vidéo, celui de la jaquette du premier (oui, parce que le modèle 3D du jeu n'est pas le même, ne me demandez pas pourquoi), celui auquel je m'identifiais et celui dont l'histoire m'intriguait le plus. Cette idée d'héritage guerrier, ce titre magique qu'on se passe dans la famille depuis la nuit des temps, le monde fantastique qui l'accompagnait, et les dinos-mutants évolués, c'était cool.
Je me suis aussi, à mon grand désarroi, rendu compte que c'était très nul. Une bonne idée ne fait pas nécessairement une bonne histoire et, en pur comic-book de la seconde moitié des années 90, le Turok d'Acclaim était une baudruche au look tapageur mais désespérément creuse en contenu. Pas que j'aie regretté un demi quart de seconde mes achats, mais du coup, j'en voulais plus, et surtout, je voulais mieux.

Chanceux j'étais, je n'avais pas à aller chercher bien loin pour avoir "le vrai" Turok. Avant Acclaim Comics, il y avait donc un éditeur fort intrigant nommé Valiant, créé par Jim Shooter en 1989 et avalé par le géant du jeu vidéo en 1994. Valiant avait couplé quelques idées typiquement early-nineties vaguement inspirées des univers partagés de DC et Marvel (où Shooter avait été scénariste et éditeur par le passé) a une envie rétro tout à fait courante dans les comics : en créant sa boite, Jim Shooter avait récupéré les licences de quelques personnages de chez Gold Key qui avaient fait sa jeunesse, parmi lesquels Turok, Dinosaur Hunter, créé en 1954 et qui, comme son nom l'indique, vivait des aventures préhistoriques dans un monde perdu à la Conan Doyle (que Dark Horse réédita en fantastiques hardcovers entre 2009 et 2012).
Shooter allait filer un bon gros coup de fouet à cet univers et à son personnage, conservant son origine de voyageur temporel involontaire et l'associant donc à d'autres gloires de Gold Key comme Solar, Man of the Atom ou Magnus, Robot Fighter dans une longue lutte pour le pouvoir dans les "Lost Lands", terre miraculeuse à la fois sauvage et futuriste. Turok y est un tueur à la solde de la maîtresse des lieux qui va, peu à peu, se battre pour la liberté de son monde d'adoption avant de retourner dans le sien... enfin, le notre (celui de 1992, s'entend), des siècles après en être parti.
C'est, de très très loin, la meilleure version jamais présentée du personnage, et le point de départ logique de celui d'Acclaim, quand, renommé "Tal'Set, the Valiant One" (un aveugle verrait la référence), il devenait le premier Turok de la lignée des Fireseed.

Finalement abandonné par Acclaim, avec toute sa ligne de comics, le personnage retomba dans l'oubli avant que Dark Horse ne s'essaie, suite au succès de ses Archives, à un revival en 2010, profitant également des autres stars de Gold Key dont Valiant/Acclaim avait laissé choir les droits. Chose amusante, c'est Jim Shooter lui-même qui chapeauta le projet, qui ne dura que quatre petits (et pas franchement bons) épisodes.
Auparavant, en 2008, on avait eu droit à un nouveau jeu vidéo réinventant totalement le personnage comme un bourrin militaire du futur doublé par Thierry Mercier (la VF de Christopher Judge, qui doublait lui-même le méchant du jeu en VO -oui, c'est stupide, mais aussi très rigolo-), et à un film d'animation, tiré du Turok originel et scénarisé par Tony Bedard (dont le principal fait d'arme reste les Exilés chez Marvel).



Dernièrement, c'est chez Dynamite que le personnage s'est illustré, et c'était bien. (Et encore une fois, les copains Solar, Magnus et compagnie de chez Gold Key étaient de la partie, jusqu'à avoir leur série avengeresque rien qu'à eux, le mois dernier. Ces personnages sont décidément inséparables.)

lundi 2 mai 2016

Jour 01 – Première bédé ?


Ma toute première bédé, c'est sans aucun doute un Tintin, et probablement L'Île noire (en Album Double avec L'Etoile mystérieuse). En tout cas, c'est celle, parmi les toutes premières que j'ai lu, qui m'a laissé le plus grand souvenir.
C'est on-ne-peut-plus classique pour un francophone, surtout un frontalier, mais Hergé, quoi qu'il ne soit pas un nom que je sorte aussi facilement que Burroughs ou Morris, est un de ces messieurs qui ont fait mon imaginaire. Il faut dire que, si j'ai un merveilleux souvenir des aventures du petit reporter bruxellois, je le garde essentiellement de l'ambiance et des lieux visités, le personnage n'ayant pas survécu longtemps à mon appétit bédéphile, vite remplacé au panthéon des belges par Lucky Luke, et dans mes habitudes de lecture, par tout un tas de publications américaines.

Mes premiers comic-books datent ainsi de la même période. Il s'agit d'un Conan (l'album Conan Super Spécial n°2 pour être précis, comprenant les numéros 4-5-6) et d'un Strange (un album également, mais dont je suis bien incapable de donner les références, puisque je ne le possède plus. Le Tisseur y était en pleine saga Arachnophobia, le Namor de Jae Lee combattait pour reprendre Atlantis, un Tony Stark tétraplégique commandait son armure à distance et Cap' revenait sauver les Vengeurs de Bob Harras et Steve Epting de la colère d'Ikaris dans cette histoire étrange ou Proctor-le-chevalier-interdimensionnel voulait tuer toutes les Circé -et je vous cite tout ça de tête, donc je me vautre peut-être-).
J'ai un souvenir très précis de leur achat, en vacances, de ma lecture absolument passionnée des Vengeurs et de l'impossibilité totale que j'avais à lire Namor (le trait du Jae Lee de l'époque est ce que j'associais de plus proche à la pure bédé d'horreur), et de l'envie irrépressible d'en acheter cinquante autre que j'avais eu. Strange, c'était la meilleure bédé du monde, je connaissais Spider-Man et les X-Men par les dessins-animés, mais je n'avais jamais rien lu de pareil. Avec le temps, toutefois, le bourrin en slip de John Buscema a fini par avoir ma préférence.

dimanche 1 mai 2016

Mai 2016 sera séquentiel ou ne sera pas


Si vous suivez à demi les choses que j'écris (j'ai quelque chose genre douze lecteurs réguliers, donc c'est pas improbable), vous savez que j'ai deux-trois trucs dans mes cartons que je tease subtilement dès que je peux. Vous avez aussi déjà compris que j'étais du genre très dispersé et à ne jamais finir ce que je oh ! Un chevreuil...
Blague à part, j'espère, pour une fois, réussir à garder ma concentration intacte, car je viens de mordre à l'hameçon du "comic book month", une idée rigolote que j'ai empruntée jen'saisplusoù et qui consiste en trente questions à faire un vague historique de sa pratique de la bande dessinée superhéroïque nord-américaine.
Si vous suivez à demi les choses que j'écris, vous savez aussi que le superhéroïque nord-américain, j'y touche, mais de loin... Du coup, mes trente réponses risquent de brasser sacrément large par rapport au propos de base. Je me vends pulp, 90% de ma fiction est effectivement nord-américaine, j'ai un biais, mais pas ce biais. Quand je dis "comics", j'entends "bande-dessinée". Et c'est pas comme si j'avais pas déjà triché sur le sujet.

Comme l'exercice comporte trente questions et que le mois de mai compte trente-et-un jours, ces premières vingt-quatre heures muguetisées serviront non seulement à la courte introduction que vous venez de lire, mais aussi à poser l'entièreté des questions d'un bloc en guise de sommaire, avec de beaux liens cliquables si vous êtes pressés.

Jour 01 – Première bédé ?
Jour 02 – Personnage favori ?
Jour 03 – Une bédé méconnue ?
Jour 04 – Un plaisir coupable (série ou personnage) ?
Jour 05 – Le personnage dont tu te sens le plus proche (ou que tu aurais souhaité être) ?
Jour 06 – Le personnage le plus agaçant ?
Jour 07 – Couple favori ?
Jour 08 – Meilleure série publiée en ce moment ?
Jour 09 – La scène la plus touchante/poignante/troublante ?
Jour 10 – Le combat de tes rêves ?
Jour 11 – Dessin-animé issu d'une bédé favori ?
Jour 12 – Une bédé que tout le monde devrait lire ?
Jour 13 – Un livre que tu as lu plus d'une fois ?
Jour 14 – Fond d'écran actuel (ou le plus récent) issu d'une bédé ?
Jour 15 – Une image de la bédé que tu lis en ce moment ?
Jour 16 – La bédé/scène de bédé la plus drôle ?
Jour 17 – Le vilain le plus inutile ?
Jour 18 – Second-couteau favori ?
Jour 19 – Ville/univers de bédé dans lequel tu aimerais vivre ?
Jour 20 – Super-pouvoir favori ?
Jour 21 – Une suite/deuxième volume qui t'as déçue ?
Jour 22 – Scénariste favori ?
Jour 23 – Dessinateur favori ?
Jour 24 – L'équipe de rêve ?
Jour 25 – Une bédé que tu prévois de lire ?
Jour 26 – Une bédé que tu voudrais voir adaptée en film ?
Jour 27 – Film bédéphile favori ?
Jour 28 – Editeur favori ?
Jour 29 – Une bédé que tu pensais détester, et as finalement adorée ?
Jour 30 – Run (ou série) favori(te) de tous les temps ?

Blogueurs et curieux de passage, ne vous privez pas pour reprendre cette série de questions à votre compte, on peut changer le mot bédé pour le "comics" d'origine et lui rendre son habit multicolore qui crache du feu par les oreilles, mais essayez avec "manga", "livre pour jeunes adultes", "pièce de théâtre" ou "roman philosophique" et ça marche toujours... Presque.
Quoi qu'il en soit, à demain.

jeudi 28 avril 2016

At the Earth's Core, suite (et fin)

J'avais parlé de son entrée au catalogue Sequential Pulp/Dark Horse, de sa date de sortie, et promis d'en reparler quand je l'aurais lu. C'est chose faite, dont acte.
Au coeur de la Terre, dernière édition - pleine de phylactères - en date, par Bobby Nash et Jamie Chase.


Sorti en septembre 2015, At the Earth's Core a vécu un véritable parcours du combattant... Dont on ne sait en vérité pratiquement rien et qu'il serait assurément très très intéressant d'explorer, je sais pas, dans une préface, par exemple, à la place de messages publicitaires façon jeu vidéo ("une révélation", "le meilleur trucmuche depuis machin", vous savez) issus de blogs randoms... dit le mec qui tient un blog random. C'est que j'aime qu'on me raconte des histoire, beaucoup, mais j'aime au moins autant qu'on me raconte comment et pourquoi on les raconte. Et cette version d'At the Earth's Core est entouré d'un étrange mystère que le net et Google Search semblent totalement incapables d'élucider, à mon triste désarroi.
Ce que je sais, c'est que Jamie Chase a débuté ce projet en 2012, qu'il rêvait de le faire depuis des années, qu'il avait prospecté de nombreux éditeurs et que son partenaire de l'époque était déjà Sequential Pulp, maison d'édition/collection rattachée à Dark Horse Comics mais fonctionnant de manière autonome, à la manière d'un Vertigo (chez DC) ou d'un Top Cow (chez Image). Le scénariste était alors Martin Powell, tout simplement l'un des créateurs de la ligne Sequential Pulp. Les deux hommes avaient auparavant collaboré sur une aventure de Sherlock Holmes et Chase, heureux et confiant, montait alors un premier teaser-trailer sur sa chaîne Youtube fraîchement créée, avec sa propre musique et des artworks déjà sacrément alléchants. Il y avait déjà un design de couverture, de nombreux sites spécialisés avaient relayé l'information, et... Et puis plus rien. Le projet se retrouva au point mort et disparut de la surface de la Terre pendant l'hiver 2013. Chase avait posté un nouveau teaser-trailer sur le Tube en janvier, et c'était tout. Pour moi, c'était devenu un projet fantôme de plus, sans compter que je n'étais pas spécialement emballé par l'idée à l'origine (le manque de connaissance de ses auteurs y était pour beaucoup).
Finalement, après de longs mois de silence total, le projet réapparaissait pendant l'été 2014. Sequential Pulp était toujours de la partie, avait arrêté une date de sortie à la rentrée 2015 et annonçait Bobby Nash au scénario. Ou était passé Powell ? Aucune idée, et peu importe : cette fois-ci, mon intérêt était vraiment piqué. Bobby Nash, c'est l'auteur d'un paquet d'épisodes de héros pulp chez Moonstone, en prose ou au format séquentiel, de Domino Lady au Spider.

Attardons-nous quelques lignes sur le monsieur. C'est principalement pour Domino Lady que j'avais retenu son nom. Chez Moonstone, elle a eu droit à deux séries de comics et quelques nouvelles. Il y a dans le personnage juste ce qu'il faut de kitsch sexy pour en faire un moteur graphique plus qu'intéressant, mais surtout, le traitement de Nash en faisait une figure à mi-chemin entre le grand banditisme pulp bas du front et une représentation féminine et purement parodique des justiciers vengeurs à la Shadow. Assurément, traiter une héroïne sortie d'un magazine de 1936 nommé Saucy Romantic Adventures et réputé pour ses récits semi-érotiques laissait pas mal de marge à ses auteurs. Nash, en l'occurrence, a offert deux aventures à la demoiselle, et les deux sont excellentes. Money Shot, roman court paru en 2014 (en double feature avec une nouvelle de la Golden Amazon, une autre grande dame du pulp), est même probablement mon récit favori dédié au personnage, parfaitement au fait de sa propre bêtise et ouvertement improbable, sans toutefois jamais recourir à l'éculée ficelle du lézardage de quatrième mur, laissant au lecteur le soin de se faire sa propre fiction dans la fiction. Et j'adore ça.


De fait, oui, soudain, At the Earth's Core m'intéressait beaucoup, et avec une telle aventure éditoriale, pensez si le bouquin en lui-même est complètement fou.

Comme je viens de l'expliquer, Bobby Nash n'est pas étranger aux tenants et aboutissants du pulp, et son expérience est visible. Certes, on est loin des héros urbains sur lesquels il s'est exprimé jusqu'alors, mais la formule reste peu ou prou la même. Il est toujours question d'actions, surtout dans un roman écrit à la première personne. Comme il s'agit d'une adaptation au format séquentiel, le récit coule différemment, et Nash sait exactement où couper, quand ralentir et accélérer. La narration s'avère plus vive encore que celle de Burroughs, et, Au centre de la Terre étant un récit de poursuite dans la plus pure tradition burroughsienne, c'est dire si ça fuse. Nash libère l'ensemble du poids de la prose : il résout de nombreux problèmes purement mécaniques installés par Burroughs dans le but d'allonger l'histoire et qui finissaient par lasser le lecteur. Et pour résumer le roman d'origine en une bande dessinée d'à peine cent pages, c'était nécessaire. Il s'avère que c'est la longueur parfaite pour ce genre de récit (j'ai souvent trouvé que les aventures de Burroughs duraient cent pages de trop), juste assez long pour permettre un réel développement de situation et ce qu'il faut de caractérisation, et pas assez pour avoir le temps de s'ennuyer.

D'une couverture à l'autre, tout bouge sans arrêt, rien ne s'arrête jamais. On est projeté de case en page à un rythme effréné. Pellucidar raconté par Bobby Nash, c'est un rêve fiévreux, une nuit sans repos, une aventure sans répit. C'est un paysage flou à travers la vitre d'une voiture filant à toute allure.
Et le dessin en est le parfait reflet.


C'est beau, définitivement, je ne bave pas dessus depuis des mois pour rien, mais la preview offerte par Dark Horse à la sortie m'avait laissé de sérieux doutes sur la qualité de l'impression (les cases semblaient parfois fort floues) et, plus ennuyeux, sur la capacité de Chase, fantastique illustrateur, à se plier à l'exercice narratif. J'ai eu tristement raison sur les deux points. Oh, ça se lit très bien, pas d'inquiétude à avoir là dessus, mais le découpage est parfois plus qu'hasardeux et, pour ne rien arranger, le lettrage particulièrement puissant vient souvent ajouter à la confusion des cases entremêlées (honnêtement, la forme des bulles et la police choisie font super amateur, c'est très très laid).
L'autre face de la pièce narrative peu maîtrisée, c'est qu'on a généralement droit à des compositions chamarrées particulièrement puissantes, et quand Chase peut s'offrir une pleine page, on en prend plein les yeux.
En fait, ça me fait beaucoup penser aux dernières bande dessinées de Frank Frazetta ou de Joe Kubert, quand leurs travaux d'illustrateurs avaient pris l'ascendant sur leurs débuts de conteurs et où la puissance du trait et la vigueur de l'action importait plus que la clarté de la narration. Et Jamie Chase n'est pas avare de ce côté là. Difficile de ne pas se laisser embarquer par le rythme du dessin. Le trait tient de l'esquisse, l'encrage est lourd, et les coups de pinceau donnent à la couleur la sauvagerie nécessaire à la représentation du monde farouche et féroce qu'est Pellucidar.

Soyons réalistes trente secondes, si on lit une BD, c'est pour les dessins, et Jamie Chase n'a pas porté le projet sur ses épaules pendant trois ans pour rien. C'est son trait qui anime réellement cette histoire, et le style rushé amplifie étonnement bien cette sensation de poursuite infernale. Encore une fois, il y a une touche des physiques exacerbés de Frazetta dans les poses outrageusement vives des personnages, et, dans les silhouettes souples et mouvantes, il y a les formes imparfaites et le trait pas fini du Tarzan de Kubert. Les dessins de Chase sont précipités, hâtifs, ses personnages sont inachevés, ses décors imprécis. Après soixante relectures et au moins autant de feuilletages pensifs, mes premières impressions sur le graphisme tiennent toujours, c'est incertain, inappliqué, parfois très difficile à spatialiser (au passage, l'impression apparaît effectivement floue, mais c'est du à un effet d'optique du au contraste entre l'aquarelle diffuse et l'encrage très -trop- puissant)... Et pourtant, il y a dans ce Pellucidar quelque chose d'absolument fascinant, et malgré toutes les influences que je lui trouve, il ne ressemble en vérité à aucun autre. Jamie Chase a fait de ce monde le sien.
La Taupe d'acier s'élève dans le Sahara comme une tour sombre dans les déserts de l'Age Hyborien, Abner Perry a des allures de Sam Elliott d'East London, les Sagoths sont d'énormes gorilles armés de fouets et de boucliers normands, Diane a rarement parue plus fière et fabuleuse. Et puis il y a les Mahars, immenses ptérodactyles fusant dans les cieux et sur l'eau, et cette scène proprement terrifiante du sacrifice. Les images de Pellucidar sont rares, je peux compter sur les doigts d'une main les artistes ayant donné une telle puissance à ce monde, mais ce qui rend cette BD absolument fascinante, c'est qu'elle est précisément une BD. J'ai cherché, dans mes souvenir et dans ma bibliothèque, et c'est la seule BD de Pellucidar que j'ai jamais possédé (sans compter Tarzan vs Predator at the Earth's Core, mais ça n'a rien à voir). J'en ai assurément raté une ou deux, et je doute qu'aucune autre ne sorte dans un futur plus ou moins proche, mais les prochaines sur lesquelles je poserai les yeux auront un sacré modèle à surpasser. C'est cet ensemble narratif qui rend l'oeuvre de Chase et Nash si puissante. Il ne s'agit plus d'illustrations de couvertures éparses et quasiment hors-contexte, il y a l'histoire avant et après chaque case, et jamais les Mahars ne m'ont paru si dangereux, et, conséquemment, jamais David Innes n'a été si héroïque... Mais celle qui sort réellement grandie de ces 96 pages, c'est la luxuriante Pellucidar.

J'ai l'air d'en faire des tonnes, mais je le pense sincèrement. Encore une fois : c'est beau. C'est pas toujours facile à lire, c'est pas du grand storytelling, mais c'est beau.


Et c'est, bien évidemment, l'intérêt numéro 1 de cette bande-dessinée, car malgré tout le bien que je pense du travail accompli par Bobby Nash, vous aurez ben compris qu'Au coeur de la Terre n'est pas vraiment un grand roman à l'origine.
Voyez-vous, je lis et relis inlassablement Edgar Rice Burroughs depuis que j'ai une petite dizaine d'années, ses personnages m'ont accompagnés une bonne partie de ma vie, mais jamais je ne dirai de ce -pourtant fantastique- auteur qu'il est un bon écrivain. Ses récits sont précipités, mal agencés, le rythme est erratique et la narration plus que chancelante. Ses intrigues sont des suites de coïncidences et d'occasions manquées, de tours du destin et de hasards chanceux. Des traits stylistiques en vérité typiques des récits épisodiques des pulp magazines, découpés plus ou moins fortuitement par la nécessité de tenir en haleine le lecteur sur plusieurs mois à grands coups de révélations et de cliffhangers (cet instant à la temporalité indéfinie qui ponctue bien des récits et pour lequel je désespère de trouver un équivalent français), mais qui perdent tout leur impact pour nos générations de lecteurs de romans. Comme beaucoup d'auteurs sur ce format, Burroughs était probablement payé au mot, et ça se voit. Pour être tout à fait honnête, je pense que ses récits sont aujourd'hui purement et simplement mauvais, structuralement parlant.
Mais ils sont aussi vivants, puissants et passionnants, et si je ne peux ni ne veux arrêter de les lire et d'écrire à leur sujet, c'est parce qu'ils m'ont donné des héros et des mondes que je ne peux ni ne veux laisser de côté.

Quoi qu'ils soient moins connus que ceux de Tarzan et Barsoom, les récits de David Innes et Pellucidar sont indiscutablement de ces histoires iconiques et inoubliables. Mais plus que le héros, c'est bien le monde qui est ici le coeur de l'histoire. Ce continent préhistorique caché au centre de la Terre est apparu en 1914 dans les pages d'All-Story Weekly. "A New Burroughs Romance" affichait la couverture, et, sure enough, on y retrouvait ce qui avait fait le succès des deux autres, presque à la virgule près. Mais Pellucidar avait un truc en plus, issu de cette SF vernienne qui n'avait pas encore évoluée vers celle de l'âge d'or des pulps robotiques et intersidéraux. On y creusait au centre d'une Terre mystérieuse, à la découverte d'un univers perdu dans le temps. Et, bravant tous les dangers, David Innes y trouvait l'amour en la personne de Diane la Magnifique.
Innes est un personnages très particulier parmi les héros d'Edgar Rice Burroughs. Il n'est pas un Lord britannique élevé par les singes, ni un épéiste confirmé auquel les hasards gravitationnels ont offert des pouvoirs surhumains. Il est... plat. Plat et générique. Un héros américain, certes, mais un sans relief, qui fera mieux que se défendre contre une faune préhistorique hostile, mais qui jamais ne dominera le monde dans lequel il élit finalement domicile. Il est un jouet du destin dont les pérégrinations, non contentes d'être exactement les même que ses prédécesseurs, n'en sont surtout qu'une pâle copie. La Jungle ne prend jamais le pas sur son Seigneur et John Carter de Mars ne porte pas ce titre (et une pelletée d'autres) pour rien. Pellucidar est merveilleuse, mais Pellucidar est cruelle, et Innes en est une des innombrables victimes. Il en devient intimement dépendant, veut la défendre, mais, même (auto-)couronné Empereur par sa propre fierté, jamais il ne la contrôlera. Comment le pourrait-il, lui qui n'a ni les muscles d'un grand singe, ni la destinée de l'intraitable guerrier ? C'est cet unique détail qui fait, à mon sens, de Pellucidar un cycle à demi oublié, qu'on site en bas de page quand on a épuisé des superlatifs des deux autres. Il n'y a pas de héros invincible auquel se rattacher.

Et pourtant, c'est précisément ce qui en fait le sel. Le personnage principal du cycle de Pellucidar, c'est Pellucidar. Tout simplement. Et s'il est originellement pensé comme une ennième déclinaison de son modèle de course-poursuite effrénée, Burroughs ne s'y trompera pas en évinçant purement et simplement ses héros dans le troisième épisode, faisant carrément d'Innes un des personnages en détresse de Tanar de Pellucidar, paru en 1929 (quinze ans après le diptyque originel, ce qui laisse imaginer l'hésitation de l'auteur quant à la continuation du cycle). Il faudra rien moins que Tarzan lui-même pour le sortir d'affaire (Pellucidar ne semblera d'ailleurs jamais plus vivante que quand Tarzan se balancera entre ses branches) avant, purement et simplement, que le coeur de la Terre ne revienne "à l'âge de pierre" (Back to the Stone Age, 1937). Quoi que fassent les multiples aventuriers qui en foulent les terres, Pellucidar gagne toujours.
Tout ce qui a jamais manqué à Pellucidar, c'est une image. Elle l'a maintenant.


Bien sûr, je suis biaisé. Terriblement biaisé. Mon appréciation de ces histoires, et de cette histoire précise, est indéniablement influencée par ma propre histoire avec elles, et Pellucidar reste, quoique j'en trouve sincèrement le cycle littéraire comme le plus plat de son auteur, mon univers burroughsien favori (surtout, donc, quand Tarzan s'y ballade). Il y a des dinosaures, des grands singes, des princesses sauvages à sauver, et cette idée géniale du monde perdu au centre de la Terre. Plus fantastique que la jungle africaine mais moins loin que la planète rouge, entre déserts brûlants, montagnes glacées et forêts préhistoriques, Pellucidar était un terrain de jeu rêvé. Edgar Rice Burroughs, ses mondes et ses héros ont façonné un très large pan de ma mythologie de jeunesse et de mes passions d'adulte (je doute que mon amour pour Turok ou L'Ere xénozoïque soit arrivé par hasard), et je pense que je ne me lasserai jamais de voir des auteurs leur rendre hommage et les réimaginer.
Pour moi, le coeur de la Terre passait obligatoirement et quasi exclusivement par Frank Frazetta, car si le monsieur a évidemment dessiné du John Carter et du Tarzan, je m'en souviens surtout pour l'image fantasmagorique de sa Pellucidar, qu'il était pratiquement le seul à représenter (pour les curieux, à mes yeux le dessinateur de Barsoom sera toujours Michael Whelan, et Joe Kubert est indépassable sur Tarzan). A la fois très proche de mon souvenir frazettesque et tellement pleine d'autres choses, la vision de Jamie Chase et Bobby Nash s'est incontestablement offerte une place au soleil de mon imaginaire, lovée entre les couvertures de Pierre Joubert et l'air ahuri de Peter Cushing.


Oh, et quand un journaliste s'est fendu d'une blagounette du type "vivement la suite" à la fin d'une interview, Bobby Nash n'a pas hésité un quart de seconde avant de répondre "on bosse dessus", sourire entendu au coin des lèvres. Je suis vive impatience.

mercredi 27 avril 2016