dimanche 3 juillet 2016

Tarzan le raciste ?

"The Legend of Tarzan ridiculise les noirs dans un film incroyablement raciste." "Peut-on faire un film Tarzan non-raciste ?" "Tarzan ne peut pas être rebooté." Voila le genre de titres que les journaux américains placardent sur leurs critiques du film tout récemment sorti (la France attendra encore un peu, mais j'imagine qu'elle sera tout aussi offusquée). Et rien que ce point est horriblement foireux dans chacune d'elle : rarement, même jamais, fait-on état du racisme du film, on parle surtout d'un personnage qui est juste froidement, bassement et inévitablement raciste de base.


Et c'est n'importe-quoi. Bien sûr, que c'est n'importe-quoi. Mais pourquoi est-ce n'importe-quoi ? Et pourquoi est-ce que ça choque autant aujourd'hui ?
C'est la question, beaucoup plus intelligente, que s'est posée Graeme McMillan dans un article du Hollywood Reporter, où il s'attache plus à remettre en question l'image de Tarzan de nos jours et son statut d'icône que d'attaquer bêtement un film sur ce qu'on présume être le message de l'auteur du matériau d'origine.
Pour lui, le "problème" vient surtout d'adapter un personnage plus vieux que ne le sont Captain America ou Batman, tout aussi important iconologiquement parlant, mais dont le contexte d'origine post-colonial est indiscutablement beaucoup moins noble aujourd'hui.
Il le résume au travers de sa naissance même, tant physique qu'en tant que personnage, pointant l'inévitable évidence du "gamin de haute société rendu orphelin par une jungle dangereuse et effrayante mais qui finit tout de même par s'élever et à triompher pour aucune autre raison que la supériorité inhérente de son intellect d'homme blanc." Notion à laquelle s'ajoute l'échec total de la civilisation à supporter les attentes de Tarzan, lequel revient, noble et fier, dans une jungle qu'il domine totalement et qui devient le seul lieu honorable et digne de sa magnifique présence de patriarche magnanime et juste.
Ma réaction première (et unique) à ce type d'allégation a toujours été "non", et d'expliquer. Pourquoi et comment parvient-il à asseoir sa dominance sur la jungle ? Simplement parce qu'il est un incroyable être humain, testé par le temps et les évènements, et qu'il parvient à surmonter toutes ces épreuves. Cette société simiesque à laquelle il appartient est autant une bénédiction qu'une malédiction pour l'orphelin, et s'il survit grâce à sa curiosité et son ingéniosité, il n'en reste pas moins totalement inadapté à ce monde, et ne doit souvent la vie sauve qu'aux autres singes.

Mais du coup, les singes ne sont-il pas une représentation facile et vilaine des peuples noirs stupides entièrement dévoués aux blancs supérieurs ? Dans ce cas, répondrais-je tout simplement, pourquoi est-ce que tous les méchants de la série, une longue série de vingt-quatre livres, sont-ils tous invariablement blancs ? Certes, il y a Jane, il y a d'Arnot et d'autres personnages nobles et bien intentionnés, mais les seules réelles mauvaises personnes sont des blancs, caractérisés justement comme colonialistes et racistes (ah, et des bandits arabes, aussi, des fois, mais il y a tout autant d'arabes de bonne compagnie que de pillards dans ces livres, la problématique est la même).
Et encore une fois, c'est pas juste un livre, il y en a vingt-quatre, et Tarzan ira aussi combattre les nazis, comme Captain America. Alors, certes, dans le premier roman, Mbonga et sa tribu sont des antagonistes cannibales, mais ils sont une tribu parmi d'autres vivant dans la jungle et ses abords, et on fait vite la connaissance des Waziris, que Tarzan traite avec énormément de respect (je ne vous ferais pas l'affront de m'amuser à compter le nombre de fois où Burroughs écrit en toutes lettres que le Seigneur des Singes les voit "comme ses égaux"), respect qu'il ont gagné envers lui et qu'il a du gagner envers eux. C'est la jungle, et prouver sa valeur est un mécanisme de survie essentiel. Rien n'arrive "juste" grâce à la couleur de peau. D'autant que, pendant ce temps là, Tarzan s'est fait sa place dans la civilisation blanche et affiche un dédain plus que justifié pour ses représentants : les seules personnes qu'il a rencontré avec un minimum de droiture sont ceux qui, comme lui, ont un attachement particulier à la jungle et/ou à une personne issue de la jungle.

A mes yeux d'enfant, tous les romans d'Edgar Rice Burroughs se résumaient toujours à une dualité juste/injuste et à "soit respectueux et les gens te respecteront", un compas moral tout à fait sain pour un gamin de dix ans.
A lire les critiques, pourtant, on aurait plutôt affaire à un individu haineux et subliminalement brillant dont chaque ligne cacherait un message white supremacist. Je n'ai jamais reçu ça. Et même en grandissant et en découvrant le sous-texte, si le colonialisme en est effectivement un des principaux, ce n'est aucunement sous une lumière positive. Quant au racisme de Tarzan, je vois plutôt dans le personnage une évocation claire et naïve du bon sauvage des romantiques.
La vérité, c'est que la majeure partie des blancs civilisés qui débarquent dans la jungle sont en fait absolument incapables de s'en sortir sans l'aide (voulue ou non) de Tarzan. Jetez un oeil à la couverture que je vous ai mise sur la droite : c'est la toute première image de Tarzan jamais éditée, lors de sa parution dans All-Story en octobre 1912, sous le pinceau de Clinton Pettee. Tarzan y combat vaillamment un lion, mais pourquoi un tel affrontement ? Pour défendre le petit gars derrière, William Cecil Clayton, le prétendant tout propre et bien éduqué de Jane, qui assiste, impuissant, les yeux exorbités, à la joute.
Tarzan triomphe parce qu'il s'est fondu dans son environnement, et qu'il a prouvé sa valeur ; une valeur innée, certes, car il est bel et bien un noble de grande lignée autant qu'un homme des bois, mais il lui a fallu se tester en tant qu'Homme. C'est d'autant plus probant quand on lit les autres personnages de Burroughs. Chez lui, les hommes naissent avec des capacités et des possibilités qu'il convient d'exploiter au mieux, et surtout de confronter à des civilisations qui vont tenter de changer et de conformer chacun à un modèle prédéfini. Les héros burroughsiens sont tous destinés à de grandes choses, mais ils ne se révèlent pas par magie, ce sont des hommes et des femmes libres qui font fi de leurs sociétés respectives et décident de vivre pour leurs idéaux (généralement, l'amour est un motif suffisant). "A warrior may change his metal, but not his heart", nous dit-on dans John CarterTarzan a du devenir plus malin, plus curieux et plus entreprenant car il n'était pas physiquement fait pour le monde dans lequel il vivait, et prouver de ce fait qu'il en était digne. Sa dominance n'est pas un droit, c'est un prix.
Dans la jungle, Tarzan est une vision de l'homme versatile et intrépide, un morceau d'intelligence avancée dans un univers brutal et impitoyable, et lorsqu'il change de monde (ou qu'il est simplement vu par une personne civilisée), il apparaît inévitablement comme un animal sauvage et dangereux à la force herculéenne. Il n'est à sa place dans aucun des deux, mais il n'a pas été touché par la corruption de la civilisation, et c'est ce qui le guide en Afrique à chaque fois : il se sent moralement plus proche de la jungle qu'il n'est physiquement un homme, et il devient par la force des choses le fantôme blanc des légendes Waziris.

Ce qui est d'autant plus drôle à voir les réactions des journalistes actuels, c'est que la dualité liberté/civilisation est pourtant d'un thème connu et particulièrement récurent dans l'Amérique du début du XXème siècle, au moment où la technologie change radicalement le territoire et que l'ouest sauvage et libre se voit rattrapé par la civilisation de l'est. On retrouve la même envie de grands espaces chez Conan, par exemple. Et le racisme est un jugement d'homme civilisé, pas d'homme libre.
Et donc, non, à aucun moment dans aucun roman de Tarzan est-il induit de quelque manière que ce soit qu'il triomphe parce qu'il est blanc.


Mais manifestement, internet semble en but à me faire penser le contraire.
D'où questions : est-ce que j'ai lu les livres à l'envers ? Mon esprit d'alors était-il trop peu concerné par la question et celui d'aujourd'hui trop nostalgique pour le voir ?
Evidemment, non, mais le problème ne vient pas en vérité des livres. L'image principale qu'on a de Tarzan, c'est celle de Johnny Weissmuller, et les films des années 30 et 40 ont toujours été plus que complaisants dans leurs représentations des populations locales. Et là se pose une question autrement plus ennuyeuse : les critiques ont-elles lues les livres qu'elles jugent si durement, ou se réfèrent-elles uniquement à l'image d'Epinal d'une armoire à glace d'Europe de l'est en slip de fourrure, se contentant d'y voir ce qu'elles ont envie d'y voir ?
Mince alors, entre Weissmuller et SchwarzieTarzan et Conan souffriraient-ils du même type de procès d'intention ?

1 commentaire:

  1. “Ordinarily, Tarzan was no more concerned with the fate of a white man or by that of a black man or any other created thing to which he was not bound by ties of friendship; the life of a man meant less to Tarzan of the Apes than the life of an ape.”
    - Tarzan and the City of Gold, 1932

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